lundi 4 janvier 2010

Robert Fisk

© The Independent

Si vous pensez que nous pouvons ignorer ces crimes de langage, pensez-y encore

par Robert Fisk

The Independent, 19.12.09


« Toujours en train de gribouiller, hein, M. Gibbon ? » Aurait déclaré tel souverain, qui enflamma cet homme si dérangeant, en train de décrire l’ascension et le déclin de l’hégémonie romaine.

En vérité j’utilise à dessein ce mot car nous sommes à la merci de ceux qui abusent du langage pour leur propre avantage ou parce que des PC portables les ont rendus négligents ou bien encore parce qu’ils croient chic de nous embrouiller par des foutaises. A ce propos, j’attire votre attention sur un nouvel éditeur – Corvus – dont le « directeur éditorial », un certain Nicolas Cheetham, a été assez stupide pour m’adresser son « catalogue de lancement » l’autre jour.

Corvus, m’apprend-il, signifie corbeau en latin. Pas de problème jusque là. Puis il poursuit : « Nos livres sont différents par leur sujet, leur ton et leur genre… Corvus prend un plaisir particulier à patrouiller dans ces zones fertiles où convergent des frontières de genres, où l’on trouve les meilleurs récits… » Mon Dieu, d’où viennent des gens comme ce jeune Cheetham – pour être jeune, il doit sûrement écrire de telles âneries ? « Patrouiller… zones fertiles où convergent des frontières de genres » ne signifie tout bonnement rien ici bas.

Mais il y a là une volonté d’impressionner, n’est-ce pas ? De nous faire croire que Maître Cheetham est intelligent, nuancé, et même – que le Ciel nous en préserve – lettré. Tout cela est censé nous faire croire qu’il est un Profond Penseur, que Corvus s’adresse aux sur-éduqués, à ceux qui « repoussent les limites », qui parlent ce non langage des responsables de la BBC et du Nouveau Parti Travailliste ; rien d’étonnant, après tout, qu’un animateur bien connu de débats minables à la BBC ait fini par travailler pour Tony Blair.

Puis, ce que j’appelle un mot qui trahit – un seul mot dans une phrase qui révèle le refus de l’écrivain ou de l’orateur à avouer une faute. Celui que je préfère, pour l’heure : « tout ». Comme dans ces excuses de British Airways à « tout passager qui a pu être incommodé » pour avoir perdu ses bagages au terminal 5. Le mot clé est « tout ». Après que des dizaines de milliers de passagers aient réellement perdu leurs bagages enregistrés, la compagnie se réfère simplement à « tout » passager – autrement dit, le fait qu’il puisse en exister un ou deux ou peut-être pas du tout.

Une même escroquerie linguistique fut perpétrée par une autre ligne aérienne, il y a quelques semaines, lorsque le magazine diffusé à bord d’EasyJet présenta des mannequins posant dans le Mémorial de la Shoah à Berlin. Le texte de l’article se réfère bien au « passé turbulent » de Berlin – manière équivoque de couvrir les crimes du nazisme -, mais ce qui retint mon attention, ce fut cet aveu de la compagnie : « Easy Jet présente toutes ses excuses à toute personne qui pourrait être offensée par ces prises de vue inappropriées (sic)… » Toute personne ? Je répète : TOUTE PERSONNE ? Des groupes de Juifs et même des passagers en route vers Tel Aviv furent extrêmement choqués. Et légitimement. Et pourtant revoilà ce bon vieux « tout » passager. S’ils n’ont pas connaissance de quelque passager – qu’ils connaissent, bien sûr -, pourquoi Easy Jet s’excuse-t-elle en première ligne ? De même, la maison d’édition qui a produit cet article nauséabond regrette « toute offense causée ». Pensent-ils vraiment que « l’offense » puisse ne pas exister ? Que tout n’était qu’inventé ?

