dimanche 17 janvier 2010

Raffi - Kostan Zarian

Kostan Zarian (1885 – 1969)

Raffi, L’Immigré de Moush – Kostan Zarian, Le Voyageur et sa route

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org

1.
Raffi et l’expérience de l’ouvrier immigré arménien dans l’Istanbul du 19ème siècle

Donald Abcarian, dont la traduction moderne du Fou de Raffi (1835-1888) a rendu accessible au monde anglophone ce roman arménien original, note avec raison : « Quelle honte que Raffi soit devenu un non-être littéraire aux yeux des Arméniens « modernes ». Je soupçonne qu’aucun autre écrivain à travers le monde n’a approché de cette richesse et du caractère si particulier de son écriture. Je pense qu’il a sa véritable place au sein de la littérature mondiale et que cette littérature mondiale est appauvrie par le manque de traductions – particulièrement en anglais. »

Gharib Mshetsin [L’Immigré de Moush] de Raffi [in Œuvres choisies, Erevan, 1984, vol. 4, pp. 64-146], une courte nouvelle, inachevée et d’aucune manière sa meilleure, nous propose néanmoins une agréable introduction à l’immense talent de cet auteur. Il s’agit d’une histoire bien ficelée dans un cadre inhabituel. Nous sommes à Istanbul, loin de l’Arménie historique qui sert d’arrière-plan au Fou et à la plupart des autres romans de Raffi. Dans sa présentation panoramique de l’Istanbul arménienne, son élite est décrite comme corrompue, moralement décadente et indifférente tant aux souffrances des populations vivant dans les terres ancestrales colonisées qu’à celles de leurs ouvriers immigrés, cherchant refuge dans la métropole. Par contraste, nous assistons à ces entreprises solidaires grâce auxquelles les miséreux tentent de survivre dans un environnement hostile.

Ohan est l’un de ces milliers d’ouvriers immigrés arméniens qui déferlent à Bolis, chassés de leur patrie par la pauvreté et l’oppression. Travaillant comme convoyeur d’ordures, des demeures des particuliers à la décharge maritime, il croise tout un éventail de citadins stambouliotes, allant de l’aristocratie des pachas et des beys jusqu’au tenancier de café et au coiffeur, et maints autres intermédiaires. Parmi lesquels la démoniaque Elena qui, contre argent sonnant et trébuchant, propose à de nouveaux parents pleins d’amour d’adopter des enfants non désirés. Ohan découvre cependant la vérité lorsqu’un paquet « d’ordures » qu’il se dispose à emporter se révèle être un nouveau-né.

En narrant l’histoire d’Ohan, Raffi aborde le drame et la tragédie de l’amour à travers les frontières nationales et religieuses dans une société empêtrée par des mœurs et des coutumes réactionnaires et répressives. L’amour entre un bey arménien et Zohra, la fille d’un pacha turc, souligne le caractère irrationnel et inhumain des lois et coutumes dominantes. Risquant la mort s’ils sont découverts, ils sont contraints d’avoir recours à Elena afin de faire adopter leur enfant chéri, celui-là même qu’Ohan est chargé de jeter à la mer. Sont aussi exposées ces tares de la vie arménienne contre lesquels Raffi cherche à mobiliser la population. Une fraction de l’Eglise dégénérée est dépeinte comme le pivot d’une alliance des privilégiés et des puissants, qui escroquent sans merci les hommes et les femmes du peuple (p. 113). Une critique hors pair de la mesquinerie de la politique parlementaire arménienne à Istanbul s’accompagne de remarques cinglantes sur le journalisme arménien. Malgré l’exploitation, la manipulation et les abus, les ouvriers immigrés refusent de devenir des victimes passives, sans espoir. Ils créent leurs propres instances de solidarité humaine et sociale et leur propre système de protection sociale (p. 114-115). Ce sont aussi des militants des plus enthousiastes, toujours prêts à entrer en lice pour défendre la population des terres ancestrales historiques.

