mercredi 31 mars 2010

Agop J. Hacikyan - Interview

© Telegram Books, 2009

Réinventer le passé : entretien avec Agop J. Hacikyan

par Talleen Hacikyan

http://talleen.unblog.fr


Agop J. Hacikyan est un universitaire et écrivain canadien d’origine arménienne. Il est l’auteur de plus de trente ouvrages sur la littérature et la linguistique, ainsi que de cinq romans, dont A Summer Without Dawn, un best-seller international (1). Maintenant professeur émérite d’études littéraires, Hacikyan est lauréat de nombreux prix au Canada, en France et en Arménie pour l’ensemble de son œuvre littéraire et sa contribution à la culture arménienne. Il réside à Montréal depuis 1957.

Son dernier roman, The Lamppost Diary [Journal du réverbère], vient de paraître chez Telegram Books à Londres. Il s’agit d’une histoire d’amour, qui fait froid dans le dos, entre Tomas et Anya – la fille de Russes blancs émigrés -, faite de désirs sexuels naissants, de rites d’apprentissage et de la force d’âme étonnante d’un groupe d’adolescents vivant en Turquie durant et après la Seconde Guerre mondiale, avant de partir pour le Canada et les Etats-Unis dans les années 60.

J’étais persuadée que l’écrivain m’accorderait un interview. Après tout, non seulement je suis une lectrice enthousiaste de ses romans, mais il se trouve aussi que je suis sa fille. Lorsque j’étais enfant, son bureau se trouvait juste à côté de ma chambre. La nuit, bien souvent, je m’endormais au crépitement de sa machine à écrire. Je me demande souvent si ce bruit apaisant – qui rappelle la pluie tropicale sur un toit en tôle ondulée -, suintant à répétition dans mon inconscient, a quelque chose à voir avec mon propre désir d’écrire.

Mon père et moi prenons place dans son bureau actuel, situé au sous-sol de sa maison de Westmount, où il possède non pas un, ni deux, mais trois bureaux. Un ordinateur lisse a remplacé l’imposante Remington noire de mon enfance, mais les murs aux rayonnages emplis de livres sont tout aussi impressionnants que ceux dont je me souviens, telle une mosaïque aux personnages, aux lieux et aux intrigues mystérieuses.

- Talleen Hacikyan : Chaque roman, as-tu déclaré, est autobiographique. Qu’en penses-tu ?
- Agop J. Hacikyan : Mes romans traitent souvent d’événements que j’ai vécus. J’ai écrit cinq romans, qui se basent tous sur des expériences que j’ai pu connaître enfant, adolescent ou adulte en Turquie, en Europe ou à Montréal. En général, tout roman est autobiographique, en ce sens que l’auteur choisit ses mots en fonction de ce qu’il a vu, vécu ou même imaginé. Il ou elle possède un arrière-plan particulier – son magasin personnel d’expressions, de locutions et de mots qui surgissent tandis qu’il écrit. La fiction naît en partie de l’expérience et de l’imagination – toutes deux émergent et puis, soudain, cette expérience se transforme en fiction. Dans The Lamppost Diary, il y a beaucoup de fiction, mais aussi de nombreux épisodes basés sur la réalité. Il reflète une phase essentielle dans ma vie dans un pays particulier qui, finalement, avec l’éloignement et le temps qui passe, regagne des visions et une conscience nouvelles. Par exemple, le Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce, par exemple, est certainement autobiographique, non seulement l’intrigue, mais aussi les idées et les émotions. Un roman est souvent autobiographique en termes d’intrigue, d’émotions, d’idées, mais aussi de principes et de philosophie personnelle. Lesquels finissent alors par faire partie du récit, inconsciemment la plupart du temps. Tout ça tourne à la conférence !

