mardi 23 février 2010

Semih Kaplanoglu - Interview


Entretien avec le réalisateur turc Semih Kaplanoglu

par Kourosh Ziabari

www.medialeft.net


L’art véritable dépasse le simple divertissement

La spiritualité, celle qui élucide clairement l’adhésion aux codes moraux et l’observation de la morale humaine, est probablement un concept sublime qui a quasiment perdu toute signification dans le monde chaotique et agité du 21ème siècle.

Les plaisirs superficiels, envahissants, des passions matérielles et les loisirs futiles du citoyen moderne qui ne supporte plus les sermons ni les prêches, se démenant pour s’extirper des entraves et des obstacles de la tradition, semblent avoir détruit les fondements de l’humanité et des croyances.

Semih Kaplanoglu est un fervent dramaturge et réalisateur de films turc, dont les contributions au cinéma préoccupé de spiritualité impressionnent depuis longtemps le public international, lui valant toute une série de récompenses.

Cet artiste turc engagé pourrait être présenté comme la mesure exemplaire d’un talent prometteur au service de l’humanité et du destin d’un art transcendant.

Sa production la plus importante, Yumurta [Œuf], film dramatique primé et produit en 2007, constitue chronologiquement le troisième volet de la trilogie de Yusuf – Œuf, Lait et Miel – destinée à être diffusée dans l’ordre inverse.

Il a déjà remporté plusieurs récompenses à travers le monde pour son film Œuf, dont le prix du Meilleur réalisateur au Festival du film de Bangkok et à celui de Valdivia au Chili, tous deux en 2007.

En 2008, il a réussi à séduire le jury du Festival international du film de Fajr en Iran, obtenant le Simorgh de Cristal du meilleur réalisateur.

Le texte qui suit est l’intégralité de mon entretien avec Semih Kaplanoglu, évoquant les défis du cinéma contemporain du point de vue d’un grand réalisateur et producteur de films turc musulman, lauréat de nombreux prix.

- Kourosh Ziabari : Pourriez-vous nous parler de votre trilogie, Œuf, Lait et Miel ? Mis à part l’intrigue centrale qui devait être tenue secrète jusqu’à la date de sortie, quel était votre principal objectif en développant ce type de scénario dramatique ? Comment s’est passée la sélection lors du Festival de Fajr ?
- Semih Kaplanoglu : J’ai écrit un jour une nouvelle intitulée « Une Journée lumineuse » à propos d’un jeune poète. Le personnage est un poète, entre 18 et 19 ans, qui tente, avec l’aide d’amis, de s’opposer au changement ou disons, à la modernisation de son pays.
J’ai écrit un scénario à partir de ça. Et puis j’ai réfléchi à ce qu’il ferait s’il était âgé de 40 ans et je me suis demandé à quoi il ressemblait à l’âge de 6 ou 7 ans.
Voilà comment les scénarios d’Oeuf-Lait-Miel sont apparus. En toile de fond, la trilogie illustre le changement très rapide que nos régions rurales ont connu ces vingt dernières années. Il est si global qu’il se reflète dans les relations mère-fils et père-fils, devenues étanches. Il pousse à détériorer tout ce qui est traditionnel et sacré. Yusuf reste droit, au milieu de ce bouleversement. Son âme de poète est déchirée entre vie traditionnelle et moderne. Si bien que l’on pourrait intituler cette trilogie « Yusuf et la vie moderne ». Je pense que le modernisme est un dilemme auquel nous faisons face depuis que nous sommes descendus du Paradis sur terre. Et ce conflit est au cœur de l’art, à mon avis.
L’inscription de Lait au Festival du film de Fajr est importante pour moi comme pour la trilogie de Yusuf, car il ira à la rencontre des cinéphiles iraniens. Je pense que les prix devraient encourager la diffusion des films couronnés dans leurs pays respectifs. Je souhaite que mes films rencontrent un public plus large en Iran, où existe une culture du cinéma riche et vivante.

