mercredi 24 février 2010

Mary Moon / Erevan

© Hetq / Mary Moon

Mary Moon, artiste :
traduire sur la toile le bouleversement urbain d’Erevan

par Mariam Mughdusyan

Hetq, 22.02.10


Des tableaux sans personnages – Une ville qui absorbe ses habitants

« Chacun sait, en particulier les politiciens et les autorités gouvernementales, que les artistes sont capables de tout changer. C’est cela qui est dangereux. Voilà pourquoi ils font souvent pression sur les artistes. C’est arrivé par le passé et ça continue aujourd’hui. », note l’artiste Mary Moon, précédemment connue sous le nom d’Arakelyan.

« Et ce n’est pas près de changer, car les artistes ont toujours davantage réfléchi que les autres à ce qui se passe autour d’eux. », poursuit-elle.

Même si Mary est fermement persuadée que les artistes peuvent avoir un impact sur le processus de décision politique, elle ne s’identifie à aucun mouvement politique.

Certains, pense-t-elle, se contentent de mots qu’ils aiment ou non. Les artistes agissent de même avec l’œuvre qu’ils créent. Le médium qu’utilisent les artistes pour s’exprimer est un don avec lequel ils sont nés – musique, beaux-arts ou autres. Dans le cas de Mary, ce médium est la peinture.

La politique a un impact sur l’image d’Erevan

Mary peint notre ville, ses lieux secrets et maintes fois fréquentés, ses édifices anciens et nouveaux, ses rues et ses ruelles. Mais l’on serait bien en peine de repérer un lieu précis dans son œuvre. Lorsqu’elle coule son pinceau sur la toile, dit-elle, son but principal n’est pas de recréer un plan de la ville, mais de donner libre cours à ses idées ; de laisser surgir une impression de la ville.

Un rapide coup d’œil à ses tableaux donne le sentiment que cette artiste s’intéresse surtout aux scènes de construction urbaine. Mais, en grattant la surface, l’on retrouve à nouveau la politique au centre. En fin de compte, c’est la politique qui influence la manière avec laquelle une ville est bâtie et apparaît. Quoi qu’il en soit, son œuvre, dit-elle, n’est pas politique au sens étroit du terme. Il s’agit d’une peinture urbaine, le résultat de balades et d’errances à travers le paysage urbain.

« Je me lance dans des croquis et de suite la vision s’impose à moi. J’observe la ville depuis les hauteurs de la Cascade – un croquis, puis deux, trois. Qui finissent par constituer une série. Je me mets à peindre d’autres villes. J’essaie de fixer la ville dans mon esprit et d’en saisir l’essence, intérieurement. Je supprime les fioritures extérieures et l’apparence naturelle. Voilà ma base de départ. », précise-t-elle.

Il semble que Mary ait trouvé la meilleure manière de s’exprimer. Les couleurs sont assourdies et elle recourt rarement aux pastels. Quant à la technique, elle privilégie l’impression comme plus efficace pour présenter un panorama urbain, tout en laissant l’effet de la photographie.

Une artiste centrée sur un changement urbain constant

Les thèmes des tableaux de Mary se manifestent en particulier dans les changements constants que connaît la ville. « Au début, je n’étais pas sûre que tous ces chantiers en cours me touchent en quelque manière. Et comme le reste, tu ne réalises ce qui te touches qu’après coup. C’est ce qui s’est passé pour moi et tous ces chantiers autour. »

Peindre suppose une pensée raffinée

Première étape dans le processus pictural, dit-elle, attendre la venue d’une idée ou d’un concept. Que l’on doit alors raffiner et transformer en récit. Ce n’est alors que l’on peut le retranscrire sur la toile.

« Tout d’abord, ce sont des émotions qui se cristallisent graduellement pour former une idée. Comment cette idée progresse-t-elle ? Elle est pétrie et travaillée jusqu’à ce que quelque chose d’autre apparaisse. Et après tout ce travail de perfectionnement et de polissage, ce qui surgit alors ne peut être mauvais. Le résultat final est quelque chose qui a été purifié, raffiné et rendu plus accessible. C’est cette pensée pure qui doit être communiquée au spectateur, dépouillée de tout bagage excessif. », explique Mary.

Lorsque Mary s’est mise pour la première fois à peindre des esquisses de la ville, ses amis lui disaient ne pas pouvoir reconnaître Erevan. « Personne ne reconnaissait la ville vue d’en haut. Ils ne pouvaient même pas identifier cette ville où ils vivent. Parce que justement ils la regardaient d’en haut. Et puis aussi la ville a beaucoup changé. »

Lorsque je demande à Mary ce qu’elle pense des nouveaux immeubles qui surgissent et des nouveaux quartiers découpés, elle me répond que la ville est dans un état continuel de changement. « Chaque jour tu pars à l’école, au travail, ou pour une balade matinale, et ton regard s’habitue lentement à tout ça. Après quelque temps, tu ne remarques plus les changements. Les gens voient tout ce qui est détruit, mais personne ne sait ce qui sera construit à la place. Je me contente de peindre ce qui était là et ce qui est nouveau. Mes tableaux lancent un cri : « Regardez ici ! Vous aimez ce que vous voyez ? Je veux dire, jetez juste un coup d’œil sur le Boulevard Nord ou sur tel autre nouveau gratte-ciel. Rien que du béton et de la pierre – plus d’espaces verts, plus personne ! Voilà ce que je montre. »

Dans les paysages urbains que peint Mary il n’y a pas d’habitants. La ville est déserte. Reflet, dit-elle, de sa manière de ressentir les choses. « Les humains sont englobés, absorbés par ce qu’ils ont créés. Au point, en fait, que l’homme n’existe plus dans le monde qu’il s’est créé. Nous n’existons plus. »

P.S. : Pourquoi ce nom de Mary Moon ? L’artiste précise qu’elle n’utilise plus les patronymes traditionnels et « Moon » sonne si beau…

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Source : http://hetq.am/en/culture/meri-mun/
Traduction : © Georges Festa – 02.2010