mardi 2 février 2010

Details of the Armenian Genocide Are Necessary / Détailler le génocide arménien : une nécessité

Arménienne islamisée et tatouée – Orient im Bild, Potsdam, 1927
© www.genocide-museum.am

Détailler le génocide arménien : une nécessité

par Helene Pilibosian

The Armenian Mirror-Spectator, 13.06.09


Pour visualiser ce à quoi ressemble un génocide, en particulier le génocide arménien et sa négation par ceux qui furent responsables ou irresponsables, des images verbales et des descriptions susceptibles de décrire la situation peuvent aider. Impossible, dit-on, de communiquer les détails des tortures et des massacres qui eurent lieu durant l'extermination des Arméniens en 1915, sous prétexte qu'ils furent traîtres à l'Etat turc.
Quelques passages caractéristiques, écrits par ceux qui vécurent, enfants, ces déportations et furent hantés par ces souvenirs pour le reste de leur existence, suffiront. Ce qui suit est extrait de l'ouvrage Bloody Desert [Désert de sang], d'Hagop Kouyoumjian, qui vécut à Philadelphie jusqu'à sa mort en 1961. Il fut traduit de l'arménien par Hagop Sarkissian, pour l'édition spéciale du cinquantenaire de The Armenian Mirror-Spectator, dont j'étais la rédactrice :

"Beaucoup de gens affamés s'évanouissaient et gênaient les soldats traversant le campement. Un jour, ils regroupèrent tous ces gens et, bien qu'ils ne fussent pas morts, les jetèrent dans une fosse creusée spécialement à cette fin.
Parfois, en passant près de cette fosse, je m'arrêtais et je voyais les corps vivants d'adultes et d'enfants empilés les uns sur les autres. J'observais les soldats qui amenaient de nouveaux cops à demi-morts, les jetant au-dessus de ceux encore en vie et en train de respirer. Ebranlés par le choc des corps projetés, certains ouvraient les yeux et tentaient de dégager leurs bras ou leurs pieds nus d'un corps qui était tombé, mais ils n'en avaient pas la force […] Lorsque la fosse était remplie, les soldats la recouvraient de terre et en creusaient une nouvelle pour les victimes qui tombaient chaque jour. Mais ceux qui étaient morts avaient de la chance […]
La caravane épuisée, à bout de force, s'apprêtait à dormir, lorsqu'on entendit des hurlements et des cris. Les Turcs partaient en chasse, à la lumière de la lune, livrés à leurs passions bestiales, en quête de chair fraîche, sans distinction d'âge. Plongeant leurs griffes sur de frêles épouses et jeunes filles. Tout le reste n'était que sang et mort.
Les victimes criaient et résistaient; certaines se cramponnaient à leurs parents, mais des mains de fer séparaient la mère et la fille. Beaucoup furent emmenées de force, tirées par les cheveux. Et le sabbat infernal commença.
Les soldats descendirent de cheval. L'un d'eux saisit la tête d'un ecclésiastique et le conduisit plus loin. Un autre l'aida à le jeter à terre avec sa crosse de fusil et s'assit sur lui. Il dégaina en même temps un poignard et tenant sa victime par la barbe, lui découpa une partie du visage, qu'il lança dans les airs. Suivant l'exemple de son compagnon, l'autre soldat agit de même sur l'autre partie du visage. Chose étonnante, le prêtre ne proféra aucun mot en signe de douleur; seul le mot "Dieu" put s'entendre à travers ses dents.
"Maintenant, appelle ton Dieu tant que tu voudras !", lui jeta un des soldats avec un rire diabolique. L'autre soldat tira. Le crâne du prêtre éclata, les éclats d'os projetés dans l'air tel du verre brisé.
C'est alors que les soldats permirent à la foule qui nous suivait de commencer le massacre. Ils se jetèrent sur nous par milliers. Les uns se servaient de leurs sabres et, tenant leurs victimes par les cheveux, leur coupaient la tête, qu'ils jetaient au loin. D'autres utilisaient des bâtons cerclés de fer pour leur briser le crâne et les os. D'autres encore surgissaient, munis de haches, frappant tout autour d'eux, coupant ici un bras, là une jambe. Tel autre, plus imaginatif, plaçait des enfants en rang et passait une lance à travers leurs corps. Certains économisaient leurs fusils et achevaient l'existence de leurs victimes à coups de couteau, les frappant de toutes parts. D'autres encore liaient les mains et les pieds d'une femme et la découpaient en morceaux. D'autres bêtes féroces couchaient avec des femmes mortes et satisfaisaient leurs sombres desseins. Quand il ne restait plus âme qui vive, beaucoup tuaient les morts une fois encore, n'ayant de cesse de les torturer, quêtant quelque souffle de vie. Et ceux que la mort ne satisfaisait pas, buvaient le sang des blessés.
Par miracle, j'étais enseveli sous un amas de corps, échappant ainsi au massacre."

