mardi 9 février 2010

Peter Balakian - Black Dog of Fate

© Basic Books, 2009

Mythe et mémoire dans Black Dog of Fate

par Hovig Tchalian

www.asbarez.com


L'hiver 2009 a vu la publication de la 10ème édition de Black Dog of Fate : A Memoir (New York : Basic Books, 2009), l'ouvrage primé de Peter Balakian. Le livre comprend en couverture le sous-titre additionnel, Un fils de l'Amérique découvre son passé arménien.

Formulation qui convient tout à fait non seulement à cet ouvrage, mais aussi à la position plus large de Balakian vis à vis de l'identité arménienne - se situant logiquement en étranger qui regarde à l'intérieur ou, plus exactement peut-être, au-dedans. Significativement, la métaphore présente dans le sous-titre additionnel ne renvoie pas à une découverte, mais à une mise au jour. Le premier terme suggère un discours et une identité faite de hasards et de distance (signalé en partie par le préfixe "dis", évoquant la séparation). L'explorateur italien Christophe Colomb, dit-on, "découvrit" l'Amérique lors d'une expédition vers le Nouveau Monde. Cette découverte particulière comporta aussi un élément explicite de hasard - selon la légende, Christophe Colomb, pensant avoir abordé en Asie, qualifia les autochtones qu'il rencontra d'"Indiens". Le trope central de la découverte est cette rencontre entre hasard et étranger.

Mettre au jour le passé, comme dans l'expression de Balakian, prend un sens entièrement différent. En tant que narrateur de ses mémoires, Balakian met au jour - concrètement, dévoile - son héritage arménien. Au sens de quelque chose déjà présent, qu'il faut identifier ou révéler. L'analogie, dans ce cas, n'est pas celle d'une expédition, mais d'une reconnaissance. Balakian est "né" Arménien. Mais en grandissant en banlieue au New Jersey, comme le racontent ses mémoires, il entreprend un effort nécessaire pour découvrir son héritage arménien. Contrairement au fait de découvrir, la mise au jour exige la présence d'un initié privilégié - l'Arménien issu d'un milieu américain, grandissant, enfant, au sein d'un monde à la fois familier et étranger, dont les contours dissimulent la forme d'une expérience plus profonde encore. A la métaphore de l'éloignement géographique se substitue celle de la profondeur psychologique, le fait de sonder son "véritable" moi. Disparaît aussi l'élément de hasard, lequel anime le récit de la découverte. Mettre au jour son propre héritage devient, comme dans les mémoires de Balakian, un récit fait non de hasard, mais d'inévitable.

Le fait de découvrir et celui de mettre au jour définissent ce que l'on pourrait considérer comme les deux limites d'une chaîne d'expériences plus vaste. D'un côté, défini par le fait de mettre au jour, réside ce que nous identifions comme le récit de la profondeur et de l'inévitable. C'est là que réside le champ de la mémoire, laquelle met au jour ou dévoile le moi véritable, "authentique", du narrateur. A l'autre bout, défini par le fait de découvrir, réside ce que nous identifions comme le récit du hasard et du fortuit. L'on pourrait voir ce domaine (convenons-en, d'une manière quelque peu réductrice) comme celui du mythe ou de la poésie, recourant à l'élément de surprise - fait d'improbables juxtapositions et de trouvailles inattendues.

Balakian œuvre depuis longtemps dans ce domaine. En fait, il commença par écrire de la poésie, son premier volume, Father Fisheye, ayant paru il y a trente ans, en 1979. Ses mémoires, comme Black Dog, sont venus ensuite. Ceux à caractère historique, comme The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes l le génocide arménien et la réponse de l’Amérique] (2003), sont venus plus tard encore. Ce troisième genre constitue ce que l’on pourrait, relativement au débat abordé plus haut, considérer comme un discours de restauration, au sens psychologique et historique. Psychologiquement, le terme inclut la restauration d’une expérience souvent traumatisante, telle qu’un meurtre ou un génocide. Historiquement, il anticipe un acte motivé de réhabilitation, de sauvetage. Dans ce cas, significativement, la « distance » devant être surmontée ne relève pas de l’espace ou de la profondeur, mais du temps. La restauration, en tant que telle, se caractérise par un discours de témoignage et d’argumentation, de perte et de rédemption. L’acte de guérir se situe ainsi quelque part entre apprendre et découvrir, entre mythe et mémoire.

Black Dog de Balakian ne constituent donc pas des mémoires, au sens, mettons, le plus strict. Des mémoires font le récit d’une vie, du point de vue du narrateur. Ce que fait Balakian. Or, tout en mettant au jour son identité arménienne, Balakian tente aussi de retrouver l’expérience du passé de sa grand-mère Nafina. Nafina – équivalent arménien d’Athéna, nous précise Balakian (p. 3) – est une survivante du génocide qui se retrouve à Alep, en Syrie, avec ses deux filles, pour rejoindre finalement la famille Balakian dans le New Jersey. En ce sens, Black Dog occupe une position particulière : vis-à-vis de son auteur, il s’agit bien de mémoires ; mais s’agissant de Nafina, la survivante du génocide dont le livre fait aussi le récit, il est plus proche d’un récit historique, s’apparente plus au Tigre en flammes.

