samedi 27 février 2010

Le Canada et le génocide arménien / Canada and Armenian Genocide

Il y a 90 ans : la grande croisade humanitaire du Globe

par Aram Adjemian

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L’hiver 1919-1920 fut à nouveau éprouvant pour les 800 000 réfugiés arméniens dispersés à travers l’Asie Mineure et menacés de famine, ces survivants découragés d’une campagne d’extermination entreprise quatre ans plus tôt par le gouvernement ottoman. Leur situation désespérée attira l’attention du monde entier en 1920, y compris ici au Canada. Le 9 janvier 1920, le précurseur du journal The Globe lança une campagne sans précédent d’appel à dons en faveur des Arméniens. Intitulée « L’Appel pour l’Arménie », elle atteint la somme impressionnante de 200 000 dollars dès le premier mois et 100 000 autres dollars au cours des mois suivants. Cet argent sauva cette année-là la vie de plusieurs dizaines de milliers d’Arméniens.

Réaction énergique des Canadiens

Chaque jour, durant les premiers mois de sa campagne, The Globe mit à disposition un encart bien en évidence et une typographie plus large que la normale. Plusieurs autres articles livraient des informations sur les efforts particuliers des Arméniens chez eux et à l’étranger, sur les sommes collectées, ce afin d’informer les milliers de contributeurs quant à leurs dons. The Globe signala aussi son propre engagement par une contribution initiale de 1 000 dollars.

The Globe
Toronto, vendredi 9 janvier 1920 – 18 pages

L’APPEL D’ARMENIE
Des centaines de femmes et d’enfants sans défense mourant de faim – Scènes affreuses dont a été témoin un secouriste – Appel aux lecteurs du Globe

L’Arménie est sur la conscience de chaque homme et de chaque femme sensée de ce côté de l’Atlantique. Le dernier message en provenance directe de cette nation dévastée est écrit par une femme. Eleanor Franklin Egan relate par écrit dans The Saturday Evening Post ce qu’elle a vu – essayant de tout dire, rapportant les pires horreurs, et pourtant s’arrêtant soudain avec un frisson : « Non ! L’on ne peut écrire de telles choses ! »
Howard Heinz de Pittsburg, représentant de Hoover au Proche-Orient, n’arrivait pas à donner crédit à ce qu’on lui rapportait. Il ne pouvait croire que de telles choses pussent advenir. En « homme d’affaires à la tête froide », il considérait les récits qu’il entendait comme outrancièrement exagérés. Il alla en Arménie pour se rendre compte par lui-même. Il revint, ne disant qu’une chose – la répétant sans cesse :

« Seigneur miséricordieux ! Tout cela est vrai ! Nul n’a jamais dit toute la vérité ! Personne ne le pourrait ! »

Des dons affluèrent de tout le pays et les récits provoquant la sympathie la plus grande étaient mis en valeur quotidiennement. Franklin R. Campbell, âgé de sept ans, et ses deux sœurs cadettes envoyèrent soixante cents, et la note manuscrite accompagnant ce don fut reproduite intégralement en première page du journal, le 21 janvier 1920. Une dame âgée de 83 ans, qui n’avait guère de ressources, envoya son seul revenu disponible, son cadeau de Noël de 80 cents. Un employé de la Canadian Pacific adressa tout son salaire, soit 33 dollars. Une autre dame, femme de ménage, épargna tout ce qu’elle put sur son salaire, soit un dollar par mois. Des associations masculines et féminines à travers le Canada rassemblèrent aussi des fonds à chaque occasion, tels que des « collectes de charité », matchs de hockey et même lors de la Saint-Valentin. La Ligue Patriotique des Femmes de Drumbo, dans l’Ontario, prit la décision difficile d’engager l’argent qu’elle avait affecté à l’origine à l’érection d’un monument dédié aux soldats canadiens morts durant la Grande Guerre, décidant finalement d’aider les vivants. Parallèlement, la Ligue Patriotique des Femmes de Dundas [Ontario] fit un don de 947 dollars, résultants de son emprunt pour la Victoire.

