dimanche 10 janvier 2010

Micheline Aharonian Marcom - Interview

© Dalkey Archive Press

Entretien avec Micheline Aharonian Marcom

par Shushan Avagyan

Context, n° 22


[Entretien réalisé par mél entre le 17 juin et le 15 juillet 2008.]

- Shushan Avagyan : J'aimerais commencer par ton dernier roman - The Mirror in the Well [Le Miroir dans le puits]. Une des citations en exergue du premier chapitre est d'Octavio Paz : "Prendre la défense de l'amour a toujours été une activité dangereuse, antisociale." Le Miroir, un livre dangereux ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je suppose que j'ai fini par comprendre, comme Octavio Paz, que le désir et la passion érotique non régulés - par les normes sociétales, le décorum, les lois et les règles d'échange culturel - sont en effet dangereux pour la société. Si tel n'était pas le cas, ils ne seraient pas régulés aussi strictement par les morales dominantes, les codes de conduite entre partenaires sexuels, les lois du mariage, etc. Le Miroir est-il un livre dangereux ? Les ouvrages d'Henry Miller étaient-ils dangereux ? Ou ceux de D.H. Lawrence ? (Tous deux ont vu leurs livres interdits quelque temps aux Etats-Unis.) Je ne pense pas que l'auteur soit en mesure de décider si un livre est dangereux pour la société. A lui de décider si le livre est un bon livre, si c'est, à son avis, le meilleur livre qui puisse être, et s'il est, d'autre part, vrai. Si l'art est dangereux - et il l'est -, il est dangereux parce que son regard est implacable, vaste, non réfréné et amoral - attention, pas immoral, mais concerné par les choses telles qu'elles sont : pas comme elles devraient être, ou pourraient être en partie, mais comme elles sont. Comme l'écrit Whitman dans Song of Myself [Le Chant de moi-même], "Quel discours vivant et enseveli palpite toujours ici, quels hurlements contenus par le décorum." Je suppose que je m'intéresse depuis longtemps, à ce qui n'est pas dit, à ce qui est nié, effacé ou éludé, ce que, à cause peut-être de la honte, du décorum, des normes sociétales, des relations de pouvoir, l'on n'est pas censé dire. Je ne pense pas qu'il y ait déjà eu un livre tel que Le Miroir, avec pour sujet et thème d'étude la sexualité féminine et le désir féminin, décrits aussi ouvertement et physiquement via l'acte sexuel et le sexe féminin en tant que tel. Le plaisir ou son absence, la douleur et la joie constitue le sujet - tout cela via le vagin comme symbole et non symbole, une réalité physique - car, bien sûr, chaque femme possède sa propre sexualité. Je suppose que dans une société où la sexualité féminine est redoutée, réprimée et honteuse, où le vagin lui-même est honteux et doit être caché, nettoyé, recouvert, le fait alors de placer la forme nue d'une femme au centre avec son point de vue, sa sexualité et son plaisir comme thème d'étude, alors oui, ça peut être radical, cela peut offenser, être considéré comme répugnant, impudique, de mauvais goût et immoral, alors que, bien sûr, c'est la chose la plus naturelle qui soit sur terre. Comme D.H. Lawrence l'observe au sujet de L'Amant de lady Chatterley, dans un essai ayant pour sujet l'obscénité : "Je veux que les hommes et les femmes puissent penser la sexualité, totalement, complètement, honnêtement et sainement." Or la société moderne, toujours d'après Lawrence et avec lequel je suis d’accord, a une peur morbide du sexe quant à la manière avec laquelle il interfère avec les "schémas rentables de l'homme social". Or le sexe et la beauté sont liés, comme, peut-être, le sont le sexe et la vérité.

- Shushan Avagyan : Qui est "la fille" dans Le Miroir, et que découvre-t-elle de plus grave et terrifiant sur elle-même et sur l'existence d'une "classe moyenne déchue, morne, obèse et gavée de télévision" ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je suppose que dans un sens elle représente un type particulier de femme - moderne, urbaine, Américaine, classe moyenne -, et que, dans un autre sens, elle est "comme n'importe quelle femme". Le livre joue avec l'univers des archétypes féminins, avec les récits usés d'amour et d'héroïnes, comme Hélène de Troie qui fait une apparition, ou Schéhérazade et Iseult. Ce que cette fille réalise peut-être de plus terrifiant, c'est que dans la ville et dans sa vie moderne et sa culture conditionnées, elle n'est pas complètement vivante, qu'elle ne vit pas complètement.