La tension entre mémoires et histoire, récit du survivant et témoignage, irrigue Black Dog of Fate de Balakian. L’effet qui en résulte est comme lire un récit dans le Journal d’Anne Frank, qui serait raconté à travers l’expérience de son grand-père. A travers le livre, le lecteur prend conscience d’une tension subtile entre l’expérience vécue par Balakian, celle d'un témoin, et celle de sa grand-mère, à savoir une survivante. La proximité de celle-ci avec la famille, et la relation étroite qu’entretient avec elle Balakian, l’aide à découvrir sa véritable identité. Mais, parallèlement à cette expérience, surgit la sienne propre, celle d’un passé brutal, génocidaire. Dans Black Dog, l'expérience personnelle de Balakian finit par se substituer, paradoxalement, tragiquement, à ce que sa grand-mère a perdu.

En plusieurs occasions, le récit de Balakian tente de prendre en compte cette distance séparant témoin et survivant. Balakian entame précisément sa quête visant à découvrir son propre passé grâce à un récit historique. Jeune garçon, il tombe sur un exemplaire du livre de l’ambassadeur Morgenthau, publié à l’origine en 1919. L’ouvrage est le récit d’un témoin oculaire de la décennie qui précéda, écrit alors que Morgenthau exerçait les fonctions d’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie. Balakian raconte cette lecture, alors qu’il prend un bus pour aller travailler, à New York : "Au moment où le bus se mit à bringuebaler sur les fondrières de Knickerbocker Road, j’étais comme perdu dans le lieu où naquit mon père. Des bateaux accostent le Bosphore. L’eau, verte, tiède, tachetée de caïques, un scintillement argenté. Des massifs en terrasse de figuiers et d’oliviers. Le dôme d’Hagia Sophia, doré, aux minarets jaillissants. Des hommes en fez. Des odeurs de shashlik et de vidanges dans les rues. " (p. 155). Seule note discordante dans cette description initiale, la mention finale des vidanges. Venant juste de commencer à lire ce récit, Balakian n’est pas encore plongé dans ses méandres. Il est, comme il le laisse entendre, « perdu » dans un monde qui semble à la fois fantastique et imaginaire. Lorsqu’il ne décrit ni sa propre expérience, ni celle de sa grand-mère, sa prose est mesurée, confiante, ayant l’air "accidentel" de l’explorateur, la nonchalance d’un touriste.

Ce calme apparent est rompu à plusieurs reprises dans le discours, dès que Balakian creuse plus profondément le récit de Morgenthau. Une phrase, vers la fin du livre de Balakian, dans laquelle il tente de se réconcilier avec les histoires que sa grand-mère commença à lui raconter, résume le changement intervenu : "Lorsque je songe aux histoires qu’elle me confia à des moments étranges de sa routine quotidienne, ou aux rêves, aux contes populaires et aux images à demi refoulées dont je fus le dépositaire, lors des six dernières années de sa vie, il est maintenant clair que tout cela faisait partie d’un discours tronqué sur ce qu’elle avait traversé, jeune fille." (p. 301). A nouveau, un peu plus loin : "Lors d’instants étranges, singuliers – instants qui semblaient hors du temps – je fus dépositaire de certaines de ses images sensorielles intenses, de sa mémoire télescopique, de flashbacks du génocide. C’était sa façon à elle de me parler de son passé. L’invocation en arménien, djamangeen gar oo chagar – il était une fois et il n’était pas – était comme l’intrusion d'un passé, qui semblait surgir hors du temps, telle une mémoire lyrique qui eût été réactivée." (p. 301). En fait, au "lyrisme" facile du passage précédent, rapportant les hantises d’enfance du père de Balakian, se substitue une prose quasi circulaire, marquée par des métaphores parfois torturées et fréquemment interrompue par des références temporrelles. Ces passages décrivent et représentent la difficulté de circonscrire le récit du survivant dans le cadre de l’histoire d’une vie, elle-même devenue le récit d’un témoin.