Les lignes qui suivent sont extraites du livre They Called Me Mustafa : Memoir of an Immigrant [On m'appelait Mustafa : mémoires d'un immigré], de Khatchadour Pilibosian, autobiographie de mon père, avec des traductions de certains de ses écrits, que j'ai cosignés et édités. Un court extrait de son odyssée, durant la déportation et son asservissement qui suivit chez des Kurdes qui l'avaient enlevé, donne une idée de ses souffrances :

"Les Turcs se présentèrent aux domiciles des Arméniens afin de capturer chaque individu de sexe masculin, âgé de plus de 15 ans. Ces agissements durèrent jusque tard dans la nuit. Puis les Turcs arrêtèrent ces hommes et les emprisonnèrent dans l'église arménienne. Ils entrèrent aussi dans les maisons et arrêtèrent les individus mâles qu'ils y trouvèrent, bien qu'il n'y en eût plus beaucoup, un grand nombre d'entre eux ayant déjà été appelés pour servir dans l'armée turque. Ceux qui résistaient étaient conduits vers l'église après avoir été roués de coups.
Les maris de mes deux tantes et les deux jeunes fils de l'un d'entre eux se trouvaient à l'église. Ce soir-là je leur apportai du pain et du fromage. Le gardien au visage sévère m'attrapa en me disant : "Ceux qui sont là dedans n'ont pas besoin de pain !" Je rentrai à la maison en criant. [L'église fut brûlée avec les prisonniers à l'intérieur.]
Je n'oublierai jamais le jour où j'ai traversé une vallée avec un groupe, voyant des centaines de corps humains dispersés tout autour. Ils avaient dû être tués guère plus d'un ou deux jours auparavant. Parmi eux se trouvaient beaucoup de jeunes garçons.
Le gendarme nous ordonna de le suivre. Peu de temps après, nous atteignîmes un endroit jonché de corps morts. Il nous tendit une corde et nous dit de traîner les corps vers la rivière. Tout en faisant ce qu'on nous ordonnait de faire, un des garçons suppliciés nous glissa : "Doucement, les gars. Je ne suis pas encore mort…" Il faisait trop noir pour voir ses blessures ou son état. Alors on l'a laissé tout seul et on a traîné les autres. Après avoir traîné une quinzaine de corps vers la rivière, on était épuisés, incapables de faire plus.
Je m'approche d'un des marchands et mange deux grappes de raisin. Je sens deux bras vigoureux qui me saisissent. Je suis attrapé et emmené loin de la foule. Mes ravisseurs commencent à escalader les montagnes tandis que je crie, tentant en vain de m'échapper, pendant que mon ravisseur me prévient qu'il me tuera si je ne me calme pas. Je crie de toutes mes forces, à l'idée que mes sœurs attendent peut-être quelque chose à manger et mourront probablement de faim."

Il vécut ainsi parmi ces Kurdes pendant quatre ans, au cours desquels il fut souvent battu, presque laissé pour mort. Lorsqu'il apprit que la Première Guerre mondiale s'était terminée, il s'enfuit et traversa ces montagnes en direction d'Alep, où il reçut des secours.