Naturellement, L’Immigré de Moush, comme certaines œuvres plus substantielles de Raffi, n’est pas exempt de défauts artistiques ou politiques. Or, même dans cette œuvre mineure, nous rencontrons ces éléments de génie qui font de lui un éminent représentant intellectuel et artistique du mouvement national arménien de libération.

Raffi possède un talent remarquable pour raconter une histoire palpitante faite de drames et d’aventures, opposant la vertu sociale et morale à son contraire. C’est cet art précisément, tel celui des raconteurs épiques de jadis, qui lui permet, dans ses œuvres plus importantes, d’exposer le vaste corpus d’une analyse sociale et d’une pensée politique profondes, sans pour autant tomber dans une ennuyeuse propagande. Ses analyses, observations, critiques et conseils dérivent en général de son discours dramatique. En retour, ce discours aborde infailliblement des questions à fois humaines, universelles et nationales, tout en dévoilant autant des relations sociales essentielles que les espoirs et les rêves du commun.

Les personnages de Raffi, au mieux de sa forme, sont dépeints avec une grande précision et répondent à des types sociaux campés à la perfection. Un tableau général et circonstancié des relations humaines – familiales, sociales, politiques, économiques, internationales – finit par fournir un cadre réaliste et entraînant de bout en bout aux aventures de ses personnages. L’humanité chaleureuse de Raffi, sa sympathie et sa générosité, comme son indignation et sa révolte face à l’injustice et l’oppression, inspirent à la fois son esprit et son imagination. Résultat, ses romans se lisent encore pour notre plaisir et notre instruction, même à une époque obsédée par les méandres d’une psyché et d’une conscience individuelles, en dehors de tout contexte social.

2.
Le Voyageur et sa route

L’éloge dont accable Hagop Ochagan, entre autres, Le Voyageur et sa route [Œuvres, Beyrouth, 1974, pp. 9-360] de Kostan Zarian, est tout à fait compréhensible. Le phrasé éclatant de Zarian, son aisance à livrer une description frappante par son expressivité et son acuité d’esprit projettent la vie dans le passé, suscitant nombre de vérités, non sans ampleur et profondeur. Pourtant, le compte rendu de son voyage d’Istanbul en Arménie dans les années 1920 ne mérite pas le qualificatif de « chef d’œuvre » que lui accorde Ochagan. Son échafaudage intellectuel et philosophique est des plus inégal et instable. Bien que fréquemment perceptible, le discours n’a pas d’axe cohérent, tandis que sa substance politique et historique est corrompue par une identité arménienne conçue d’une manière métaphysique et donc irréelle, et qui a peu à voir avec le monde réel de la population arménienne. Néanmoins, par certains de ses aperçus – sur quelques aspects de l’existence dans l’Arménie des années 1920, sur l’Istanbul arménienne [Bolis] de l’après-1915, sur les échecs de l’intelligentsia de la diaspora, entre autres -, il possède une réelle valeur historique.

Les pages d’ouverture évoquent de manière frappante la disparition de la Bolis arménienne après le génocide de 1915 et la montée du kémalisme. Revisitant cette ancienne capitale culturelle arménienne, Zarian la reconstitue avec sa cohorte d’écrivains, d’artistes, d’enseignants et de journalistes, nourrissant tous de grands espoirs qui furent anéantis en 1915. Les tentatives après le génocide pour retrouver une gloire passée n’ont aucune substance, les médiocres surgissant pour exploiter le vide laissé par le génie assassiné. Zarian note pourtant que, même à son apogée, à son zénith artistique et culturel, Bolis ne fut jamais véritablement arménienne. Même à cette époque, une imitation vulgaire et inepte de l’Occident, français en l’occurrence, servait volontiers de culture au sein d’un cercle élargi d’Arméniens éduqués ou aisés. « Malheur à la nation qui perd alors son identité et vend son âme ! », s’écrie Zarian. L’impact de cette critique est toutefois diminué par une francophobie marquée et une hostilité à l’égard de la Révolution française, dont l’idéologie est rejetée comme « dérivée et terne » et dont les principes « explosent et disparaissent dans un air raréfié », tels « des feux d’artifice bon marché ».