- Shushan Avagyan : Pourrais-tu préciser au sujet du titre du roman ?
- Micheline Aharonian Marcom : Donner un titre à un tel livre a été difficile - le titre opératoire était L'Amour en marge, d'après un récit de Clarice Lispector intitulé "Là où je vais". C'est aussi une phrase mise en exergue dans Three Apples Fell From Heaven [Trois Pommes tombées du Paradis]. "L'amour en marge, là où nous sommes." La citation complète est : "De quoi je parle ? Je parle d'amour. Et de l'amour en marge, là où nous sommes." Maintenant, je ne m'explique pas entièrement pourquoi, pendant plus de dix ans, cette citation m'a hantée, quoique, à un certain niveau, je pense, mes quatre romans constituent une étude sur l'amour. Qu'est-ce que l'amour ? Le mot même semble être en dessous de ce qu'il pourrait être. Peut-être est-ce ce qui fait remonter un saumon vers le lit de sa rivière natale, ou ce qui maintient en orbite une lune, ou bien encore ce qui soutient l'attraction des électrons au noyau d'un atome. Je ne sais pas, mais je suis curieuse, j'enquête, je crée des histoires. Il y a quelque temps, un de mes amis a lu le manuscrit et a proposé Le Miroir dans le puits. Tombant dans le mille de suite. Il y a un miroir en couverture du livre dans lequel la jeune fille se regarde et se voit d'une manière neuve; comme Narcisse qui se regarde dans la légende, maudit par Némésis pour avoir cherché ce qui n'existe nulle part, ce qui n'est qu'ombre et illusion; il y a ce puits de douleur et de solitude dans le livre, et ce miroir, peut-être, comme un reflet de ce que renferment les lieux les plus obscurs, au centre du labyrinthe, là où attend le monstre.

- Shushan Avagyan : Certains de tes commentateurs objectent que ta prose est ardue, parfois frustrante. Bien que des romans comme Draydreaming Boy [Le Garçon qui rêvait le jour] ou Draining the Sea [Ecouler la mer] livrent des détails factuels en tant que cadre pour les éléments stylistiques, il est souvent malaisé de les dissocier. Le Miroir est en quelque sorte plus facile, mais requiert encore beaucoup d'attention pour chaque détail.
- Micheline Aharonian Marcom : Je ne me propose pas d'écrire une prose difficile, ou une prose aisée à cet égard, même si ça m'intéressait [dans Le Miroir] - en particulier après Draining the Sea - d'écrire des phrases qui soient plus simples; dans Draining the Sea, le phrasé est souvent, disons, labyrinthique. Les romans sont des études et, selon le thème traité, ma propre évolution comme écrivaine aussi, je suppose, et mes intérêts artistiques, ils sont écrits en conséquence. Je lis et je réfléchis beaucoup lorsque j'écris un livre - mais pas en m'asseyant pour l'écrire, si cela a un sens; lorsque j'écris, je ne réfléchis pas, j'écris sur tout ce qui m'attire. Je ne saurais dire. Et j'ai souvent l'impression que lorsque je me collète au langage, à l'anglais, pour lui faire dire ce qui est, y compris dans les silences, j'essaye de parler et d'évoquer. C'est de cette manière, peut-être, que mes réflexions sur mon travail ne sont jamais aussi intéressantes que mes livres eux-mêmes, car ils contiennent tout ce que je pense – et je pense dans une prose littéraire. C'est ma façon de comprendre le monde. Or cette "façon de penser" qui est mienne n'implique pas seulement une analyse. L'analyse que je fais de mon travail est souvent assez banale en fait, une histoire moins complexe sur d'autres histoires. Et naturellement les histoires, comme les symboles, ne peuvent être réduites, ne devraient pas être réduites, même à travers une analyse, à une ou deux significations. Mais je dirais qu'après avoir écrit sur le guerre et le génocide durant huit années, en particulier après avoir achevé Draining the Sea, j'étais un peu fatiguée, je voulais tourner mes regards vers un récit anhistorique, un récit qui aurait pour thème Eros et le désir contre Thanatos. Si bien qu'en quelque sorte, je considère ce livre comme la coda d'une trilogie. C'est aussi le premier livre depuis plusieurs années dont le protagoniste est une femme, ce à quoi il était agréable de revenir.

