vendredi 19 février 2010

Grecs Pontiques - Pontic Greeks

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Rythmes d’un pèlerinage à Trébizonde

par Thomas de Waal

BBC News, 29.01.10


[L’empire ottoman comptait de nombreuses nationalités et religions – véritable mosaïque de cultures qui vola en éclats à cause du nationalisme et de la guerre au 20ème siècle. Mais il semble qu’un esprit nouveau de tolérance soit en train d’émerger dans la Turquie moderne, quoique lentement et de façon incertaine, signale Thomas de Waal.]

Durant près de quatre-vingt-dix ans, le monastère de Soumela, situé en nid d’aigle dans une gorge à l’est de la Turquie, fut une ruine hantée par les vents.

Le culte cessa d’y être célébré en 1923, lorsque la Grèce et la Turquie modernes échangèrent leurs populations chrétiennes et musulmanes et que les habitants grecs chrétiens fuirent en masse cette région.

Or, depuis dix ans, des pèlerins grecs, se qualifiant de touristes, commencent à revenir lors de l’ancienne fête de la Vierge Marie.

En août dernier, je me trouvais à ce monastère, officiellement musée d’Etat, lors qu’un service grec orthodoxe se fit de nouveau entendre hors de ses murs – même s’il ne dura que trente secondes.

Un moine en soutane noire se mit à chanter la liturgie d’une voix profonde, avant que la gardienne du musée ne mette fin à l’office. Une bagarre menaça d’éclater. Le rassemblement déboucha sur des récriminations et des discours à la cantonade.

Une ancienne patrie

Un pas en avant, un pas en arrière. L’histoire de l’office-qui-n’en-fut-pas-un à Soumela est un conte quasi byzantin, qui rassemble Turcs, Grecs et Russes et de nombreuses autres factions en leur sein.

En toile de fond, le fait que le gouvernement du parti islamique modéré AKP conteste les principes de l’Etat turc laïc moderne et ravive le souvenir d’une époque ottomane multiethnique.

La nouvelle politique étrangère du « zéro problèmes avec nos voisins » établit des liens avec de vieux ennemis, dont les Arméniens et les Grecs, politique accueillie favorablement par d’étranges Grecs de mer Noire, désireux de visiter à nouveau cette ancienne patrie qu’ils nomment le Pont.

Des musiciens ouvrent la voie. Les Turcs de la mer Noire, comme les Grecs pontiques, jouent d’un instrument qu’ils nomment kamendja ou lyra, équivalent de l’anglais lyre.

De petite taille, légère et à trois cordes, fabriquée en bois de merisier, elle se joue avec un archet, en la tenant contre le genou. Sa musique viscérale marque le rythme des rondes que Grecs et Turcs semblent connaître d’instinct.

Deux musiciens en particulier, l’anthropologue et joueur de lyre grec Nikos Mikhailides et Adem Erdem, un musicien turc de la région, tracent le chemin.

L’album qu’ils ont enregistré ensemble en dialecte grec pontique a rencontré un franc succès parmi les Grecs pontiques, de Thessalonique à Tachkent. Bien qu’il ne soit pas en vente en Turquie, c’est aussi un album à succès à Trabzon, piraté en milliers d’exemplaires.

Un des secrets de cette partie de la Turquie est que des dizaines de milliers de musulmans locaux, dont les ancêtres furent jadis chrétiens, parlent et comprennent encore cette version archaïque de la langue grecque.

Une frénésie de fête

Trabzon est plus connue des Anglais sous le nom de Trébizonde, la ville du roman de Rose Macaulay, The Towers of Trebizond [Les Tours de Trébizonde].

De nos jours, la cité magique de Macaulay est un banal port turc en mer Noire. Mais en août dernier, son passé s’est de nouveau ranimé. La veille de la fête du 15 août, la moitié de la vallée semblait parler grec.