L’APPEL D’ARMENIE
Des enfants adressent leurs dons pour aider ceux qui souffrent – Un homme âgé de 81 ans rassemble 88 dollars – Les dons s’accroissent fortement – De nombreux journaux aident.
Total estimé précédemment 61 383,71 $
Total estimé aujourd’hui 8 728,98 $
Total estimé à ce jour 70 112,69 $
[NdT : Note manuscrite du jeune Franklin R. Campbell qui suit :]
« Toronto, 16 janvier 1920. M. D.A. Cameron, Toronto. Cher Monsieur, - Je n’ai que sept ans, et mes deux sœurs ont six et cinq ans. Nous sommes si tristes pour les pauvres enfants arméniens, alors nous envoyons soixante cents que nous avons économisés. J’ai donné tout ce que j’avais dans ma bourse aujourd’hui. Veuillez citer les enfants Campbell. Bien sincèrement, Franklin R. Campbell, 46 Drayton avenue, Toronto. »

Des dizaines de journaux de l’Ontario, comme le Peterborough Examiner, le Lindsay Post, le Kitchener Daily Examiner et le Kingston Whig, lancèrent leur propre campagne, dans le sillage du Globe. Des conseils municipaux, modestes et importants, et des églises de toutes obédiences à travers le pays firent de même. Chose impressionnante, des écoles dominicales dans tout le Canada organisèrent une « Journée arménienne » le 11 avril 1920, espérant récolter suffisamment d’argent pour que chaque école puisse s’occuper d’un orphelin arménien pendant un mois, pour un total d’environ 100 000 dollars.

La situation déplorable des Arméniens toucha véritablement une corde sensible grâce aux éditoriaux du Globe. Quelque 500 dépêches d’actualité concernant les Arméniens furent publiées cette année-là, que ce soit sous la forme de collectes de fonds, d’articles, de lettres adressées à la rédaction, de poèmes, d’éditoriaux, de commentaires ou d’annonces religieuses. Les Arméniens étaient souvent présentés comme les « frères chrétiens » des Canadiens et le Canda comme le « grand frère » de l’Arménie. Trois poèmes sur la situation critique des Arméniens, par J.W. Bengough, caricaturiste, rédacteur, éditeur, auteur, fantaisiste et poète canadien réputé, furent publiés le 24 décembre 1919, le 12 janvier et le 8 mars 1920.

Des récits de Canadiens impliqués dans cette action paraissaient régulièrement. Emma Wood, de Sarnia (Ontario), « entendit l’appel » et se mit au service des Canadiens engagés. L’infirmière Christine MacLean, de Pine Grove, raconta les tragédies déchirantes de femmes et d’enfants dont elle fut témoin en 1919 dans la province de Sivas. Les expériences personnelles, les opinions ou les arguments de beaucoup d’autres furent aussi rapportés, dont les témoignages oculaires de militaires canadiens – le capitaine J.M. Fisher, de Sarnia, et le lieutenant O.D.A. Stevenson, de Toronto -, du révérend J.R. Trumpeter, de Queensboro, qui y avait séjourné, de l’humanitaire Elizabeth Thorn, de Londres, et de missionnaires – Miss Girling-Clark, de Toronto, et Margaret MacLennan, de Kempt Road, en Nouvelle-Ecosse.

Des milliers de vies sauvées par la campagne du Globe

James L. Barton, président du Secours Américain pour le Proche-Orient [American Near East Relief – NER], l’organisation humanitaire la plus importante dans ce domaine, déclara le 5 février 1920 qu’il n’avait vu aucune campagne d’aide humanitaire comparable à celle du Globe, espérant que l’exemple remarquable du Globe incitât des journaux américains à le suivre. Ses commentaires sont frappants, étant donné les considérables engagements financiers des Etats-Unis à l’époque en Arménie. Quelques semaines après, le secrétaire général du NER, Charles V. Vickery, déclara : « Nous n’avons jamais vu une campagne philanthropique conduite par un journal avoir autant de succès que celle du Globe. » L’ancien ambassadeur de Grande-Bretagne aux Etats-Unis et écrivain et juriste de renom, lord Viscount Bryce, figura parmi les personnalités éminentes qui adressèrent leurs chaleureuses félicitations au Globe.

L’argent était télégraphié à trois médecins missionnaires canadiens, affectés sur place pour sa répartition. William N. Chambers, de Woodstock, Frederick MacCallun, de Kingston, et James P. McNaughton, du comté de Glengarry (Ontario), tous diplômés de la Queen’s University, oeuvraient auprès des Arméniens depuis la fin du 19ème siècle. Ils envoyaient périodiquement des rapports décrivant comment l’argent était dépensé durant la campagne de collecte.