- Shushan Avagyan : "Labyrinthique" - une définition parfaite des structures narratives dans Draining the Sea. Structures qui sont aussi brisées, disruptives, pas de l'anglais standard, si tu préfères. Et qui ont une fonction stylistique spécifique.
- Micheline Aharonian Marcom : Je pense que les grands livres sont un combat entre style et contenu, si "assortis" en fait qu'on a l'impression qu'ils ne pouvaient qu'être écrits ainsi. Draining tente de réfléchir à tant de choses simultanément - la réalité / les réalités de l'histoire, de l'époque et du lieu. Ce que tentent aussi de faire les phrases - d'où la rupture, la cassure du temps linéaire, et même de la syntaxe et de la structure narrative "logique" habituelle : temps espace histoire, tout cela maintenant, comme dans la "vraie" vie, et à l'intérieur d'une phrase, si possible !

- Shushan Avagyan : Pourquoi Draining the Sea, et c'est peut-être vrai de tes autres romans, est "l'un de ces livres que nous n'écrivons pas si nous ne les avons pas lus : ces livres auxquels on n'avait pas pensé, une sorte de texte pré-écrit : des livres interstices : ce genre de narration opérant des méandres dans l'esprit" ? Ce type de livres cultivent-ils le lecteur, d'une certaine manière ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je ne suis pas certaine que ces livres cultivent les lecteurs, peut-être, j'aime à le croire. Lorsque j'écris, je ne pense pas au lecteur, je pense au livre, aux personnages, à ce que j'essaie d'étudier, de dire. Or les livres que j'aime, auxquels je pense en tant que chefs-d'œuvre, m'ont, d'une certaine manière, appris, lorsque je les lisais, à les lire - des livres comme Le Bruit et la Fureur, The Street of Crocodiles ou Les anneaux de Saturne (1). Peut-être est-ce ainsi que les livres cultivent les lecteurs. Et ce sont les livres, au fait, qui "font" des écrivains ce qu'ils sont. A bien des égards, mes livres m'ont plus faite que je ne les ai faits.

- Shushan Avagyan : J'observe une mouvement particulier dans ton œuvre, depuis ton premier roman, Three Apples, où tes personnages ont des identités distinctes, au second de la trilogie, Daydreaming Boy, dans lequel le personnage principal, Vahé Tcheubjian, est un homme à l'identité empruntée, dont le discours n'est pas fiable et même imprévisible, jusqu'à ton troisième livre, Draining the Sea, où le narrateur est un homme non identifié. De quelle manière "la fille" dans Le Miroir entre dans ce modèle qui s'éloigne du "factuel" ou de la "certitude" ?
- Micheline Aharonian Marcom : D'une certaine manière, lorsque j'ai commencé à écrire Draining the Sea, je me suis mise à lire dans des domaines différents de ceux que je pratiquais. Comme pour tous les romans de cette trilogie, j'ai énormément lu et étudié, davantage peut-être pour Draining the Sea que pour tout autre livre avant : sur l'Amérique latine, les Mayas, les Etats-Unis, l'histoire de l'Ouest et de Los Angeles, et puis je me suis mise à lire Mircea Eliade et ses ouvrages sur l'histoire des idées religieuses, de là Jung, et puis un livre étonnant de Roberto Calasso, intitulé La Littérature et les Dieux (2). Ce qui m'a intéressée, au fil du temps, je ne sais comment dire exactement, c’était de raconter une histoire sur le paysage intérieur, comme sur l'extérieur, et comment ces histoires, via le symbole, dans le mythe, déterminent la connaissance; de quelle manière, comme Nietzsche l'écrit dans La Naissance de la tragédie, "l'art représente la tâche la plus haute et l'activité véritablement métaphysique de cette vie." Si bien que je ne suis pas sûre que cette fille s'éloigne de la certitude ou de la vérité, ou s'en rapproche, mais elle est, peut-être, un concentré d'Américaine, ou du moins, dans le cas de ce récit, ce qui pourrait être une part de son "identité personnelle" n'est pas intégré - la connaissons-nous moins, ou la connaissons-nous davantage pour autant ?