- Talleen Hacikyan : Parle-moi de ton expérience d’écriture lors de ton premier roman, Tomas.
- Agop J. Hacikyan : J’ai écrit Tomas lors d’une période pénible de transition dans ma vie. La tristesse stimule la créativité. J’avais envie de produire un collage, très à la mode à cette époque. Sans aucun plan. Je qualifie ce roman d’ « écriture du soir » ; chaque soir, j’ajoutais quelque chose, en fonction de ce que j’avais ressenti ou pensé durant la journée. Ma tristesse me ramena dix ans en arrière, à l’époque où je suis venu pour la première fois à Montréal, expérience à la fois bonne et mauvaise, emplie de changements et de chocs. J’ai écrit ce livre lors de la période culminante du mouvement séparatiste québécois et de l’activisme du Front de Libération du Québec. Cela m’inspirait. Il y avait quelque chose dans le climat politique au Québec à cette époque, qui faisait écho à mon expérience en Turquie. Un roman est une tranche de vie – pas une tranche précise, mais un mélange entre ce que les gens ont vécu et ce qu’ils auraient pu vivre autrement.

- Talleen Hacikyan : William Saroyan, le romancier américain arménien, lauréat d’un Oscar et du Pulitzer, fit la préface de Tomas. Quel rôle a-t-il joué dans ta formation d’écrivain ?
- Agop J. Hacikyan : Je suis un admirateur de Saroyan, j’ai lu tout ce qu’il a écrit, y compris ses notes d’épicerie. J’ai eu accès à lui grâce à notre ami commun et écrivain David Kherdian. Quand j’étais en train d’écrire Tomas, j’ai envoyé quelques chapitres à Saroyan et ses commentaires sincères et chaleureux m’ont encouragé. J’ai continué à écrire tout un fatras expérimental et il se trouve que cela a été publié. A l’époque, être préfacé par William Saroyan c’était quelque chose. Alors je me suis dit que je devais continuer à écrire. C’était un très grand homme. Je lui dois tant.

- Talleen Hacikyan : Parle-moi de la première fois où tu as rencontré Saroyan.
- Agop J. Hacikyan : Je l’ai rencontré pour la première fois à Fresno, en Californie, où il vivait. Il me fixa un rendez-vous au zoo, mais en me recommandant de ne pas acheter un billet d’entrée et de me faufiler à l’intérieur par un trou dans une clôture, ce que j’ai fait. Nous avons passé les trois premières heures à parler des animaux, à établir une interaction particulière entre eux et à les comparer avec les êtres humains.

- Talleen Hacikyan : Ton dernier roman, The Lamppost Diary, vient de paraître la semaine dernière à Londres. Que peux-tu dire sur la manière d’écrire ce livre ?
- Agop J. Hacikyan : Je l’ai écrit sur deux ans. Je savais par où commencer et par où finir – tout ce qui arrive entre temps est spontané, des fragments d’un passé se transformant en fiction. J’ai décidé de l’écrire parce qu’il y eut beaucoup d’épisodes et d’événements inhabituels dans la Turquie des années 1940, que le gouvernement dissimule. J’ai vécu ces événements, mais personne ne s’y intéresse ; la majorité des gens n’en savent rien. Les Arméniens s’emploient à faire reconnaître le génocide par la Turquie ; or, après cette période tragique, il y eut des événements injustes et cruels sans nombre contre les minorités de la nouvelle république. Si j’avais écrit un documentaire sur cette période particulière, seuls des chercheurs, des étudiants ou des gens intéressés l’auraient lu. Si bien que j’ai fusionné ces événements dans une œuvre narrative, une histoire d’amour entre Tomas et Anya.

- Talleen Hacikyan : Tous tes romans mettent en scène un personnage nommé Tomas. Qui est-ce ?
- Agop J. Hacikyan : Tomas est comme mon détective. A commencer par Doubting Thomas [Thomas qui doute] dans mon premier roman. Il représente mes différentes facettes. C’est mon ami, parfois c’est moi, mon ego, ou mon alter ego… Il a fini par faire partie de ma famille : un père, un frère, un cousin ou un ami intime de la famille. Je n’ai pas envie de m’en séparer – je me suis attaché à lui. Il écrit mes romans pour moi et me transforme en fiction.