- Kourosh Ziabari : Voyez-vous dans la base spirituelle et morale de votre trilogie un facteur majeur de son retentissement et de sa popularité à travers le monde ?
- Semih Kaplanoglu : Je pense que la critique et le public devraient aborder le sujet. A mon avis, les œuvres qui ne conduisent ni à la spiritualité ni à la métaphysique ne nous font pas dépasser ce qui est montré et n’abattront pas ces rideaux de notre cœur qui rendent nos vies insignifiantes et absurdes.

- Kourosh Ziabari : Que pensez-vous de la corrélation intrinsèque du cinéma moderne avec la violence, l’agression et la perversion ? Ces scènes que l’on expose devant un large public, y compris des femmes, des enfants et des jeunes, sont-elles saines et adaptées ?
- Semih Kaplanoglu : C’est là où la civilisation centrée sur l’homme nous conduit et nous abandonne. Ce à quoi nous assistons s’éloigne de la spiritualité et d’un égo privilégié. Or l’art devient plus égocentrique sous toutes ses formes. Autre régression, l’idée de création artistique s’éteint au sein même de l’art. Résultat, la tradition et un certain code de conduite s’évanouissent aussi. Nous menons nos existences au sein d’une civilisation si matérialiste qu’il devient impossible de ressentir et de percevoir ce qui est simplement face à nos yeux. D’autre part, les images sont si saturées qu’elles ne parviennent plus à montrer. Un énorme mécanisme est à l’œuvre, visant à cacher la vérité, ou du moins la repousser. La vérité est perçue comme un monde nouveau, artificiel, car elle nous est tenue à distance. Nous sommes habitués à la mort et à la violence. Plus rien ne nous émeut. Nous n’avons qu’un simple bouton à presser pour zapper des enfants victimes ou un concours stupide. Si la vérité ne touche pas votre conscience et se refuse à vous, que peut faire un film alors ? Le cinéma et les autres formes d’art sont impuissantes face à notre pathétique et pitoyable situation. Si des images d’enfants morts ou de réfugiés palestiniens, irakiens, libanais et afghans, ou encore d’Africains miséreux n’ont aucun impact sur nous et que nous menons nos existences comme si de rien n’était, quel artiste, quel réalisateur pourra toucher notre cœur ? Nous devrions être davantage en alerte et conscients de ce monde. Nous devrions garder en mémoire deux choses : l’unité du Créateur et son consentement. J’essaie de fonder mes films sur ces principes.

- Kourosh Ziabari : La Turquie se situe de fait sur une voie de passage d’échanges interculturels de l’Ouest vers l’Est ; mais il semble que le modèle et le schéma culturel directeur du pays n’aient pas encore été fortement permutés ou, disons, occidentalisés. Votre style oriental de prototypes culturels, en particulier au cinéma, est encore préservé. Qu’en pensez-vous ?
- Semih Kaplanoglu : Je n’ai pas vu ces séries, voilà pourquoi il m’est difficile de vous répondre avec précision. Néanmoins nous pouvons parler de ce fait d’Occident et d’Orient. J’aimerais évoquer le concept de temps qui différencie notre civilisation des autres et s’avère essentielle pour le cinéma. Le temps est quelque chose qui nous donne l’opportunité de rencontrer le Dieu tout-puissant cinq fois par jour, témoignant ainsi pour nous. N’est-il pas aussi vrai que le temps fasse partie du divin et de l’infini ? Notre temps ne se limite pas à ce monde. Notre temps est issu du Seigneur et retournera vers Lui. Dans quelle mesure notre perception et notre imagination se reflètent-elles à l’écran ? Quelle part d’exactitude ou de vérité peut-il y avoir si un langage cinématographique basé sur une perception occidentale du temps tente de raconter nos histoires ? Un des traits identifiants de nos films est le concept de temps qu’ils créent, lequel rend aussi perceptible les opportunités divines que j’ai mentionnées. Nous avons besoin de le contempler, je crois.

