dimanche 31 janvier 2010

Nuri Belge Ceylan - Interview


Nuri Bilge Ceylan, Three Monkeys

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De nos jours, chez les critiques de cinéma, les superlatifs du genre « visionnaire » et « génial » abondent pour présenter les réalisateurs, même si peu d’entre eux les méritent réellement. Cet auteur-réalisateur turc est né en 1959 à Istanbul et, à peine adolescent, se met à la photographie. Il obtient un diplôme d’ingénieur à l’université Boğaziçi, puis s’oriente vers les études cinématographiques, une passion qu’il se découvre alors, à l’université Mirnar Sinan. Après avoir vécu dix ans à Londres (période durant laquelle il étudie la mise en scène en se documentant), Ceylan revient en Turquie et entame sa carrière cinématographique avec un court-métrage de 20 minutes, en noir et blanc, qui doit beaucoup à ses années d’apprentissage photographique, intitulé Koza [Cocon], sélectionné au Festival du Film de Cannes en 1995. C’est avec Kasaba [Le Bourg] en 1997 que Ceylan fait ses débuts de réalisateur, suivi par Mayis Sikintisi [Nuages de mai] (1999) ; deux œuvres présentées en première mondiale lors du Festival du Film de Berlin. La percée de Ceylan s’opère en 2002 avec une troisième production, Uzak [Distant], récit fantasque d’une aliénation urbaine et artistique, qui remporta un Grand Prix à Cannes et fit de Ceylan un auteur de premier plan dans le cinéma mondial. Il revient en 2006 avec İklimer [Les Climats], étude sous-jacente des relations en pleine désintégration d’un couple, dans lequel Ceylan et sa femme, l’actrice et photographe Ebru Ceylan, jouent les rôles principaux.

Son dernier film, Üç Maymun [Three Monkeys / Les Trois Singes], co-écrit avec sa femme (et avec Ercan Kesal, apparu dans Distant), est le récit troublant d’une famille déchirée. L’action débute avec un politicien local, Servet (Kesal), qui tue un piéton lors d’un accident de la route. Pour sauver sa carrière, il paie son fidèle chauffeur Eyüp (Yavus Bingöl) pour qu’il assume à sa place cet accident, mais la situation se complique passablement lorsque l’épouse d’Eyüp, Hacer (Hatice Eslan), entame une liaison avec Servet, tandis que son mari se laisse vivre, et que son fils, Ismail (Ahmet Rifat Sungar), découvre sa forfaiture. Comme l’indique le titre, Les Trois Singes étudie quel impact a le fait d’ignorer de manière active les méfaits de ceux qui nous entourent, thème à partir duquel Ceylan crée un film profondément émouvant, bien que très maîtrisé, un drame intensément humain qui respire à tout instant une totale authenticité. Le talent avec lequel Ceylan communique la complexité des vies intérieures de ses personnages est complété à la perfection par son style visuel hors pair, faisant de Trois Singes une expérience cinématographique riche et achevée. Chaque plan structuré est magnifiquement éclairé et composé, grâce à des intérieurs adoucis, assombris, qui ajoutent à la vision magistrale chez Ceylan d’un monde sans cesse parcouru d’ombres.

Filmmaker a interviewé Ceylan par mél, abordant les motifs qui ont présidé à ce nouveau film, la collaboration avec son épouse et la « mort du cinéma ».

- Filmmaker : Quelle était ta motivation en réalisant Les Trois Singes ?
- Ceylan : Je ne sais pas. Plein de choses… Pouvoir comprendre le côté étonnant de l’existence humaine en créant une histoire capable de montrer ce genre de situations. Il s’agit d’une histoire créée spécialement afin de pouvoir montrer certains aspects de l’âme humaine. Je ne me rappelle plus [d’où l’idée est partie]. C’est une sorte de mystère pour moi. Commencer un scénario, à mon avis, c’est comme la naissance d’un fleuve. De nombreux ruisseaux issus de différentes sources se réunissent pour former tout d’abord un torrent, puis se rassemblent pour former une rivière. C’est un peu comme ça.

- Filmmaker : Peux-tu expliquer le sens du titre ?
- Ceylan : De nos jours, on utilise cette expression pour parler de quelqu’un qui ne veut pas être impliqué dans une situation ou qui décide de ne pas voir le caractère immoral d’un acte dans lequel l’on se trouve impliqué.

- Filmmaker : Tu as collaboré à l’écriture de Trois Singes avec deux acteurs, ta femme Ebru et Ercan Kesal. Quelle était la raison de cette décision ?
- Ceylan : En réalité, ils ne sont pas acteurs. Simplement, ils jouent dans mes films. Ce sont deux très bons amis. Je pensais qu’avec eux le scénario serait plus facile et dense. En fait, à l’époque de Climats, je me suis rendu compte qu’Ebru écrivait très bien. Et Ercan est un ami proche avec lequel je parle souvent de ces choses dans la vraie vie.

- Filmmaker : Tu as déclaré vouloir te poser un défi avec ce film et raconter un autre genre d’histoire. Pourrais-tu expliquer plus en détail ?
- Ceylan : J’ai toujours aimé ce genre d’histoires, mais c’est maintenant que j’ai suffisamment de courage pour l’aborder. [Mais] jamais je ne me suis senti prêt ou davantage en confiance. J’ai toujours commencé un nouveau projet avec des peurs, des angoisses et des incertitudes. Heureusement, à un certain point, on ne peut plus renoncer. Et les incertitudes continuent jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’on termine le film.

