jeudi 25 février 2010

L'Evangile arménien de l'Enfance / The Armenian Gospel of the Infancy


Le côté obscur de Jésus

par John A. C. Greppin

The Armenian Mirror-Spectator, 13.02.10


Cette traduction anglaise d’un Evangile de l’Enfance apocryphe et peu connu est reprise de la version arménienne d’un original probablement syriaque, mais inconnu. Les textes apocryphes furent au début présentés comme étant d’inspiration divine, mais considérés ensuite comme hérétiques par les premiers Pères de l’Eglise et ne furent donc pas inclus dans les textes d’inspiration canonique du Nouveau Testament, établis pour l’essentiel au milieu du 2ème siècle de notre ère. Le lecteur de ces textes apocryphes découvrira des différences considérables, comparé aux textes familiers du Nouveau Testament canonique. Outre la présentation de nouveaux récits et discours, ils montrent à l’occasion la Sainte Famille et les apôtres sous un éclairage autre : insensible et même vindicatif. Avec des références appuyées au gnosticisme. Le gnosticisme est un terme issu des débuts de la période chrétienne, renvoyant à un mouvement philosophique qui débuta très probablement avec le dualisme zoroastrien. Et qui se développa à travers la philosophie hellénistique. Le gnosticisme procède d’un mouvement légèrement différent des débuts du christianisme. Les écrits apocryphes sont souvent dépourvus de l’humilité et de l’aménité si fréquentes dans le Nouveau Testament canonique ; tel est le cas dans L’Evangile arménien de l’Enfance, où l’écriture semble être animée d’une énergie toute différente, comme si elle avait été composée par des imitateurs qui se fussent mépris quant au message du Christ.
Les évangiles apocryphes comprennent des matériaux attribués aux saints Pierre, Thomas et Philippe, entre autres. Pour donner un exemple de leur spécificité, citons le vers final dans l’Evangile de Thomas, vers 114 : « Simon Pierre leur dit : « Que Marie sorte de chez nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie, a dit Jésus. Voyez, je la guiderai afin d’en faire un mâle. Pour qu’elle aussi puisse devenir un esprit vivant, semblable à vous mâles. Car toute femelle qui se fera mâle entrera dans le royaume des Cieux. » Les autres textes apocryphes réservent de semblables surprises.
L’Evangile arménien de l’Enfance, où figure un solide commentaire d’Abraham Terian en complément de sa traduction, raconte l’histoire, très détaillée, de l’enfance, de la prime jeunesse et de l’adolescence de Jésus. Il existe deux principaux manuscrits arméniens, l’un intitulé « le court » et l’autre « le long ». La traduction de Terian rassemble les deux, en se référant à d’autres petits fragments circulant à la périphérie. Il n’est guère douteux que l’ensemble fut repris à partir de structures syntaxiques syriaques, en particulier dans les structures possessives et adjectivales - par exemple, « sommeil en profondeur » au lieu de « profond sommeil ».
Un autre Evangile de l’Enfance apocryphe, attribué à Thomas, était connu depuis longtemps, mais est si court qu’il pourrait bien n’être qu’une simple référence au texte syriaque, qui inspira la traduction arménienne. Le texte syriaque-arménien débute par une description idiosyncratique de l’union de Marie et Joseph. Marie est servante au Temple de Jérusalem, auquel elle fut donnée par un couple, Joachim et Anne, gens pieux et charitables. Lorsque Marie atteint ses 15 ans, elle est mariée à un pieux veuf, nommé Joseph. Avant que le mariage ne soit consommé, Joseph doit partir effectuer un travail de menuiserie. Quelques mois après, il revient et découvre la jeune vierge Marie indubitablement enceinte. Joseph accepte l’explication que donne Marie de sa grossesse (conçue d’après ce qui est dit dans Luc 1:34-5) et Jésus naît. Les Rois mages sont présents et considèrent Jésus comme une figure extraordinaire, comme le font les autres personnages présents : les rois et l’assistance.