L’on peut trouver les exemples les plus explicites de cette tension entre restaurer et découvrir, entre la position de témoin et celle de survivant, respectivement, dans les deux nouveaux chapitres ajoutés pour l’édition du dixième anniversaire de Black Dog of Fate. Balakian y raconte son voyage à Alep et Deir-es-Zor en 2005. A Alep, Balakian découvre, archivées dans une cathédrale arménienne, des traces de l’arrivée de sa grand-mère dans cette ville, la plus proche qu’il puisse situer dans la chronique de son odyssée, aujourd’hui ancienne. Plus loin, il est amené vers le lieu où elle vécut en 1915. Le récit débute, une fois encore, presque par hasard. Sa recherche rencontre d’abord plusieurs méprises et problèmes d’identification, les directions signalées par les habitants conduisant Balakian et son guide à travers des rues et des allées qui se ressemblent toutes. Recherche qui s’achève, d’une façon quelque peu a-culminante, dans une autre rue d’apparence banale : "En quelques minutes, raconte Balakian, nous nous retrouvons dans une rue guère différente des nombreuses rues que nous avions parcourues l’heure précédente. » (p. 327).

Lorsqu’il repère enfin l’édifice, Balakian décrit la scène dans des termes quasi similaires : "Je m’enfonce alors dans la rue, jusqu’à ce que je me retrouve face au 45 Ghuri Street. Le domicile de ma grand-mère en 1915. Un lieu jamais évoqué, jamais cité dans son existence suivante au New Jersey, existence où je l’ai connue. Je lève les yeux vers un édifice banal, de deux étages, en pierre ocre, qui semble toujours habité […] Qui vit ici maintenant ? Qui a vécu ici durant ces quatre-vingt-dix dernières années ? En quoi cela est-il important ? C’est un édifice simple avec un porche, une porte noire et deux fenêtres aux volets clos […]" La quête impossible de retrouvailles de Balakian le conduit vers une demeure banale, dans un quartier banal de la ville d’Alep, qui n’est pas plus proche du vécu de sa grand-mère que « dans son existence suivante dans le New Jersey", où Balakian "l’a connue".

La tentative de retrouver le passé comme il fut réellement, de porter un témoignage dans sa totalité, est au cœur de Black Dog of Fate de Balakian. Il s’agit d’un thème qui fascine, et même obsède, le poète et l’écrivain, dans ses mémoires comme dans son œuvre davantage historique et sa poésie. Dans un moment chargé de poésie, vers le milieu de l’ouvrage, Balakian tente de communiquer la difficulté de cette tâche, en se référant historiquement à la construction des églises arméniennes : "Je m’imaginais ces églises en pierre battues par les vents, édifiées sur les hauts plateaux arméniens d’Anatolie, avec leurs beffrois de bois choisis par la loi ottomane afin qu’aucune cloche ne puisse être entendue. Je pouvais entendre ces battants en bois cogner sourdement telle une gorge que l’on étouffe." (p. 162). Le passage rappelle un vers dans The Waste Land [La Terre vaine] de T. S. Eliot qui décrit la figure grecque mythique de Philomela, dont la langue fut coupée pour l’empêcher de révéler l’identité de son ravisseur, chantant ""jug jug" à de grossières oreilles". Le passage rappelle de même un vers d’un des poèmes de Balakian, "Oriental Rug", où les teintes pourpres de la tapisserie se rompent et "gargouillent" leur "passion dans mon oreille". Telles les voix confuses, inaudibles, de ces poèmes, le "cognement" étouffé des battants traduit sous une forme poétique la difficile et incontournable tâche historique consistant à rectifier le passé.

A mi-parcours dans Black Dog, Balakian précise de façon explicite, en fait, sa tentative de traduire le vécu de sa grand-mère dans un de ses poèmes, "Histoire de l’Arménie". "Le poème, explique Balakian, peut être une clé de voûte dans un monde de tombes anonymes […] Là, je puis nous réunir à nouveau et créer ce qu’elle me raconta à sa manière codée. Je réalise qu’elle fut mon cher témoin et moi le dépositaire de son récit." (p. 195). Difficile de ne pas voir dans l’oeuvre d’imagination de Balakian à la fois un geste admirable et un renversement tragique des destinées. Tandis que l’action historique de récupération situe Balakian et sa grand-mère dans une grande proximité mutuelle – lui en tant que récipiendaire (et rapporteur) d’un passé cruel, et elle en tant que relais, ce que Balakian nomme maintenant son "témoin" – et les unit dans un effort conjoint pour rétablir l’histoire, en tant que narrateur « originaire » de sa propre histoire, elle est à la fois témoin et survivante. C’est dans des moments tels que ceux-ci que nous réalisons que le combat pour réparer le passé, le retrouver malgré l’éloignement historique, peut précisément dépendre d’une fine distinction, d’une subtile césure, ente mythe et mémoire.

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Tous droits réservés : Critics’ Forum, 2009.

Hovig Tchalian est titulaire d’un PhD de littérature anglaise de l’UCLA. Il a édité plusieurs revues et publie aussi des articles.

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Source : http://www.asbarez.com/2009/09/18/myth-and-memoir-in-black-dog-of-fate/
Traduction : © Georges Festa - 02.2010

NdT : Traduction française de Black Dog of Fate à paraître en 2010 (trad. Georges Festa).