Et je reviens à cette expression qui devient maintenant un cliché : antisémitisme. Ce n’est pas un cliché – et n’a certainement jamais eu ce but -, mais ceux qui utilisent cette expression pour attaquer toute personne honnête osant critiquer Israël en créent un. Ils rendent respectable l’antisémitisme – et se couvrent ainsi de honte.

Le tout dernier béotien à avoir aidé les antisémites est un certain député travailliste, Denis MacShane, qui a condamné, le mois dernier, une émission de Channel 4 sur le lobby israélien en Grande-Bretagne par ces mots : « L’antisémitisme politique est de retour. » J’ajouterai qu’il s’agit du même homme qui, en tant que ministre européen, justifia l’intention criminelle de Blair de partir en guerre en Irak en avertissant ses collègues politiques européens que, parfois, les gens ont besoin d’un « guide ». Il avait évidemment oublié que « guide » se traduit en allemand par Führer.

Puisque nous abordons les génocides, revenons à celui que personne ne nomme, le génocide arménien – oui, un autre G majuscule – que notre Foreign Office persiste à ne pas qualifier de génocide. Un million et demi d’Arméniens chrétiens ont été assassinés ou envoyés dans des convois de la mort en 1915 par les Turcs ottomans musulmans, mais le gouvernement britannique ne veut pas mécontenter les Turcs actuels.

Denis MacShane, à son grand crédit, a longtemps demandé une commission internationale indépendante pour enquêter sur les massacres. Or des documents mis au jour par Geoffrey Robertson, Conseil de la Reine au titre de l’Acte pour la Liberté de l’information, montrent non seulement l’hypocrisie et le cynisme du Foreign Office – excluant les Arméniens du Jour du Souvenir de la Shoah et niant qu’il existe une « preuve indiscutable » de génocide (laquelle existe, bien sûr), mais reconnaissant que « le gouvernement de Sa Majesté est susceptible de critiques quant au problème éthique (sic) » en niant le génocide arménien, mais qu’il doit agir ainsi « étant donné l’importance de nos relations (politiques, stratégiques et commerciales) avec la Turquie… ».

Car la concomitance entre « analystes chercheurs », « concepteurs » et ministres trahit aussi ce qui me semble être une pratique grandissante et détestable : des méls à la grammaire et à l’orthographe hasardeuses. Pour bien des raisons, nous ne devrions jamais accepter une telle pratique dans une note dactylographiée. Or il y a là un exemple classique de lettre adressée à un ministre, empreinte non seulement de malhonnêteté politique, mais aussi d’une incapacité à relire et corriger une communication imprimée.

La note, datée du 21 janvier 2008, renvoie à l’habitude du Foreign Office de déterrer trois historiens favoris de la Turquie - lesquels, il va sans dire, nient le génocide arménien – et de répondre à la demande de l’opinion par une liste exhaustive d’historiens consultée par les « chercheurs » du Foreign Office. Je laisse aux lecteurs le soin de se plaindre de l’insuffisance de ce texte, mis à par les erreurs d’une « conceptrice » du Foreign Office, Mme Sofka Brown :

« Nous avons reçu une réponse (qui a mis du temps à n)ous parvenir, qui demande très précisément une liste détaillée de toutes les preuves examinées, nous amènent à penser qe les preuves ne sont pas suffisamment certaines. Nous ne proposons pas d’apporter une liste est réponse… » La parenthèse mal fermée, l’orthographe erronée – « qe » au lieu de « que » - et « est » pour « en », seraient considérées comme un bien pauvre anglais dans une école standard. Mais que pouvons-nous y faire, lorsque cela est contenu dans une note du Foreign Office adressée à un ministre ?

J’imagine que le fonctionnaire du gouvernement de Sa Majesté se contentait de patrouiller ces fertiles zones où convergent des frontières de genres entre l’Arménie et la Turquie. Et je m’excuse pour « toute » offense causée à Mme Sofka Brown.

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fiskrsquos-world-if-you-think-we-can-ignore-these-linguistic-crimes-think-again-1845124.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2010