lundi 1 février 2010

Metz Yeghern / Génocide


Khatchig Mouradian : dès 1945 les Arméniens commencent à utiliser le mot génocide

par Lou Ann Matossian

The Armenian Reporter, 27.06.09


[Les archives de la presse arménienne en fournissent la preuve.]

MINNEAPOLIS – Dans une scène révélatrice – au sens le plus littéral du terme – de Black Dog of Fate de Peter Balakian, tante Gladys brise enfin des décennies de silence familial à propos de 1915, lui révélant que sa mère Nafina, la grand-mère de Balakian, prit la parole devant l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance, lors du 25ème anniversaire du génocide arménien. "A cette époque, on n’utilisait pas le mot génocide, explique tante Gladys, on disait "les massacres"."
La réaction émue de l’assistance au discours de sa mère fit une profonde impression sur la jeune fille. On était en 1940, c’était l’Amérique de Franck Delano Roosevelt, et non "un monde où les gens parlaient publiquement de ce genre de choses", se souvient tante Gladys. "Les événements du passé n’étaient pas seulement trop douloureux, ils étaient au-delà des mots."
L’Amérique de Franck Delano Roosevelt, et le monde, allaient apprendre un mot nouveau, forgé au lendemain de la Shoah par le juriste Raphaël Lemkin et défini en 1948 dans la Convention des Nations Unies sur la prévention et la répression du génocide. Les campagnes d’extermination des deux guerres mondiales n’étaient pas seulement liées par la question fameuse d’Hitler – "Après tout, qui parle aujourd’hui de la destruction des Arméniens ?" -, mais aussi par Lemkin lui-même. "Un million d’Arméniens ont péri, écrit-il, mais une loi contre le meurtre des peuples a été écrite avec l’encre de leur sang et l’esprit de leurs souffrances." ("Recensions par le Dr Lemkin, père de la convention sur le génocide, d’ouvrages liés aux massacres perpétrés par les Turcs", Hairenik Weekly, 1er janvier 1959).

Une remarquable étude

Le combat des Arméniens pour appréhender et nommer la catastrophe qui leur arriva ; leur adoption, dès 1945, de ce mot nouveau, génocide ; puis l’appropriation récente d’un terme plus ancien, Metz Yeghern, par les dirigeants du monde et une campagne d’excuses en Turquie, tels sont les thèmes d’une remarquable étude, présentée par Khatchador (Khatchig) Mouradian à l’université du Minnesota, le 17 juin 2009.
A l’aide de citations extraites de journaux arméniens des années 1940 et 1950, K. Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly, mit en lumière la presse communautaire de cette époque en tant que matériau de recherche important, bien que largement sous-exploité, concernant la convention sur le génocide, Raphaël Lemkin et l’évolution du discours des Arméniens sur 1915. Cet exposé reprit des articles en anglais, extraits du journal bostonien Hairenik Weekly (ancienne appellation de The Armenian Weekly), et en arménien, extraits d’Haratch (Paris) et d’Aztag, le quotidien libano-arménien dont K. Mouradian fut rédacteur entre 2000 et 2007.
Accueillant un public d’environ soixante personnes lors de cette 7ème Conférence Arsham et Charlotte Ohanessian, Eric Weitz rendit hommage au philanthrope que fut Arsham Ohanessian, ainsi qu’à sa sœur, la pianiste Béatrice Ohanessian, aujourd’hui disparue, et à Stephen Feinstein, qui dirigea le Centre d’Etudes sur la Shoah et le Génocide, décédés tous deux en 2008. Présentant l’orateur, le professeur Weitz annonça que K. Mouradian sera le premier doctorant de Taner Akçam à l’université Clark. Précédemment en poste à l’université du Minnesota, le professeur Akçam occupe depuis l’an dernier une chaire nouvellement créée d’études sur le génocide arménien.
Au début, rappela K. Mouradian, la plupart des Arméniens survivants parlaient d’aksor [expropriation] ou de tchart [massacre], mots qui furent aussi utilisés lors de persécutions antérieures, tel que l’incendie d’Adana en 1909. Ces réfugiés situèrent donc implicitement leur expérience personnelle immédiate dans le discours historique continu des souffrances des Arméniens.
A l’opposé, l’intelligentsia décimée tenta d’appréhender l’échelle sans précédent de ce grand [metz] désastre en utilisant des expressions telles que yeghern ou aghed, "désastre" ; voghpérkoutioun, "tragédie" ; voghtchaguèz, "holocauste" ; nahadagoutioun, "martyre" ; nakhdjir ou shant, "massacre" ; potorig, "tempête" ; et sev vodjir, "crime noir".