- Shushan Avagyan : Tu disais tout à l’heure être fatiguée d’écrire sur la guerre et que tu voulais écrire un récit sans rapport avec l’histoire. Mais Le Miroir est, semble-t-il, un fil repris d’un de tes premiers romans, qui est maintenant raconté à nouveau par quelqu’un d’autre – point de vue de « la fille » ? Je pense à Rita dans Daydreaming Boy, ou peut-être même Béatrice ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je pense que ces livres sont liés entre eux, d’où ma vision du Miroir comme « coda » d’une trilogie. Je le sais intuitivement, comme je l’ai suggéré, mais pas d’une manière totalement consciente. Si bien que je suis incapable de répondre à ta question d’une manière satisfaisante. Mais je me souviens avoir pensé, en commençant ce livre, que je ne voulais pas seulement écrire quelque chose d’érotique, émanant d’un point de vue féminin, mais quelque chose de serein. J’avais relu L’Amant de Duras et je songeais à des livres courts et sereins, des personnages sans prénoms définis, mais avec des rôles, je suppose, et aux effets de l’utilisation de termes tels que « l’amant » et « l’aimé » dans un livre.

- Shushan Avagyan : Mais Le Miroir n’est pas précisément un livre « serein ». En fait, c’est un livre audacieux qui fait parler le désir féminin. C’est aussi un livre très sombre – avec une présence palpable de la mort.
- Micheline Aharonian Marcom : Pour moi, Le Miroir reste un livre « serein » - un livre qui prend pour thème une femme et ce que nous appellerions son « odyssée » - à la fois sexuelle et autre – à l’intérieur du labyrinthe et plongeant vers, je suppose, ce que l’on qualifiait auparavant de monde souterrain : le lieu des morts, des esprits anciens, de ce que nous, les modernes, nommerions « désirs réprimés ». Qu’y a-t-il au centre de ce livre « érotique » ? Ce n’est pas l’amant, c’est, curieusement, la mère et sa mort à venir. Je n’avais pas prévu cela, j’ignorais même exactement ce que cela signifie, mais je sais que c’est vrai : la mort de la mère est au centre de la peur, qu’éprouve la jeune fille, de la perte amoureuse. Le spectre de la mère morte est le monstre/Minotaure de la jeune fille. Je pense, vois-tu, que La Mort d’Ivan Ilitch est aussi un livre serein. Par serein, je ne veux pas dire que le roman n’est pas audacieux. Je suppose que, quand j’utilise le mot « serein », j’entends que le livre prend cette jeune fille et son amant pour thème d’étude, sans les vastes bouleversements historiques ou sociaux en toile de fond, comme dans mes autres livres.

- Shushan Avagyan : Oui, un sentiment fort de quelque chose quasi insupportable s’établit après la lecture d’Ivan Ilitch. Dans Le Miroir, pourtant, ce n’est pas l’horreur de la mort, mais une forme de deuil silencieux. L’on est envahi par le sentiment d’une insondable mélancolie.
- Micheline Aharonian Marcom : D’une certaine manière, il s’agit d’un terrain que je connais bien. Je l’ai connu durant une grande partie de ma vie, sans pouvoir dire exactement pour quelle raison. Si l’on peut dire de certains groupes qu’ils se caractérisent par un ensemble de traits, ou un trait en particulier, je dirais que les Arméniens, en tout cas les Arméniens de diaspora, souffrent de mélancolie – dans une certaine mesure, du moins. Naturellement, j’affirme cela d’après ma propre famille et d’autres Arméniens que j’ai connus en grandissant et que je connais encore – or les conséquences du génocide et de l’exil sont lourdes, que l’on continue d’éprouver et qui retentissent à travers les générations, atteignant même des gens comme moi : une jeune femme à moitié Arménienne, qui a grandi principalement à Los Angeles. Il y a là, toujours, concomitante avec cette mélancolie, une perte inestimable à l’œuvre, qui se dissimule derrière beaucoup de choses : quelque chose et certaines choses non dites, quelque lieu inconnu ou vaguement connu, des gens perdus depuis longtemps, quelque avant où la vie était différente, quelque blessure terrible qui se présente de manière obscure et continue, telle une ombre matinale sur le sol sombre. Et cette mélancolie qui déferle et retombe, je m’en souviens très bien d’après les chansons que nous chantions, enfants – ces tristes chansons arméniennes du vieux pays.