- Filmmaker : As-tu une idée claire de ce qu’un film sera visuellement, lorsque tu commences à l’écrire ?
- Ceylan : Pas vraiment. J’ai peut-être plus en tête une certaine ambiance du film.

- Filmmaker : Tu as travaillé avec ta femme et tes proches dans beaucoup de projets. Quelle importance a pour toi le côté personnel de tes films ?
- Ceylan : Pas tant que ça. L’important c’est ce que tu en fais et leur dimension universelle.

- Filmmaker : Le recours à des acteurs non professionnels a-t-il un sens dans ton processus de réalisation ? Te vois-tu comme un naturaliste ?
- Ceylan : Non, je ne suis pas un naturaliste. J’essaie d’atteindre la vérité ou la réalité, mais c’est possible par bien des manières.

- Filmmaker : Tes films sont visuellement très beaux, avec une cinématographie admirable et des plans soigneusement composés, mais aussi d’une écriture humaniste et signifiante. Est-ce facile pour toi d’équilibrer les aspects visuels avec le côté émotionnel ?
- Ceylan : Très facile. Parce que je ne fais rien de particulier… Les aspects visuels exigent moins d’efforts, sont plus instinctifs.

- Filmmaker : Tu as déclaré que ce sont les films de Tarkovski qui t’ont décidé à devenir réalisateur. As-tu l’impression de faire partie d’une tradition cinématographique plus large ? Quelles sont tes influences majeures, au cinéma et dans d’autres formes d’art ?
- Ceylan : Il m’a influencé, mais aussi Ozu, Bresson et Bergman. Pour ce qui est des autres domaines artistiques, surtout la littérature russe, la musique baroque et de nombreux peintres.

- Filmmaker : Dans quelle mesure ta perception de la photographie empiète-t-elle sur ta façon de voir le cinéma comme forme d’art ?
- Ceylan : Pas tellement. En fait, pour moi, le cinéma inclut la photographie et bien d’autres choses encore.

- Filmmaker : Tu tournes en vidéo numérique haute définition et tu as récemment déclaré que « le cinéma est mort ». Etais-tu totalement sérieux, et si oui, vois-tu la mort du cinéma comme une bonne chose ?
- Ceylan : Oui. Pour moi, le cinéma est mort. Il est inutilement encombrant et moins apte à saisir la réalité que je cherche. Je n’en ai pas besoin. Que la « pellicule » disparaisse ne m’inquiète pas vraiment.

- Filmmaker : Que deviendra à l’avenir le cinéma dans ce cas de figure ?
- Ceylan : Je ne sais pas. Les films aux effets spéciaux vont peut-être augmenter. Mais les films réalistes auront plus de valeur. Car les points de vue réalistes ne seront pas le fait d’une obligation, mais relèveront du choix du « libre arbitre » des créateurs…

- Filmmaker : Dans certains de tes films tu assumes le rôle de directeur de la photographie, et dans d’autres celui de producteur, deux tâches que tu as abandonnées après Nuages de mai, il y a dix ans. C’est un problème d’assumer ces deux emplois en même temps ?
- Ceylan : Jusqu’à Uzak, j’ai assumé les deux. Puis j’ai abandonné la caméra. Car ce n’est pas nécessaire. Tu arrives mieux à contrôler les choses si tu ne t’en sers pas. Mais j’ai toujours été le producteur de mes films et je continuerai à l’être. C’est au cœur de ce travail.

- Filmmaker : En quoi le fait de te diriger influence ta manière de voir un tournage ?
- Ceylan : Les erreurs sont les meilleurs maîtres.

- Filmmaker : Te vois-tu comme un outsider, parce que tu as suivi une voie moins conventionnelle pour devenir réalisateur ?
- Ceylan : Plus maintenant. Dommage, peut-être.

- Filmmaker : En quoi ta période passée à Londres a-t-elle influencé ta vision du cinéma et de la vie en Turquie ?
- Ceylan : Très importante. Car, pour la première fois dans ma vie, j’ai pris la décision de vouloir vivre en Turquie.

- Filmmaker : Quel est le tout premier film que tu as vu ?
- Ceylan : Un film d’aventures maritimes, en noir et blanc. [Je me souviens avoir été] très impressionné.

- Filmmaker : Quel serait ton meilleur conseil pour des apprentis réalisateurs ?
- Ceylan : Suivre seul la voie que tu juges la bonne.

- Filmmaker : Quelle expression décrit le mieux ta philosophie de la vie ?
- Ceylan : « Toute crédibilité, toute bonne conscience, toute preuve de la vérité ne viennent que des sens. » (Friedrich Nietzsche)

- Filmmaker : Enfin, quand as-tu pour la dernière fois souhaité faire un autre travail ?
- Ceylan : Jamais !

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Source : http://www.filmmakermagazine.com/directorinterviews/2009/03/nuri-bilge-ceylan-three-monkeys.php
Traduction : © Georges Festa – 01.2010