samedi 20 février 2010

Robert Fisk


L’interminable exode des chrétiens du Moyen-Orient

par Robert Fisk

The Independent, 23.01.10


[Une des plus anciennes communautés religieuses au monde continue de fuir vers l’Ouest la violence religieuse.]

J’ai toujours remarqué que plus un chrétien, un juif ou un musulman pratiquant se rapproche du Moyen-Orient, plus il perd la raison. Le pasteur le plus avunculaire du Shropshire, le Juif modéré le plus aimable, le musulman le plus laïc – plongez-les à un millier de kilomètres de Jérusalem et ils auront le regard de lord Blair de Kout el-Amara, cette folie exacerbée, outrancière, fondée sur la religion, que devaient avoir les Croisés lorsqu’ils massacraient en traversant la Terre Sainte, fondant près de l’actuelle ville d’Homs dans l’actuelle Syrie pour y consumer – littéralement – certains de leurs ennemis arabes. Des prêtres orthodoxes se livrent à un pugilat au-dessus du tombeau du Christ ; des colons israéliens affirment que le Coran n’est pas « un document valable » et certains musulmans dans cette région ont fermement l’intention d’ « islamiser » le monde.

Suis-je le seul à réagir, sans en être aucunement surpris, à la nouvelle que des soldats afghans musulmans combattent des guerriers talibans musulmans avec une inscription codée sur le viseur de leurs fusils, reprise de l’Evangile de Jean dans la Bible ? Holman Hunt – qui s’enticha lui aussi à la folie du Moyen-Orient – eût-il imaginé que sa Lumière du Monde (Jésus, pas moins, peint en 1854) guiderait un jour les trajectoires des balles américaines et afghanes en plein cœur des talibans musulmans ? Possible. Convenons alors que cette autre bande de cinglés religieux, les fabricants des viseurs militaires Trijicon aux Etats-Unis, sont persuadés que cette inscription fait « partie de notre religion et de notre foi dans le service rendu à notre patrie ».

Depuis que les Serbes et les Phalangistes libanais se sont mis à massacrer et à violer leurs ennemis musulmans au cours des trente dernières années avec des représentations de la Vierge Marie sur leurs viseurs, rien n’est plus grotesque. Nul doute que notre courageux caricaturiste d’un journal hollandais – celui qui plaisanta sur la bombe cachée dans le turban du Prophète – ne dessine maintenant Jésus vidant un chargeur de cartouches 7.62 pour exploser la porte de cette pauvre fermette dans le tableau de Hunt. N’avais-je pas le premier repéré deux chars américains Abrams M(12A) 1, stationnés au centre de Bagdad en 2003 avec les mentions « Croisé 1 » et « Croisé 2 » peintes sur leurs canons ? Mais puisque celui qui les envoya ici – voir l’entretien extravagant de Bush avec Chirac – croit en Gog et Magog, qu’y a-t-il de nouveau ? Ne me dites pas que personne au Pentagone (ou au ministère britannique de la Défense, qui est en relation avec 400 autres unités de Trijicon) n’a demandé cette étrange mention « JN8 :12 » sur le matériel.

Rien d’étonnant alors – et c’est là une véritable tragédie – à ce que les chrétiens ne vivent un exode continu du Moyen-Orient. En Egypte, six chrétiens coptes ont été tués à Noël – ainsi qu’un policier musulman -, lors d’une attaque par des musulmans. Les Coptes représentent quelque 10 % des 80 millions d’habitants que compte leur pays, mais ils débarquent en masse en Amérique. Un de leur problème est d’avoir à demander une autorisation officielle pour bâtir des églises en Egypte – et lorsqu’ils l’obtiennent, à coup sûr une mosquée surgit juste à côté.

Grâce à ce grand lecteur de la Bible qu’est George W. Bush, les chrétiens dans l’Irak de l’après-invasion – une des plus anciennes communautés religieuses au monde – continuent de fuir la violence religieuse vers l’Ouest. Ils sont l’objet d’assassinats, chassés de leurs foyers. Pourquoi même le chef du Conseil suprême islamique irakien, Ammar al-Hakim, s’est-il rendu à Beyrouth cette semaine pour dire au patriarche catholique maronite du Liban qu’il faisait « tout son possible » pour ses frères et sœurs chrétiens d’Irak ? Des islamistes algériens ne viennent-ils pas de brûler une église chrétienne protestante, située dans un appartement dans la ville berbère de Tizi-Ouzou ? Et un officier de la police algérienne n’a-t-il pas déclaré au correspondant local de l’Associated Press, il y a quelques jours : « Ce qui est arrivé est épouvantable, mais un appartement n’est pas un endroit autorisé pour pratiquer une religion […] » ? La boucle est bouclée.