Aurora Mardiganian a écrit sur la déportation, en particulier les souffrances des femmes, dans son livre The Auction of Souls [Ames aux enchères], après avoir trouvé refuge en Amérique. En voici quelques extraits :

"Plus de 200 femmes, je crois, perdirent l'esprit sous l'effet d'une impulsion soudaine, émues par la veuve, devenue folle, du pasteur.
Au début, ceux qui nous avaient en charge ne comprirent pas, croyant qu'il s'agissait d'une révolte. Ils nous chargèrent, agitant leurs sabres et leurs fusils en tous sens, tirant même à bout portant. Beaucoup furent tuées ou gravement blessées, avant de réaliser. Ce spectacle amusait nos gardiens, qui riaient. "Regardez, disaient-ils, voilà ce qu'est votre Dieu ! Un fou !" Nous ne pouvions que courber la tête et subir leurs sarcasmes. Certaines femmes recouvrèrent leurs sens et furent très choquées. Les zaptiehs conduisaient ceux qui perdaient la raison vers les plaines pour y mourir de faim. Ils ne tuaient pas les fous, car cela était contraire à leur religion.
Je tentai de me cacher, à l'arrivée d'un petit groupe de Kurdes. Mais c'était trop tard. Ils m'emmenèrent, ainsi qu'une dizaine de jeunes filles et d'épouses dont ils s'étaient emparés. Ils nous firent traverser à dos de cheval la vallée, les collines et le désert au-delà. Puis ils nous dépouillèrent de nos derniers vêtements. A l'aide de longs bâtons ils soumettaient les jeunes filles qui hurlaient, et si elles résistaient, les frappaient jusqu'à ce que leur chair s'empourpre de jets de sang […] Lorsque ces Kurdes furent lassés de nous maltraiter, ils nous entravèrent, toujours dénudées, à leurs chevaux. Chaque jeune fille, les mains liées dans le dos, fut attachée par les pieds au bout d'une corde attachée à l'encolure d'un cheval. Ils nous abandonnèrent ainsi - ne pouvant, ainsi que les chevaux, nous échapper.
A l'approche du régiment, des milliers de femmes, leurs nourrissons et leurs enfants dans les bras, escaladèrent les falaises de chaque côté de l'étroit passage, aidés de leurs compagnons, qui restèrent sur la route pour se battre à main nue, armés de bâtons contre les soldats en armes.
Mais les zaptiehs qui accompagnaient la troupe cernèrent les falaises et empêchèrent les femmes d'escalader. Puis le "Kassab Tabouri" [Bataillon des bourreaux] tua les hommes jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucune résistance. Plusieurs d'entre eux feignirent d'être morts parmi les corps de leurs camarades et sauvèrent ainsi leur vie.
Une partie des soldats gravirent alors les falaises où s'étaient regroupées les femmes. Ils arrachèrent les nourrissons des bras de leurs mères, les jetant en direction de leurs comparses, qui en attrapaient autant qu'ils pouvaient sur leurs baïonnettes. Après avoir ainsi disposé des nourrissons et des petites filles, les soldats se divertirent en contraignant les femmes à sauter - les poussant à l'aide de leurs baïonnettes ou les frappant à coups de crosse jusqu'à ce que, désespérées, elles se précipitent d'elles-mêmes. Tandis qu'elles tombaient au pied de la falaise, les soldats restés en bas leur jetaient des pierres ou positionnaient leurs baïonnettes afin qu'elles s'abattent dessus. De nombreuses femmes se relevaient après leur chute. Alors les soldats les forçaient à escalader de nouveau les falaises, dans le seul but de les précipiter en bas.
Le "Kassab Tabouri" se divertit ainsi jusqu'à la tombée de la nuit.
Les femmes et les jeunes filles qui restaient devaient être vendues à prix fort dans des harems turcs, à condition de se convertir à l'islam. Toute civilisation semblait alors absente, excepté dans les âmes de ces malheureuses Arméniennes […] Talaat Pacha n'avait-il pas dit : "Tout ce que vous ferez aux Arméniens me divertira."