Voyageant vers l’Arménie à travers une Turquie en proie au nationalisme kémaliste, Zarian observe que les derniers Arméniens et Grecs vivent dans une peur et un pressentiment croissants, à mesure que le mouvement chauviniste kémaliste tente de reconstituer l’ancien empire multinational en un nouvel Etat turc homogène et xénophobe. Entre autres figures, nous rencontrons ce prédateur omniprésent, dénoncé par maints écrivains arméniens : le marchand, qui, même au beau milieu des ravages de la guerre, ne recherche qu’un gain financier personnel. A mesure que le kémalisme gagne en confiance et arrogance, les Arméniens se recroquevillent de plus en plus et commencent à fuir Bolis.

Contrastant avec les communautés arméniennes en pleine désintégration dans l’ancien empire ottoman, l’Etat arménien nouvellement créé, mais aussi en cours de création, en vient à représenter l’espoir et un avenir meilleur. C’est là que Zarian et sa famille se dirigent. L’arrière-plan et le vestige ingrat d’une Arménie historique plus vaste, qui se présente désormais comme la nouvelle nation arménienne, n’amoindrit cependant pas son espérance. Au moins Zarian est chez lui à une époque où l’appartenance à un Etat-nation est regardée comme une base nécessaire à un avenir meilleur.

Zarian ne supporte ni la sentimentalité ni le romantisme. La dureté, le chaos, le carriérisme, les désillusions et les difficultés immenses de la première république d’Arménie, ainsi que la première période du pouvoir soviétique, sont traduits avec force. Le marchand arménien retors réapparaît là aussi, mais cette fois sous le masque du patriote. Bien que fêté, alors que son seul but demeure de détecter de bonnes affaires. Les orphelinats gérés par les Américains, que l’on fait passer pour des institutions humaines où « les garçons seront en mesure de se créer un avenir », son en fait de « sinistres marécages ». La vérité est que la vie d’un orphelin est une vie de chien : « Une meute perplexe de chiens trottinant. Des chiens abandonnés, de race, sans maîtres, devenus sauvages. Affamés, les yeux luisants, efflanqués, organisés comme toute chose ici, ils errent dans les rues d’un bout de la ville à l’autre, et survivant en volant. Les chiens aussi vivent comme nos orphelins. »

Zarian s’efforce cependant d’aimer cette terre. A l’instar de bon nombre d’autres éminents intellectuels arméniens, il consentit beaucoup de sacrifices pour son retour. Mais contrairement à beaucoup, il ne parvint jamais à saisir et à réaliser la dynamique et les processus réels de la vraie vie. Ce fut là sa faillite artistique. Le cadre philosophique et intellectuel qui définissait sa vision d’une identité arménienne était profondément faussé. Sa conception d’une identité nationale arménienne n’était guère plus qu’une icône intellectuelle idolâtrée, hors de toute prise sur la réalité contemporaine. Glissant des images de la Renaissance européenne, Zarian soutient que toute nation en transition ou en crise revient à son patrimoine classique, ancrage et fondation de sa guérison et de son renouveau. Or, tout en reconnaissant la richesse de la culture arménienne classique, demeurait en lui un hiatus infranchissable entre sa conception de cette tradition et l’Arménie dont il était témoin.

Pour Zarian, l’Arménie contemporaine n’a aucun des traits rédempteurs lui permettant de s’approprier avec profit l’héritage du passé. Les Arméniens qu’il croise lui semblent n’être préoccupés que « de sentiments mesquins, d’idées médiocres et de biens frelatés, importés de Russie et d’Europe ». Alors que, exhortation essentielle, il demande que les Arméniens « affirment la conscience impavide d’une nouvelle aristocratie de l’esprit ». De quelle conscience s’agit-il et comment une « aristocratie de l’esprit » allait-elle prévaloir ? Nous n’en aurons rien. Ce genre de vaines divagations ne diffèrent guère de celles qui parcourent Le Bateau sur la montagne, célèbre roman de Zarian.