- Shushan Avagyan : Tu mentionnes souvent la « langue morte » dans tes livres – allusion à l’arménien, la langue du vieux pays.
- Micheline Aharonian Marcom : J’y vois une façon métaphorique de comprendre comment la culture et la langue ne sont plus à leur place : en Anatolie. Et ne sont pas non plus anglaises. J’ai l’impression que j’en parle comme je l’écris.

- Shushan Avagyan : Dans son discours pour le Nobel en 1993, Toni Morrison remarquait : « Nous mourons. Peut-être est-ce le sens de la vie. Mais nous avons le langage. Peut-être est-ce la mesure de nos vies. » Qu’y a-t-il de particulier dans le langage avec lequel tu travailles ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je pense que toute la littérature oeuvre dans le royaume du symbole, et c’est le symbole, comme le souligne Carl Jung, qui conduit aux idées soumises à l’étreinte de la raison. Jung écrit : « Comme il existe d’innombrables choses dans l’échelle de la compréhension humaine, nous usons constamment de termes symboliques pour représenter des concepts que nous ne pouvons définir ou entièrement comprendre. » Avec cela en tête, et s’agissant de ce petit ouvrage et de ce à quoi il semble se colleter, je pose la question : qu’est-ce que l’amour ? Et qu’est-ce que le désir ? La langue du Miroir tente, à sa manière, de donner du sens à l’Eros ou, comme dirait Morrison, et en référence à ta citation, prendre la mesure de l’amour.

- Shushan Avagyan : Je me suis toujours demandé ce que tu entendais par « rêve millénaire » dans Daydreaming Boy ?
- Micheline Aharonian Marcom : En fait, c’est ainsi que je voulais intituler le livre à l’origine. Personne n’aimait ce titre, trop proche du mot « millinery » [modes], si bien que tout le monde ne pense qu’à des chapeaux, naturellement. Dans un sens, il y a une répétition d’images dans ce livre, sa nature iconique, je suppose, que le mot « millénaire » saisit à mes yeux. Et quelque chose d’autre qui m’intéresse : comme l’esprit fabrique des images iconiques, des archétypes.

- Shushan Avagyan : Pourrais-tu parler de ta fascination pour les rêves ? C’est quasiment une obsession.
- Micheline Aharonian Marcom : Ils jouent un rôle prééminent dans Le Miroir. Les rêves symbolisent ce que nous produisons tous, naturellement, « inconsciemment et spontanément », comme dit Jung, et en tant que tels m’intéressent beaucoup. Je suppose que je sais qu’une pleine compréhension de quelque chose n’est pas possible au moyen de la seule pensée, et même via le langage, or dans le langage, le sublime, si tu veux, le monde invisible, disons, auquel on peut faire allusion, peut être creusé, une création d’espace où l’on peut le ressentir : le langage poétique, ou que l’on pourrait appeler « littéraire », est, je pense, le langage de la réalité.