- Kourosh Ziabari : Quel est, selon vous, le but ultime de l’art en général, et à quoi vise précisément notre approche de l’art ? Cherchons-nous un simple divertissement éphémère en regardant un film d’une heure, ou y a-t-il quelque chose de plus ?
- Semih Kaplanoglu : Lorsque la temporalité de l’œuvre d’art diverge de notre propre temporalité, elle nous amène aussi à nous détacher du temps dans lequel nous vivons. Untel gaspille son existence dans le monde du spectacle, une industrie faite de potins et de divertissement, et pourtant il ne veut pas mourir. Il est paniqué à l’idée de mourir. D’autre part, il veut voir la mort des autres. Autrement dit, l’écoulement du temps et sa perception vont disparaître. « J’ai vu un film sans réaliser que le temps passait ! », dit-on. Au contraire, on devrait remarquer que le temps s’est écoulé. La conception aristotélicienne de l’art visait à la purgation des émotions. Le cinéma comble le vide entre l’égo et l’âme. Le moi s’identifie à lui. Sinon, cet art, cette connaissance sont vains. Je sais bien que les masses s’associent à ce qui est lié à l’égo, car ce genre de films ne remettent pas en question le public et ne lui demandent pas de contribuer. Mais nous n’avons pas à succomber à cette règle. Nous avons aussi la responsabilité de trouver un moyen d’atteindre les masses. Il s’agit des deux faces d’une même médaille.

- Kourosh Ziabari : Quel est votre pronostic quant aux perspectives du cinéma en Turquie et dans les autres pays de notre région ? Peut-on observer ou, du moins, anticiper une avancée notable ? Des commentaires sur les approches à l’étranger du cinéma oriental ?
- Semih Kaplanoglu : Les Occidentaux ont une approche orientaliste de nos films. Les films issus de pays tels que les nôtres sont parfois considérés comme une mode, de manière hypocrite ou sincère. Certaines programmations figurent lors de festivals. Apparaissant et disparaissant très vite. Ils s’intéressent aux réalisateurs qui identifient ou tentent d’identifier la vérité. Peu m’importe de savoir comment ils me perçoivent, me définissent ou me classent. Je me préoccupe plutôt de nous, les peuples d’Orient. Comment nous voyons-nous mutuellement ? Comment pouvons-nous lever les barrières qui nous séparent ? Je suis inquiet pour le renouveau de notre civilisation. Si les peuples de notre zone géographique n’étaient pas aussi antagonistes et isolés, notre vie culturelle pourrait être toute différente. Je souhaite qu’un développement et des progrès significatifs puissent advenir, si les peuples du Moyen-Orient parviennent à coopérer entre eux. Le succès international du cinéma iranien et les jeunes cinéastes turcs d’avant-garde sont significatifs en ce qu’ils montrent notre riche potentiel culturel. Mais, à long terme, nos films doivent atteindre les peuples d’Occident. Il nous faut trouver une issue. Peut-être sous la forme d’un Centre du Cinéma Oriental ou d’une fondation pour le cinéma, auxquels tous les pays contribueraient. C’est dramatiquement urgent. Sinon, je crains que la corruption culturelle ne rouille nos cœurs et nous oppose encore davantage.


[Né en 1991, Kourosh Ziabari est un journaliste et écrivain iranien indépendant. Il est l’auteur du livre 7+1, recueil de ses interviews avec sept auteurs iraniens contemporains. Il collabore à des sites internet et des revues aux Pays-Bas, au Canada, en Italie, à Hong-Kong, en Bulgarie, en Corée du Sud, en Belgique, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. De nombreux articles et posts de Kourosh ont été traduits en espagnol, en allemand et en français. Il est en outre intervenu à deux reprises dans les programmes internationaux de la BBC et PBS Media Shift. Il est Iranien et vit à Rasht, au nord de l’Iran. En 2005, Kourosh a été sélectionné comme le journaliste le plus jeune au monde par l’Association des Jeunes Journalistes et Ecrivains. Il parle cinq langues internationales et contribue aussi en tant que concepteur et graphiste web pour des portails et journaux internet iraniens.
Des extraits de ses articles, entretiens et journaux sont accessibles via http://cyberfaith.blogspot.com.]

_____________

Traduction : © Georges Festa – 02.2010
Cliché : http://turkfilm.blogspot.com/2007/05/milk-sut-by-semih-kaplanoglu.html