Zarian rejette toutes les instances existantes, capables, de quelque manière qui soit, de contribuer dans la réalité concrète à rebâtir une Arménie émergeant de plusieurs siècles d’oppression coloniale, du génocide, de la guerre et de l’exode. Le paysan moderne est arriéré et ignorant, l’intellectuel a vendu son âme au diable et en politique les gens sont esclaves d’idéologies étrangères. Zarian les écarte avec un mépris hautain. « M vit avec les idées d’autrui, comme dans une location, rien qu’il puisse dire sien, pas la moindre idée. » Les intellectuels arméniens de l’Est souffrent d’ « idées préfabriquées, partiales – telle une cloche accrochée à l’encolure usée d’un chameau ». En dépit de quelques références à de supposées ressources innées, la population en général est comparée à des animaux muets, « errants, ployant face au destin tel du bétail devant la charrue ».

La répugnance de Zarian à l’égard du régime soviétique nouvellement établi est palpable. Or il se serait opposé à n’importe quel régime, quelles que fussent sa nature politique, ses intentions ou ses réalisations. Aveuglé par sa quête d’une « impavide aristocratie de l’esprit », il est incapable de distinguer entre des opportunistes corrompus et ceux qui, par milliers, se consacrent alors au bien-être de la population. Il rejette de façon partiale tout autant ceux qui s’engagent, les fanatiques et les idéalistes, comme dupes de viles ambitions étrangères.

Zarian semble incapable de comprendre que, bien que l’embrigadement de l’existence, la bureaucratie et une répression illégitime constituent alors une tendance toujours plus présente, l’époque qu’il évoque fut, grâce aux efforts de gens tels qu’Alexandre Miasnighian, Aghassi Khandjian, Yéguiché Tcharents, Ashot Hovannissian, Aksel Bakuntz, Gourgen Mahari, Hratchia Adjarian, Leo, Malkhasiantz et des milliers d’autres, l’une des plus fécondes sur le plan culturel, social et économique. Ensemble, ils firent beaucoup pour se ressaisir et s’appuyer sur l’héritage classique en tant que part intégrante de leur effort pour reconstruire une nation arménienne.

A l’opposé, Zarian rappelle ce héros d’Aksel Bakuntz dans La Marche d’Hovnatan, lequel, ne concevant l’Arménie que sur un mode romantique des plus irréels, est incapable d’établir quelque constat réaliste et précis d’une situation concrète. Tout en gaspillant un indéniable talent artistique, cela le rend incapable d’accomplir ou de créer quoi que ce soit de substantiel. Cela le condamne aussi à une errance intellectuelle et politique perpétuelle et finalement inutile. Comment, sinon, expliquer ses incessants revirements, son départ d’Arménie soviétique, sa collaboration ultérieure avec la Fédération Révolutionnaire Arménienne, son retour à nouveau en Arménie soviétique, puis une fois encore sa désillusion ?

Du point de vue intellectuel et artistique, l’ouvrage pâtit en outre du traitement que Zarian réserve aux femmes, ces dernières n’étant rien de plus que des objets destinés au désir sexuel des hommes. Mis à part cela, elles sont censées être « transparentes, faciles à prévoir » avec leur « destin fixé à l’avance » et « leur rôle inférieur ». Outre ces faiblesses intellectuelles, le livre pèche par une certaine verbosité et nombre d’envolées descriptives à la surcharge surréaliste. Lisez-le néanmoins. Il demeure un utile document historique, tout en aidant à apprendre l’arménien. Même si ses ailes intellectuelles sont rognées, Zarian possède une élocution aisée !

Note de l’A. : A une ou deux exceptions près, les citations traduites [en anglais] proviennent du Voyageur et sa route, de Kostan Zarian, traduit par Ara Baliozian [New York, Ashod Press, 1981].

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, en Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

__________

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20020610.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2010
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.
Cliché : http://blog.seniorennet.be/romenu/