mercredi 3 février 2010

Théâtre arménien - Saison 2009

© vaheberberian.com

Satire en flèche : le meilleur du théâtre en 2009

par Aram Kouyoumdjian

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Cette année, la tendance du théâtre arménien fut à coup sûr la satire, ayant nourri quasiment chaque production d'importance ces douze derniers mois. Elle se manifeste dans les scénarii tant en arménien qu'en anglais, dans les scénarii d'origine et la réadaptation de scénarii classiques, et traduit la maturation d'une communauté théâtrale qui non seulement divertit la société qui l'entoure, mais l'éclaire en dévoilant sa déraison. Opérons un retour sur le meilleur de cette offre théâtrale - des oeuvres qui auront marqué par leur esprit incisif et leur force d'expression.

Le meilleur en terme de productions

L'année débuta en fanfare lorsque déboula Out of the Cage, qui plaça la barre très haute. Ce tour de force comique, à base de sketchs, de la compagnie Arvest Gang, enchaîne les scènes désopilantes - pétries d'histoire, de politique et de culture arménienne. L'antique bataille d'Avaraïr [451 ap. J.-C.] fournit le matériau d'un canular à la Monty Python; les efforts pour réconcilier Turcs et Arméniens sont littéralement embrochés comme s'il s'agissait d'un marché de dupes; et la chanson populaire "Akh-Eem-Anoush-Yar" [Ô cher amour] suscite les pleurnicheries d'un soi-disant Ensemble Peshawar. Œuvre collective de Vahe Berberian, Vachik DerSarkissian, Ara Madzounian et Henrik Mansourian, Out of the Cage est un véritable morceau de bravoure - mordant, incisif et tordant.

Beaucoup plus discret, mais non moins achevé, Averagneri Bahagneruh [Les Gardiens des ruines], formidablement mis en scène par Gourgen Khanjian, de la compagnie Arena Productions. Le scénario de Khanjian - qui rappelle à la fois Les Bas-fonds de Maxime Gorky et The Cave Dwellers [Les Bas-fonds] de William Saroyan - se déroule dans les "ruines" d'un édifice abandonné, qui sert de refuge aux exclus de la société. Alors que les thèmes existentialistes et l'humour confinant à l'absurde de la pièce eussent pu aisément être dénaturés, la combinaison d'une écriture, d'une mise en scène et d'un jeu d'acteurs superbes compose au contraire un tiercé gagnant hors pair.

Le meilleur en terme de mise en scène

Instaurant et - tout aussi important - maintenant un équilibre délicat entre tragédie et satire dans Les Gardiens des ruines, Anahid Aramouni Keshishian mérite une mention spéciale. Sa conception de la mise en scène n'est pas sans superflu, mais sa maîtrise de l'intrigue principale exprime une sensibilité et un respect profonds envers la source, les acteurs et le public.

Le meilleur en terme d'interprétations

Si Greg Derelian fut mémorable comme anti-héros shakespearien dans Coriolan et si Hratch Titizian joua un fascinant Uday Hussein dans Bengal Tiger at Baghdad Zoo [Un Tigre du Bengale au zoo de Bagdad], de remarquables interprétations individuelles ont illustré plusieurs productions cette année. La manière avec laquelle Anoush Arakelyan, Aram Mouradyan et Artyom Yeghiazaryan ont pleinement incarné leurs personnages dans Les Gardiens des ruines était presque inquiétante, tandis que les membres de la compagnie Arvest Gang manoeuvraient d'un rôle à l'autre avec une remarquable agilité. Sako Berberian, Vahe Berberian, Harout Dedeyan et Vachik DerSarkissian figurent parmi les comédiens lauréats, ainsi qu'Ara Madzounian, jouant avec une forme éblouissante (dans des scènes différentes) un samouraï japonais, un cavalier instable et une doublure cernée.

L'agilité fut aussi de rigueur pour la troupe du spectacle à base de saynètes The Big Bad Armo Show et sa suite A Big Bad Armo Christmas. La comédienne Lory Tatoulian était accompagnée dans ces deux productions par Voki Kalfayan, Alex Kalognomos, Helen Kalognomos, Armen Martin et Anaïs Thomassian. Ils brillèrent collectivement - leur version d'une chorale féminine, avec des hommes travestis, valait à elle seule le billet d'entrée -, mais Kalfayan était parfait en Australien invité d'un documentaire, parodiant Animal Planet, sur les "amours" arméniennes. (Son imitation de son confrère Vahe Berberian - totalement exagérée, naturellement - était tout aussi inspirée.) Tatoulian fut experte comme jamais en personnage déjanté (parodie de la ménagère arménienne des classes moyennes), ajoutant cependant à son répertoire le personnage au charme grossier de Sossi. (Raffi Rupchian, qui imposa sa représentation du mari fruste de Sossi dans Big Bad Arno, fit grandement défaut à la suite sur Christmas.)

Avec sa distribution d'une trentaine d'acteurs dans Kaghakavaroutyan Vnasneruh [Du Danger d'être poli], l'Artavazt Theatre ne pouvait éviter d'être inégal. Mais son contingent de talents comptait Maro Ajemian, Narine Avakian, Alex Khorchidian, Ari Libaridian, Krikor Satamian et Sossi Varjabedian, lesquels produisirent une satire allant du 19ème siècle à la vie trépidante du 21ème siècle.

Nos souhaits

L'Artavazt Theatre célébrait cette année son 30ème anniversaire - un bilan remarquable pour une compagnie arménienne aux Etats-Unis. Parallèlement, l'intrépide théâtre Luna parvient à survivre aux défis financiers de l'actuel climat économique et continue à proposer un programme éclectique.

Espérons que la crise fiscale s'achève en 2010, que la scène arménienne s'épanouisse encore davantage, que la dimension des mises en scène atteigne des hauteurs sans précédent et que tous les artistes engagés dans ces réalisations soient couronnés de succès.

Tous droits réservés : Critics' Forum, 2010.

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Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards pour l'écriture dramatique (The Farewells - Les Adieux) et la mise en scène (Three Hotels - Trois Hôtels). Sa dernière oeuvre est Velvet Revolution [Révolution de velours].

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1262800690.pdf
Traduction : © Georges Festa - 02.2010
Avec l'aimable autorisation d'Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics' Forum.