Sur le plan personnel, la campagne du Globe en 1920 me touche directement. L’injection de fonds canadiens était censée en particulier rétablir une assistance auprès de l’antenne humanitaire éloignée de Sivas, une région difficile d’accès située au cœur de l’Anatolie, qui avait dû être fermée par manque d’argent. Comme mes deux grands-parents maternels sont originaires de Sivas et ont très certainement bénéficié de l’assistance apportée par le NER cette année-là, l’aide opportune acheminée grâce à « L’appel pour l’Arménie » leur aura sauvé la vie, comme tant d’autres.

L’Hôpital canadien

A mesure que la campagne de collecte tirait à sa fin, des projets spécifiques, entrepris grâce aux contributions des Canadiens, furent recensés le 12 novembre 1920. Plusieurs dizaines de milliers de dollars furent consacrés à aider davantage plusieurs orphelinats. Une somme considérable fut utilisée afin d’acheter des semences de blé et des bœufs, lesquels produisirent une récolte considérable de grains cette année-là. D’autres fonds servirent à former sur le plan professionnel des Arméniens âgés de 5 à 15 ans, pour les aider à devenir autosuffisants. Significativement, 50 000 autres dollars servirent à construire un hôpital pour les enfants arméniens tuberculeux à Constantinople, doublé d’un orphelinat. L’édifice fut baptisé « Hôpital Canadien » et fut inauguré lors de la fête nationale canadienne, en 1920 ; en outre, une illustration parut le 30 décembre 1920 dans le Globe. Le secrétaire du NER, Vickery, déclara ce jour-là que la vie de 500 000 Arméniens furent sauvées cette année-là grâce à la réaction inattendue du Globe et à de semblables entreprises.

L’aide aux malheureux Arméniens

Ci-dessus une photographie du nouvel hôpital pour les enfants tuberculeux à Istanbul, au-delà de la Corne d’Or à Constantinople, entretenu grâce aux contributions canadiennes au Secours Arménien.
Afin d’assurer la maintenance de cette admirable institution, le Secours Arménien du Canada a adressé cette semaine aux souscripteurs de l’an passé la lettre suivante :
« Cher ami, - Au nom d’une situation qui ne cesse d’être alarmante, nous faisons à nouveau appel à vous pour nos orphelins arméniens en cette période de Noël.
L’hiver dernier, le Toronto Globe attira l’attention de l’opinion sur la situation désespérée de l’Arménie. La réaction fut digne.
Cet hiver, les persécutions des Turcs se poursuivant impunément, le désespoir est encore plus sombre et la nécessité de collecter des fonds plus impérative.
Par milliers, ces petits enfants périront si nous différons notre aide. Il s’agit d’une question de vie et de mort.
Leurs pères et mères leur ont laissé cet héritage car sur près de mille sept cents ans les Arméniens se sont accrochés à la foi chrétienne, ce qui offensa le plus leurs bourreaux musulmans.
Au nom de tout ce qui est humain et chrétien, nous vous demandons à nouveau de les aider.
Bien sincèrement,
John G. Kent, Président. »

Le succès du Globe dans ce domaine fut un événement remarquable, en particulier si l’on considère que l’inflation rapide et l’augmentation du coût de la vie devinrent un des problèmes les plus persistants et difficiles du gouvernement canadien dans la seconde moitié de l’année 1919. En outre, ces documents représentent un précieux témoignage sur les attitudes des Canadiens concernant la situation critique des Arméniens à cette époque et sur l’une des opérations humanitaires internationales les plus précoces et les mieux coordonnées, entreprises par des Canadiens. Quatre-vingt dix ans après, ce journal peut être fier des réalisations de son prédécesseur, sauvant la vie de tant de malheureux en 1920, expérience qui ouvrit aussi la voie aux efforts d’assistance humanitaire entrepris par les Canadiens au cours des décennies qui suivirent.

[Aram Adjemian est titulaire d’un mastère d’histoire de l’Université Concordia de Montréal (2007). Sa thèse, Canada’s Moral Mandate for Armenia : Sparking Humanitarian and Political Interest, 1880 to 1923 [Le Mandat moral du Canada envers l’Arménie : l’éveil d’un intérêt humanitaire et politique, de 1880 à 1923], explore l’engagement social et politique ancien des Canadiens au regard de la destinée du peuple arménien et dévoile maints détails concernant l’intérêt des Canadiens à assumer le mandat arménien, confié aux Etats-Unis en 1920. Il travaille actuellement comme assistant auprès du sénateur Serge Joyal.]

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Source : http://www.keghart.com/Adjemian_Globe
Traduction : © Georges Festa – 02.2010