lundi 1 février 2010

Robert Fisk


Israël ne peut plus ignorer l’existence du premier holocauste

par Robert Fisk

Belfast Telegraph, 01.02.10


Tandis que les Israéliens commémoraient cette semaine le second holocauste du 20ème siècle, je me trouvais à la bibliothèque Gulbenkian à Jérusalem, tenant en main les archives imprimées et manuscrites des victimes du premier holocauste de ce siècle.

Sensation étrange. Les Arméniens ne participent pas aux cérémonies officielles d’Israël, commémorant les six millions de Juifs morts, massacrés par les Allemands entre 1939 et 1945, peut-être parce qu’Israël refuse officiellement de reconnaître qu’un million et demi d’Arméniens, morts entre 1915 et 1923, furent victimes d’un holocauste turc.

Les relations diplomatiques et militaires israélo-turques importent davantage qu’un génocide. Ou importaient. George Hintlian, historien et personnalité éminente de la communauté arménienne de Jérusalem, forte de deux mille membres, me montre des affiches situées à quelques mètres d’un monastère arménien, vieux de 1 500 ans. Elles annoncent les commémorations du 24 Avril en Arménie. Toutes, sauf une, sont gribouillées, arrachées aux murs anciens et, dans un cas au moins, peinte à la bombe avec des graffitis en hébreu.

« Peut-être n’apprécient-ils pas qu’il y ait eu un autre génocide, me glisse George. Ce sont des choses qu’on ne s’explique pas. » Plus de 70 membres de la famille de George ont été assassinés dans la boucherie et les marches de la mort de 1915 – tandis que des officiers allemands étaient témoins du système d’exécutions, des déportations par chemin de fer aux camps infestés par le choléra et à l’asphyxie dans des grottes enfumées – les premières chambres « à gaz » au monde.

Un de ces témoins, le vice-consul d’Allemagne à Erzeroum, Max von Scheubner-Richter, finit sa carrière comme l’un des plus proches amis et conseillers d’Hitler. Démentant qu’il n’y ait aucun lien entre le premier et le second holocauste.

Or les temps changent. Depuis que la Turquie dénonce à cor et à cri le massacre des Palestiniens à Gaza par Israël, l’année dernière, de hautes personnalités israéliennes redécouvrent subitement le génocide arménien. Qui sont ces Turcs pour oser parler de massacre ?

Quant à George et ses compatriotes – au total, 10 000 Arméniens en Israël et en Cisjordanie occupée, dont 4 000 titulaires de passeports israéliens -, ils étaient de fait oubliés jusqu’à la guerre de Gaza. « En 1982, les Arméniens furent exclus d’un colloque sur la Shoah à Jérusalem, rappelle-t-il. Durant trente ans, aucun documentaire sur le génocide arménien n’a pu être montré à la télévision israélienne, car cela eût offensé les Turcs. Et puis, tout d’un coup, l’année dernière, des responsables israéliens ont demandé qu’un documentaire soit diffusé. On avait toujours Yossi Sarid, de Peace Now [La Paix Maintenant], mais maintenant on a la droite israélienne. »

La presse israélienne qualifie maintenant le génocide arménien de « Shoah » - le même mot qu’utilisent tous les Israéliens pour l’holocauste juif. Comme le note George avec une justesse dédaigneuse : « Nous voilà au goût du jour ! »

Pourtant, le paradoxe le plus grand s’est produit lorsque les gouvernements arménien et turc se sont mis d’accord, l’année dernière, pour rouvrir des relations diplomatiques et confier l’holocauste arménien à une commission universitaire conjointe qui décidera « s’il » y a bien eu génocide. Comme le note le professeur israélien Yaïr Oron, de l’Université Ouverte d’Israël : « Je crains que certains pays n’hésitent maintenant à reconnaître le génocide (arménien). Ils diront : « Pourquoi accorderions-nous une reconnaissance si les Arméniens cèdent ? » La reconnaissance du génocide arménien est un acte hautement moral et éducatif. Nous sommes obligés, en Israël, de le reconnaître. » Et le professeur Richard Hovannisian, de l’UCLA, Américain d’origine arménienne, de demander : « Le peuple juif serait-il disposé à oublier la mémoire de la Shoah au nom de bonnes relations avec l’Allemagne, si l’Allemagne venait à en faire la demande ? »

A moins, grand Dieu, que le sort n’en décide autrement ! La Turquie et Israël se sont réconciliés et sont redevenus bons amis. Yossi Sarid s’y attendait. « Gageons que la Turquie va renouveler ses liens avec Israël. Et alors ? Renouvellerons-nous aussi notre contribution à la négation de l’holocauste arménien ? »

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Source : http://www.belfasttelegraph.co.uk/opinion/columnists/robert-fisk/robert-fisk-israel-can-no-longer-ignore-existence-of-first-holocaust-14660626.html
Traduction : © Georges Festa – 02.2010
Cliché : http://contreinfo.info/IMG/arton821.jpg