lundi 18 janvier 2010

Mustafa Akyol

© Dick Osseman, Mausolée d’Atatürk [Anıtkabir]

Le vice de forme fondamental de la république de Turquie

par Mustafa Akyol

Hürriyet Daily News, 18.12.09


Le 1er mai 1920, Mustafa Kemal, futur fondateur de la république de Turquie, prononça un important discours au Parlement d’Ankara.
« Les gens qui composent cette assemblée suprême ne sont pas seulement Turcs, déclara-t-il. Ils sont aussi Circassiens, Kurdes ou Laz. Ils incarnent tous différentes composantes de l’islam. Tous se respectent mutuellement, ainsi que les droits ethniques, sociaux et géographiques de chacun. »
C’était l’époque de la guerre de libération en Turquie (1919-1922). En tant que dirigeant de ce combat national pour sauver la patrie des envahisseurs étrangers, Mustafa Kemal se servit d’une rhétorique qui en appelait à toutes les « composantes de l’islam » en Asie Mineure. (La composante non musulmane, les Arméniens, furent tragiquement exclus en 1915.)

La République pour une paix à tout prix

En fait, Kemal n’était pas à titre personnel un partisan effréné de l’islam, croyant davantage dans le nationalisme turc que dans une nation pluraliste aux identités variées. Mais le moment n’était pas encore venu pour exprimer de telles conceptions.
Au cours des deux années qui suivirent, il continua donc d’évoquer la « fraternité » de tous les peuples musulmans, en particulier les Turcs et les Kurdes, les deux groupes majoritaires en Anatolie. La plupart des Kurdes eurent confiance en ce message et soutinrent la guerre de libération.
Une fois la guerre remportée, la rhétorique de Kemal changea toutefois bien vite. Lorsqu’il annonça la création de la république de Turquie en octobre 1923, il ne parla plus des « composantes de l’islam qui se respectent mutuellement », mais seulement de « la nation turque ». La Constitution qu’il orchestra l’année suivante marqua une nouvelle étape. « Le peuple de Turquie, annonça-t-il, a pour nom les Turcs, quelles que soient ses croyances et ses origines. »
La même année, Kemal abolit aussi le califat et interdit toutes les écoles musulmanes, tous deux très populaires parmi les Kurdes du sud-est de l’Anatolie, conservateurs sur le plan religieux.
La réponse se produisit début 1925, lorsqu’une révolte kurde, dirigée par un cheikh musulman, éclata. En réaction, non seulement le gouvernement kémaliste écrasa brutalement cette révolte, mais il institua aussi la loi martiale dans tout le pays, fermant les partis d’opposition et même les organisations non gouvernementales. Cette politique de la main de fer conduisit à d’autres révoltes kurdes, qui furent à nouveau brutalement réprimées. Lors de celle qui éclata au Dersim en 1937, la ville fut bombardée par des avions de guerre.
Un des pilotes de ces bombardiers était Sabiha Gökçen, la fille adoptive de Mustafa Kemal, dont le nom a été récemment donné au nouvel aéroport d’Istanbul. (Le premier, naturellement, fut baptisé du nom de son père, qui prit le surnom d’Atatürk, « le père de tous les Turcs », en 1934.)
Tout en réprimant les révoltes kurdes, Atatürk lança aussi une politique de « turcisation ». Via l’enseignement et la propagande, les Kurdes devaient être persuadés qu’ils étaient en fait des Turcs qui avaient malheureusement oublié leur identité. « Notre Dyarbekir est la patrie des purs Turcs Oghuz [d’Asie Centrale], déclara Atatürk en 1932. Nous sommes tous les fils de cette patrie. »
« La terre du Turc est belle, lui seul est beau sur Terre, ajouta-t-il. Le Turc prospère partout. Et son visage illumine chaque recoin. »
Ce culte de la turcité était la solution kémaliste au problème kurde. Si l’Etat vénérait suffisamment l’identité turque, en prohibant toute forme d’identité kurde, pensait-on, le « problème » serait réglé.

De l’Etat à la société

Tel est le vice de forme fondamental de la république de Turquie : la croyance selon laquelle l’Etat a le droit et le pouvoir de transformer la société, quelle que soit sa volonté.
L’Etat se contenta de dire : « Plus de Kurdes. » Espérant que chacun verrait cette lumière officielle et constaterait qu’elle était justifiée.
A titre personnel, je m’élève contre un tel projet sur le plan philosophique. Je pense que la société, et les individus qui la composent, précèdent l’Etat. Ce dernier doit donc être conçu en fonctions des aspirations de la société – et non l’inverse.
Or même ces Turcs qui n’opposent pas ce genre d’objections vis à vis du droit de l’Etat à transformer la société, acceptent du moins aujourd’hui qu’il n’a pas le pouvoir de le faire. Même certains kémalistes réalisent maintenant que les Kurdes ne peuvent plus être « éduqués » pour qu’ils comprennent qu’ils sont en fait de « purs Turcs Oghuz ».

Que faut-il donc faire maintenant ?

La réponse de la nation est de réparer ce vice de forme fondamental de la république. Pour en faire, autrement dit, un Etat démocratique respectant le caractère pluriel de la société, au lieu d’un Etat autoritaire imposant une identité et une idéologie officielles.
C’est ce que les intellectuels libéraux qui aspirent à une « Deuxième République » ne cessent de plaider. Tandis que, depuis 2002, le parti Justice et Développement [AKP] au pouvoir, en dépit de toutes ses autres erreurs et défauts, prend les mesures les plus hardies vers sa démocratisation.
Nous faisons face, néanmoins, à des obstacles majeurs. Premièrement, de nombreux Turcs désirent passionnément préserver ce vice de forme, qui est devenu une part de leur religion laïque nationale. Résistant au changement par tous les moyens.
Deuxièmement, certains Kurdes sont devenus si nationalistes à l’heure actuelle qu’il se pourrait bien qu’on ne puisse l’emporter sur eux, grâce à des réformes démocratiques. Leur ressentiment à l’égard du reste de la Turquie a atteint des niveaux qui sont réellement difficiles à réconcilier.
Le vice de forme de la république, autrement dit, crée ainsi une société terriblement faussée.
Voilà pourquoi je ne suis pas si optimiste quant à l’avenir de cette question.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=the-fundamental-design-flaw-of-the-turkish-republic-2009-12-18
Traduction : © Georges Festa – 01.2010
Cliché : http://www.pbase.com/dosseman/image/37074955