- Shushan Avagyan : Quels sont tes rites d’écriture ? Comment décides-tu d’écrire un roman tel que Le Miroir, par exemple ? Comment sais-tu qu’un roman est achevé ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je me mets à travailler sur plusieurs jours, en lisant et en écrivant. J’ai un enfant âgé de sept ans, ce qui fait que je suis plus limitée dans le temps qu’avant, donc je travaille rarement la nuit ou les week-ends. Dans Le Miroir, comme dans mes autres livres, je pense que je suis une parole telle qu’elle se révèle à moi – scène après scène, le livre surgit, je n’ai pas de plan particulier en tête, une fois que le livre est ébauché, je reviens en arrière et je tisse la trame de la narration, je vérifie que tout concorde, je réfléchis à la courbure générale du livre. Je dois sûrement penser que l’esprit crée des modèles. Et je continue à lire tout en écrivant, lisant des matériaux qui m’intéressent durant un projet particulier. Tout en écrivant Le Miroir, je relisais Duras, Lispector, du Martin Buber (son introduction aux Ecstatic Confessions est formidable), des essais de D.H. Lawrence, du Hölderlin, Tristan et Iseult, etc. Habituellement, je peux dire quand un roman est achevé, car à ce moment-là je suis saturée de chacune de ses phrases que j’ai vues et lues d’innombrables fois.

- Shushan Avagyan : Que penses-tu de la littérature contemporaine ? Qui a le plus influencé ton œuvre ?
- Micheline Aharonian Marcom : Je ne lis pas beaucoup de littérature américaine contemporaine. En gros, le roman « réaliste », régi par une intrigue, m’ennuie, ce qui semble être le cas de la plupart de ceux que l’on trouve sous la forme romanesque contemporaine – mais j’adore les premiers romans de Cormac McCarthy, la langue est incroyable, en particulier son Blood Meridian et Child of God. En littérature étrangère ? Il y a un tas de choses incroyables, pas nécessairement contemporaines, qui m’ont énormément appris et apporté ces dernières années : Bruno Schulz, Danilo Kiš, Duras, Clarice Lispector, du Calvino, Kawabata, Hesse, des essais de D.H. Lawrence… Je viens de lire The Year of the Death of Ricardo Reis de José Saramago (3) et j’ai trouvé ça fabuleux. Qui a eu le plus d’influence ? En fait, ça varie au fil des ans, en plus de ceux que j'ai cités, William Faulkner, Whitman peut-être, j’aime beaucoup Rilke aussi, et Wallace Stevens. Sebald est de bonne compagnie, Borowski et puis Moby Dick, dernièrement, pour un livre que je suis en train d’achever.

- Shushan Avagyan : Je crois savoir que Three Apples va être adapté au cinéma. Qu’est-ce qui, dans ce roman, te semble intraduisible (je ne veux pas utiliser le terme « perdu ») dans la version filmée ?
- Micheline Aharonian Marcom : Disons que le cinéma est un média très différent de la littérature, bien sûr – quelque chose qui est régi par l’image, le visuel. Dans les livres tu opères cette rencontre étonnante de deux consciences, celle du lecteur face à celle de l’écrivain, celle du livre. Voilà pourquoi j’aime les livres – et je ne pense que cela soit traduisible.

- Shushan Avagyan : Sur quoi travailles-tu actuellement ?
- Micheline Aharonian Marcom : J’achève actuellement un roman intitulé The Brick House, l’histoire d’une maison dans le nord-ouest de la côte Pacifique, où des gens se rendent pour avoir des rêves – des gens qui, d’ailleurs, sont aussi « sans nom » dans ce livre. Ce livre est une série de rêves, qui se juxtaposent.

Notes

1. Bruno Schultz, The Street of Crocodiles, New York : Walker and Company, 1963 (traduit du polonais par Celina Wieniewska); Winfried Georg Sebald, Die Ringe des Saturn : eine englische Wallfahrt, 1995 (trad. française Bernard Kreiss, éd. Gallimard, 2003).
2. Roberto Calasso, La letteratura e gli dei, Milan : Adelphi, 2001 (trad. française Jean-Paul Manganaro, éd. Gallimard, 2002).
3. José Saramago, L’Année de la mort de Ricardo Reis, traduction française : Claude Fages, éditions du Seuil, 1988, 377 p.

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Source : http://www.dalkeyarchive.com/article/show/288
Traduction : © Georges Festa - 01.2010
Avec l'aimable autorisation de Shushan Avagyan et de Martin Riker, directeur associé Dalkey Archive Press [Champaign, IL, USA].

Micheline Aharonian Marcom, The Mirror in the Well, Dalkey Archive Press, 2008, 130 p. ISBN-13: 9781564785114

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