Lorsque Jésus a deux ans, un ange dit à Joseph et Marie de fuir Hérode et de partir en Egypte. Là, nous avons une preuve des grands pouvoirs de Jésus : au Caire se trouve une porte de la ville, avec des statues de lions, d’ours, de léopards et d’un aigle. Lorsque l’enfant Jésus s’approche de la porte, tous les animaux se mettent à grogner et à rugir. Puis, dans le temple d’Apollon, d’autres animaux d’argile et de métal s’écrient qu’un grand roi arrive. Récits qui ne sont mentionnés nulle part dans le Nouveau Testament canonique. Peu de temps après, Jésus ressuscite miraculeusement 182 personnes parmi les morts : ceux qui moururent lorsque le temple païen s’effondra. Tous viennent connaître ses pouvoirs. Plus tard, et assez curieusement, le jeune Jésus est blâmé pour la mort accidentelle d’un enfant avec lequel il jouait. Il rend la vie au garçon, pour que la victime puisse dire que Jésus ne lui fit pas de mal. Mais Jésus ne le garde en vie que trois heures, puis lui dit : « Dors pour toujours jusqu’à la prochaine résurrection. », faisant preuve d’une étrange indifférence. Ailleurs, tandis que des gamins en train de jouer le frôlent et le renversent, il les frappe tous à mort, ne s’apitoyant qu’après. Un autre fois, Jésus est accusé d’avoir causé la mort d’un garçon de trois ans et est poursuivi en justice. Proclamant son innocence, il exhorte le tribunal de venir avec lui voir le cadavre. Ce qu’ils font. Jésus ramène ce garçon à la vie suffisamment longtemps pour qu’il dise que Jésus n’a rien à voir dans cette affaire ; cela fait, Jésus se tourne vers le garçon et lui dit : « Dors désormais. »
L’enfant s’endort immédiatement. Dans une autre section, un garçon embête Jésus et Jésus lui décoche un appel d’air en pleine face, ce qui le rend aveugle. L’enfant rendu aveugle hurle et crie, et Jésus lui rend la vue. Ces miracles sont étranges et ont peu à voir avec ceux des évangiles canoniques. En outre, Jésus se voit attribuer des maîtres à l’âge de six ans, mais les fuit, car ils ne peuvent répondre à ses questions relatives à Dieu. Ailleurs encore, Jésus rencontre un homme malade. Cet homme a entendu parler de Jésus et lui demande de le soigner. Jésus exige de l’or, de l’argent et des pierres précieuses. Jésus se laisse fléchir après que cet homme ait renoncé à ses croyances romaines païennes et accepté de croire en la Trinité. Le court chapitre final raconte l’histoire de Jésus, de 15 à 30 ans. Jésus accomplit le miracle ordinaire de la guérison : arrivant au bord du Jourdain, il est baptisé ; le Seigneur témoigne d’En haut que Jésus « est mon fils adoré ». A tout prendre, L’Evangile arménien de l’Enfance parle d’une voix comparable à celle que nous entendons dans les évangiles canoniques, mais avec des sous-entendus parfois effrayants et cruels. Il est clair que les rédacteurs sont chrétiens mais, comme il est vrai des débuts de toute religion, le dogme connaît un changement continu.
La traduction d’Abraham Terian est aisée et ses commentaires recherchés, reflétant une science et un savoir étendus. Toutes les bibliothèques comportant des collections ecclésiastiques d’importance rechercheront cet ouvrage.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20February%2013,%202010.pdf
[Recension parue à l’origine dans le Times Literary Supplement, édition du 01.01.2010.]
Traduction : © Georges Festa – 02.2010

The Armenian Gospel of the Infancy / With three early versions of the Protoevangelium of James [L’Evangile arménien de l’Enfance / Avec trois versions premières du Protévangile de Jacques]. Translated by Abraham Terian. Oxford University Press, 2008, 224 p. ISBN-13 : 9780199541560.