mercredi 3 février 2010

Raffi

Vartan Assadyrian, Le Musicien et la danseuse
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Ballade


De noires forêts recouvrent les versants montagneux,
Du mont sur la haute cime
S’incline la grande arche des cieux,
Et, tel un dôme, autour de son sommet s’arrime.

Sur la roche escarpée s'agrippe un château
Que le charme d’une sorcière a enchanté ;
Une jeune vierge pleure en ses linteaux,
Par les chaînes d’un cruel esclavage liée.

Seule et triste, la noble vierge
Demeure dans sa chambre obscure et resserrée.
Sans nul espoir, un horrible vertige
Envahit son cœur de sombres pensées.

Passe un ménestrel – comme il arrive
Un chanteur, aux accords les plus doux ;
De la sorcière il éloigne la drive,
Et de la noble vierge il rompt le joug.

Vers lui elle accourt et son visage embrasse,
Lui glissant : « Combien je t’ai langui !
Dieu, dans Sa merci et Sa grâce,
Pour me libérer t’a mandé ici ! »

Alors, par delà les crêtes,
La lune éclaire de sa lumière argentée,
Et lorsque les étoiles s’apprêtent,
Semblables à des joyaux scintillants, éparpillés,

L’amour du ménestrel s’élève telle une ombre,
Enflammé à la pensée de son aimée ;
A travers les bois vert sombre,
Elle vagabonde, quête inachevée.

Au sein de cette forêt une cabane se cache,
De quelque vieux derviche l’abri ;
Toute moussue et feuillue, elle se détache
Protégée du froid et de la pluie.

Dans cette retraite le ménestrel vivait,
Elevant seul parmi les arbres ses chansons.
Avec pour ami, de Firdousi le livre parfait,
Saadi et Hafiz pour compagnons.

Là notre houri du castel
passa maints jours et nuits –
Du Djenet les âmes immortelles
Jamais de tels délices n’ont joui.

Les larmes que verse le chagrin il essuie,
Et les blessures qu’amène la peine il adoucit
Tel le captif de sa prison enfui
Bientôt son chagrin et son infortune elle oublie.

Rompu, âgé est son seigneur ;
Un puissant prince, du château le rempart,
Pour satisfaire son cœur,
De son glaive les sépare.

Grand train le prince mène à la cour,
Brillantes comme le jour mille hétaïres,
Peuplent de son harem le vil séjour,
Et des esclaves, plus que je ne saurais dire.

Ses femmes, que jour et nuit il gardait
Enfermées dans des cages aux barreaux de fer ;
Mais l’amour, du tyran plus grand que jamais,
Ces cages peut briser et ces barreaux défaire.

Raffi (Hagop Melik-Hagopian, 1835-1888)

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Adaptation : © Georges Festa – 02.2010