Plus grand chose à dire, bien sûr, de ce qui subsiste d’un million et demi d’Arméniens chrétiens, car ils furent massacrés par les Turcs en 1915 – bien que ni Bush ni son successeur ne qualifient pas cela de génocide, par crainte de la Turquie musulmane. Allons, l’ « ère du martyre » entamée par Dioclétien en 284 de notre ère ne fait que perdurer.

Les chrétiens du Liban pourraient en dire de même, oubliant leurs milices assassines de la guerre civile. Mais les Palestiniens musulmans largement majoritaires n’affirmaient-ils pas, lors de cette même guerre, que la « route vers Jérusalem » passerait par Ayoun el-Sinan, le cœur chrétien du Liban ? Notez que je n’aborde pas la sauvagerie anti-chrétienne du Nigeria – dont la présidence tournante est actuellement détenue par un musulman qui est sous le contrôle permanent de l’Arabie Saoudite, le siège du wahhabisme -, ni celle de la Malaisie, où les chrétiens sont maintenant l’objet d’attaques pour avoir été autorisés à nommer leur Dieu « Allah ». Le fait que musulmans et chrétiens croient ensemble en une même divinité n’a apparemment aucune valeur. De fait, au nom de Dieu – quasi littéralement –, le véritable nom du propre patriarche de l’Eglise libanaise est Nasrallah Sfeir – le suffixe « allah » signifiant exactement ce qu’il laisse entendre. Toi Seigneur, devrions-nous dire, je suppose.

Or, la semaine dernière, la lecture d’un article pertinent de mon vieil ami, le journaliste Jihad Zein, du quotidien libanais An Nahar, m’a réconforté. Selon lui, les gouvernements du monde musulman oppriment leurs sociétés respectives, mais – et j’espère avoir saisi correctement son argumentation complexe – ces sociétés opprimées oppriment maintenant leurs minorités. Il souligne que l’exode des chrétiens des pays musulmans avoisinants affaiblissent en fait les populations chrétiennes de Damas et d’Alep en Syrie. La guerre de 1914-1918 a eu un impact démographique direct sur les chrétiens du Moyen-Orient, mis à part le génocide arménien.

Les Britanniques ont toléré – et parfois véritablement couvert – le génocide des Assyriens perpétré en 1933 au nord de l’Irak par l’armée de la monarchie irakienne qu’ils avaient installée. J’ai lu que des soldats du roi Fayçal Ier combattirent aussi à l’origine dans l’armée ottomane, pratiquant l’art de tuer les chrétiens en massacrant les Arméniens – tout comme certains officiers allemands dans l’armée ottomane furent témoins du génocide arménien et apprirent ainsi comment tuer les Juifs d’Europe un quart de siècle plus tard. Quoi qu’il en soit, la thèse de Zein est que les gouvernements du Moyen-Orient ont sacrifié l’idée d’autorité culturelle aux intérêts préservant la sécurité de leur société politique. La thèse de Fisk est que les minorités ne comptent plus du tout.

Mais ne parions pas trop là-dessus. L’armée d’Israël n’a-t-elle pas qualifié ses bombardements au Liban en 1996 de « Raisins de la colère », une opération qui inclut les atrocités de Cana, lorsque cent six civils libanais, dont plus de la moitié étaient des enfants, des mères de famille et des hommes âgés, furent hachés par des obus israéliens ? Et ce terme de « Raisins de la colère » ne tire-t-il pas son nom du Livre du Deutéronome, chapitre 32, vers 25, dans lequel il est dit : « Au dehors l'épée, et au dedans l'effroi : le jeune homme contre la jeune fille, l'enfant à la mamelle comme le vieillard. » Au fond, une bonne description du carnage de Cana. Ou de ces innocents villageois afghans hachés par les héroïques frappes aériennes de l’OTAN. Je ne serais pas étonné d’entendre que l’inscription DY32 :35 figurât sur les bombes de l’OTAN. Pour la bonne cause, s’entend.

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisks-world-the-neverending-exodus-of-christians-from-the-middle-east-1876432.html
Traduction : © Georges Festa – 02.2010