De yeghern à génocide

Parmi tous ces termes, "Metz Yeghern devint le mot privilégié", explique K. Mouradian, notant que cette ancienne expression désignant la catastrophe, qui apparaît plusieurs fois dans la Bible arménienne, fut d’un usage continu du 5ème siècle à nos jours, mais finit par renvoyer spécifiquement à 1915.
Démentant la thèse, populaire dans les médias et les milieux universitaires turcs, selon laquelle les Arméniens n’auraient utilisé le mot génocide qu'à partir des années 1980, K. Mouradian cita plusieurs exemples extraits de la presse arménienne, avant même que la convention des Nations Unies ne soit approuvée. Le 9 décembre 1945, deux mois seulement après que les accusés de Nuremberg aient été condamnés pour "génocide", Haratch devint le premier journal à présenter cette expression nouvelle à ses lecteurs arméniens.
"Nous lisons ces lignes, nous suivons les procès de Nuremberg et notre esprit parcourt instinctivement un monde plus lointain, où des "crimes de guerre" eurent lieu, il y a trente ans de cela.", écrit Shavarsh Missakian, le rédacteur d’Haratch. "Où étaient alors les juristes et les juges ? - poursuit-il. N’avaient-ils pas découvert le mot, ou le monstre assoiffé de sang fut-il si puissant qu’ils ne purent le punir ?" ("Génocide", 9 décembre 1945).
"C’est un faible réconfort que de dire à des peuples déjà exterminés qu’ils ne seront plus soumis aux horreurs d’une destruction absurde.", déclarait Hairenik Weekly, ajoutant : "Les Arméniens furent chassés de leurs provinces historiques, ils firent le sacrifice d’un million et demi de vies humaines, tandis qu’un million d'autres devinrent des expatriés. En compensation de ce crime énorme, les Nations Unies leur offrent un "génocide". Le génocide remédiera difficilement aux blessures des Arméniens." ("Génocide", 30 janvier 1947).
"Une nouvelle et ahurissante tourmente était-elle nécessaire pour que les hommes apprennent le mot "tseghasbanoutioun" (génocide) ?", demande Aztag, se référant à la Shoah. Le même éditorial, signé Missakian, poursuit : "La tentative d’extermination en masse – génocide - des Arméniens n’a servi qu’à emplir les pages des livres et à fournir le sujet de brillants discours, tandis que l’autre [tentative d’extermination] s’est traduite immédiatement par une fin logique : procès et pendaison." ("Tseghasbanoutioun", 25 avril 1948).
A l'aide de reportages, commentaires et réimpressions d’autres publications – y compris des commentaires de Lemkin -, la presse arménienne des années 1940 et du début des années 1950 reflète le vif intérêt des Arméniens à l’égard de la convention sur le génocide, note K. Mouradian. Le mot résista, même lorsque la couverture de la convention diminua, tandis que les commémorations du 50ème anniversaire marquèrent un grand tournant.
Entre 1965 et 1985, tseghasbanoutioun tend à supplanter Metz Yeghern en tant que "mot privilégié" dans les médias arméniens, précise K. Mouradian. En 1985, autre moment décisif, la Sous-commission des Nations Unies à la Prévention des discriminations et à la Protection des minorités reconnut "le génocide arménien".
"Même au début des années 1980, aux Etats-Unis et ailleurs, les autorités pouvaient éviter de reconnaître le génocide, car il n'existait pas de campagne concertée à l'encontre de chaque personnalité qui prononçait le mot.", répondit K. Mouradian à une question du public. "L'année 1965 est tout à fait cruciale car c'est alors que les Arméniens commencent à demander justice. Auparavant, il s'agissait de commémorer et rebâtir. La meilleure manière de commémorer était d'être en vie. Les Parlements votèrent des résolutions sans rencontrer la moindre opposition."
"Une stratégie se dessine. C'est alors qu'une réaction se produit.", poursuit-il. "La partie turque, le gouvernement turc, l'Etat turc entreprend unilatéralement des initiatives afin de nier le génocide."