Quatre localités arméniennes parvinrent à résister aux assauts des Turcs grâce aux munitions qu'elles avaient pu se procurer en contrebande. Ces localités furent Zeïtoun, Dört Yol, les villages situés sur le Mont Musa Dagh à Alexandrette, qui inspira à Franz Werfel son grand roman Les Quarante jours de Musa Dagh, et la ville de Van, dans la province homonyme, thème du témoignage oculaire du Dr Clarence D. Ussher, intitulé An American Physician in Turkey [Un Médecin américain en Turquie]. Les combats furent ingénieux et héroïques, mais les Arméniens finirent par perdre, bien que les populations qui combattirent furent sauvées. Nous présentons cet extrait de l'ouvrage du Dr Ussher :

"Pourquoi les Arméniens n'ont-ils pas émigré en plus grand nombre afin d'échapper à cette oppression et cette peur du massacre ? Le gouvernement turc ne leur aurait pas permis d’émigrer sans tout d’abord renoncer à leur citoyenneté et leurs droits d’héritage en Turquie, vendant tous leurs biens et s’engageant à ne pas revenir. Aucun passeport n’eût été délivré à quiconque tenterait de revenir. Les Arméniens sont passionnément attachés à leurs terres d’origine et à leurs anciennes traditions. Durant des générations, les biens passèrent de père en fils.
L’apport en munitions était réduit. Bijoutiers, ferblantiers et forgerons oeuvrèrent pour en augmenter le nombre, fabriquant avec le peu d’outils à leur disposition 2 000 cartouches et balles de fortune par jour. Un professeur arménien, diplômé d’une université américaine, créa une poudre sans fumée. Des ouvriers inexpérimentés bâtirent murs d’enceinte et tranchées, souvent sous le feu de l’ennemi. Les femmes façonnaient des uniformes et autres vêtements pour les soldats et leur faisaient la cuisine. La fanfare de l’école défilait à travers la ville, jouant des airs militaires, lorsque les combats étaient à leur paroxysme. Même les jeunes garçons apportaient leur contribution, qui n’était pas négligeable non plus."

Les lignes qui suivent sont extraites d’un article que j’ai écrit dans le cadre d’une série intitulée "ADL – The Living Ideology" [Libéral Démocrate Arménien – Une idéologie vivante], publié dans The Armenian Mirror-Spectator, le 15 juin 1963. Ce n’est qu’un résumé de la vaste et complexe histoire des Arméniens dans l’Arménie historique.

"De 1375 à 1920, le peuple arménien fut soumis à la tyrannie de l’empire turc. Ce n’est qu’à la fin du 19ème siècle que les idées de liberté s’infiltrèrent à partir de l’Europe et que les Arméniens entreprirent de s’organiser afin de se libérer. La situation était intenable dans l’Arménie turque. Un Arménien ne pouvait attendre aucune justice de la loi, il était traité avec le plus grand mépris, objet de dérision de la part de la population turque, et s’il essayait d’obtenir la liberté par quelque activité révolutionnaire ou même s’il possédait un fusil, il était abattu sur le champ et sans hésitation.
Le parti Libéral Démocrate Arménien fut créé dans ces conditions, inspiré par des hommes tels que Meguerditch Portoukalian, qui prêchait depuis la France la libération dans son journal Armenia. A Van, Meguerditch Terlemezian-Avetissian dirigea le parti Armenagan, branche première de l’actuel parti Libéral Démocrate Arménien, préparant des idéaux démocratiques et le recours aux armes afin de défendre ces idéaux. Il conduisit la résistance au massacre de 1896, mais fut tué ensuite dans une embuscade, alors qu’il quittait, avec d’autres camarades, le pays sous la promesse d’un sauf-conduit.
La Fédération Révolutionnaire Arménienne fut formée dans les mêmes circonstances et avec les mêmes objectifs, mais avec une conception quelque peu différente des actions nécessaires. Ces groupes produisirent des héros et des martyrs, et sont à l’origine des organisations politiques arméniennes d’aujourd’hui.
Dans la diaspora arménienne actuelle, constituée après la tragédie de 1915, il existe plusieurs communautés actives et prospères, comptant nombre de personnalités et de réussites, fières de leur héritage national, mais qui n’oublient pas l’histoire douloureuse qui les a conduits là où ils se trouvent, et qui tentent de transmettre leur ancienne civilisation."

[Helene Pilibosian est poétesse. Lauréate de nombreux prix, elle a été rédactrice de The Armenian Mirror-Spectator. Elle travaille actuellement à ses Mémoires.]

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Source : http://www.scribd.com/doc/16423618/June-13-2009-Issue
Traduction : © Georges Festa - 02.2010