Lors d’un mariage turc, nous voyons une blonde, dans la cinquantaine, un collier de perles à son cou, s’avancer avec précaution dans la danse. Il s’avère qu’elle est professeur de droit à l’université d’Athènes. C’est nous qui sommes étrangers ici, pas elle.

Le matin suivant, nous escaladons la vallée en direction de Soumela.

Une grisante journée alpestre d’été. Vu de loin, ce pourrait être quelque monastère tibétain, quelque ruche jaunissante surplombant la gorge. Par centaines, les gens gravissent le sentier.

L’ambiance est à la fois agitée et tendue, des policiers turcs veillant à chaque recoin. Devant la porte du monastère, un joueur de lyre grec, aux moustaches finement pointues, entraîne une foule de danseurs dans une frénésie de fête.

Radieuse, Sotiria Liliopoulos est venue d’Earlwood, en Nouvelle-Galles du Sud (Australie) – son père, âgé maintenant de 98 ans, est né à Makça et vint ici enfant. Avec un accent virant du grec à l’australien, Sotiria nous confie : « C’est le plus beau jour de ma vie ! »

Mais la politique continue de bourdonner à l’arrière-plan.

Un membre influent du parlement de Russie, d’origine grecque, nommé Ivan Savvidi, qui s’agite pour devenir le dirigeant de la communauté grecque pontique, a loué un ferry pour conduire ici des Grecs russes à travers la mer Noire.

Les autorités nationalistes locales de Trabzon se montrent agacées quant à ses intentions. Lorsque le parti russe de Savvidi parvient au sommet du sentier, le tout compose un mélange incongru – de séduisantes jeunes femmes en tee-shirts jaunes et aux casquettes de baseball arborant des aigles byzantins, et un homme barbu, en bras de chemise blanche et aux lunettes de soleil (un prêtre contraint d’ôter sa soutane), portant une grande icône, que les Grecs arrêtent afin de la vénérer et de l’embrasser.

Radicaux

Notre responsable politique rejoint la foule et convainc un prêtre grec de débuter un office religieux.

Le prêtre commence à chanter, mais la gardienne du musée turc a des ordres pour arrêter toute cérémonie religieuse sur son territoire. Elle bondit hors de son guichet et s’élance vers la foule, criant en turc, et tente d’arracher une bougie allumée des mains de Savvidi.

Les caméras des télévisions grecques et turques bruissent. Les divisions parmi les Grecs font surface. Certains, plus radicaux, se mettent à entonner par défi l’hymne national grec. D’autres tentent de les faire taire.

Il semble n’y avoir que deux vainqueurs : la gardienne turque et le parlementaire russe, tous deux héros des caméras.

Appuyé à un mur, Savvidi déclare à la foule grecque que les Turcs ont outragé la civilisation et qu’il se plaindra à Bruxelles.

Il a, dit-il, informé de ses plans le ministère russe des Affaires étrangères, mais oublie de préciser s’il a reçu l’autorisation du gouvernement turc…

Tandis que Savvidi s’exprime, d’autres Grecs – ceux qui, depuis des années, tissent des liens avec les habitants de la région – s’éloignent, furieux de voir comment ce jour de fête leur est volé.

En bas de la vallée, mon moral revient. Les musiciens jouent de la lyre et un couple danse sur des rythmes excessifs. La foule applaudit et pousse des cris de joie.

La musique est irrépressible et rassemble les gens, même quand les politiciens n’y parviennent pas.

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Thomas de Waal a présenté Songs of Trebizond sur BBC Radio 3, dimanche 31 janvier 2010. Lien : http://www.bbc.co.uk/programmes/b006tnwp. Il est spécialiste du Caucase et bénéficie du soutien de la Fondation Carnegie de Washington.

Source : http://news.bbc.co.uk/nolpda/ukfs_news/hi/newsid_8488000/8488238.stm
Traduction : © Georges Festa – 02.2010
Cliché : http://www.karalahana.com/english/images/macka_sumela.jpg