Yeghern : un mot inapproprié ?

Prudents quant à la colère grandissante d'Ankara, nombre de dirigeants à travers le monde commencèrent à intégrer l'ancienne expression arménienne dans leurs déclarations officielles, euphémisme pour le "mot G", rappela K. Mouradian. Le 26 septembre 2001, le pape Jean-Paul II invoqua "l'appel des morts venu des profondeurs du Metz Yeghern". Le 24 avril 2005, le président George Bush commémora "ce que de nombreux Arméniens ont appelé la "Grande Catastrophe"". Le 24 avril 2009, le président Barack Obama déclara : "Rien ne peut ramener ceux qui disparurent lors du Metz Yeghern."
Outre ces exemples, K. Mouradian cita la déclaration d'excuses de la part d'intellectuels turcs, annoncée en décembre 2008 et qui a depuis rassemblé quelque 30 000 signatures. Ces excuses commencent par ces mots : "Ma conscience n'accepte pas l'insensibilité et la négation du Grand Désastre [Büyük Felâket, Metz Yeghern], qu'ont subi les Arméniens ottomans en 1915." (www.ozurdiliyoruz.com).
"Voyez-vous, "Grand Désastre", en arménien Metz Yeghern, était la seule définition, la seule expression utilisée, jusqu'à ce que la diaspora arménienne découvre la valeur en terme de relations publiques de l'expression "génocide arménien".", expliquait le 12 décembre 2008 Baskin Oran, co-auteur de cette déclaration, à la BBC canadienne. "Nous utilisons donc l'expression "Grand Désastre"."
Non seulement l'historique des expressions en arménien pour désigner 1915 démontrent le contraire, précise K. Mouradian, mais "prendre le mot qu'elle utilisa pour renvoyer au massacre qu'elle subit et s'en servir afin de nier le fait que ce massacre constitue un génocide" [est] "totalement abusif."
Dans un commentaire cité par K. Mouradian, Marc Mamigonian, en charge du secteur universitaire à la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), souligne le fait qu'en dépit des efforts visant à transformer ce débat terminologique pour preuve que les Arméniens de la diaspora sont "obsédés par le mot G", ce qui est en question dans cette campagne d'excuses comprend deux éléments.
Premièrement, nier "les événements de 1915" revient à rejeter non seulement le terme génocide, mais aussi, et plus important encore, sa signification. Deuxièmement, les auteurs de ces excuses s'approprient l'expression Metz Yeghern / Grand Désastre - une expression qu'ils n'ont eux-mêmes que récemment découvert - et la surajoutent au débat, comme s'ils possédaient l'autorité morale ou scientifique pour le faire.
"Si des membres du groupe ethnique dominant en Turquie peuvent de fait imposer ce terme aux descendants des survivants du génocide, alors les Blancs américains peuvent de même revenir en arrière et qualifier les Afro-américains de "nègres", ironise Mamigonian. Après tout, c'est un mot qu'eux-mêmes utilisaient autrefois." ("Remarques sur la campagne turque d'excuses", The Armenian Weekly, 25.04.2009).
"A travers cette campagne d'excuses, l'opinion turque tâte le terrain pour voir comment l'opinion en Turquie et en Arménie réagit à Metz Yeghern, répondit K. Mouradian à une question du public. Si c'est positif, d'autres initiatives se manifesteront."
"La raison pour laquelle le mot génocide est utilisé exclusivement par les Arméniens est que le génocide est défini en droit international", explique-t-il. (Pour les Occidentaux, ajouta-t-il, génocide est aussi plus facile à prononcer.)
Mis à part la prononciation - Metz Yeghern serait donc inapproprié ?
Pas nécessairement, note K. Mouradian. "Le terme Yeghern, ou Metz Yeghern, est le seul mot qui appréhende réellement l'essence de ce qui arriva en 1915. Les survivants utilisèrent ce mot. C'est le seul mot pouvant réellement expliquer ce qui arriva en 1915."
"Dans un monde sans négationnisme, conclut-il, c'est le mot qui conviendrait le mieux."

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Source : http://www.reporter.am/pdfs/AE062709.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2010
Cliché : http://www.atour.com/~history/1900/20090405a.html