- Talleen Hacikyan : Parle-moi de tes débuts dans l’écriture. Qui et qu’est-ce qui t’a influencé ?
- Agop J. Hacikyan : J’ai commencé à écrire de la poésie à 17 ans. A l’époque, j’étais influencé par des écrivains turcs contemporains. J’achetais des tas de recueils de poésie, dix centimes chacun, et je les collectionnais. A l’époque, ces écrivains étaient plus âgés que moi et nombre d’entre eux sont devenus ensuite des noms très connus. Le poète arménien Zahrad m’a beaucoup influencé. Au début, beaucoup de gens ne croyaient pas que ce qu’il écrivait fût de la poésie, moi oui. Ma mère écrivait de la poésie. Malheureusement, j’ai perdu ses poèmes lors de mes déménagements. Ce qui m’a vraiment poussé à écrire ce sont mes années paradisiaques au Robert College d’Istanbul. J’ai eu deux professeurs de littérature exceptionnels – le professeur Boyd, d’Oxford, et le professeur Child, de New York. Le professeur Child faisait cours chez lui, à Bebek, juste à côté du campus. Chaque mercredi, nous venions à six chez lui débattre de livres. Moris Farhi, romancier turc britannique et ami proche, était l’un de ces élèves. Nous dévorions tous les écrivains français, américains et anglais contemporains des années 1940 et 1950. Les années les plus mémorables de ma jeunesse !

- Talleen Hacikyan : Tu as co-écrit ton best-seller, A Summer Without Dawn, avec Jean-Yves Soucy. Comment pourrais-tu décrire cette expérience d’écriture à deux ?
- Agop J. Hacikyan : Mon éditeur chez Libre Expression avait lu mon roman, The Battle of the Prophets, et me demanda d’écrire un long roman épique en français. C’étaient les années Michener et Clavell. Je lui répondis que je pouvais l’écrire en anglais, mais il insista pour l’avoir en français et me proposa de collaborer avec Jean-Yves Soucy, qui avait lu et aimé le roman. L’éditeur expliqua que je pouvais écrire ma partie et Jean-Yves collaborer en ajoutant la sienne. Au début, il ne savait pas grand chose sur le conflit et l’histoire arméno-turque, et puis il s’est beaucoup documenté sur le sujet. Je l’ai laissé très libre. Je n’ai rien écrit à quatre mains. Nous avons écrit 800 pages, que nous avons remises à l’éditeur. La réponse fut négative. On a jeté le tout à la poubelle et je me suis promis de ne plus jamais aborder le sujet. Et puis Carole Levert, notre éditrice et ange gardien, nous a encouragés à renouveler l’expérience sous sa direction. Ce que nous avons fait. Nous avons achevé le roman et, une semaine après sa parution, c’est devenu un best-seller ici au Québec. Puis il fut vendu aux Presses de la Cité et à France Loisirs à Paris, où ce fut aussi un best-seller. Il est maintenant traduit en huit langues et a connu treize éditions différentes. Depuis, Jean-Yves Soucy est devenu un ami cher et un précieux collègue. Les critiques considèrent ce roman comme le meilleur sur ce sujet et on ne va pas s’en plaindre.

- Talleen Hacikyan : C’est quoi le pire, lorsqu’on est écrivain ?
- Agop J. Hacikyan : (Premier silence dans notre entretien.) Le pire n’existe pas vraiment dans le fait d’être un écrivain. Chaque profession a ses inconvénients. Certaines personnes intègrent un métier parce qu’ils n’ont pas le choix. J’ai pu choisir, j’ai été professeur. Le plus dur c’est de gérer l’anxiété. Il y a trois niveaux d’anxiété : se faire plaisir, faire plaisir à son éditeur et faire plaisir à son public de lecteurs. Chaque profession comporte son lot de soucis. Lorsqu’un commerçant ouvre son magasin au petit matin, il se demande s’il vendra trois kilos de riz ou quatre kilos de lentilles, n’est-ce pas ? Nul ne devient romancier à moins qu’il ou elle n’ait envie de dire quelque chose, de raconter une histoire, la partager avec d’autres, en espérant que cela va les intéresser. Si le romancier n’a pas la force de surmonter les difficultés et les contrariétés, mieux vaut ne pas essayer. Chaque écrivain a son lecteur : lui ou elle. Il ou elle doit tout d’abord se faire plaisir. Le pire pour les nouveaux écrivains c’est l’insécurité. Un nouvel ingénieur sait qu’il sera payé en fin de semaine. Mais, au début, être romancier c’est comme jouer au poker.

- Talleen Hacikyan : C’est quoi le meilleur, lorsqu’on est écrivain ?
- Agop J. Hacikyan : Ecrire a un effet totalement cathartique, mais ce n’est pas pour cela que j’écris. J’écris pour le public des lecteurs. Le côté le plus agréable dans l’écriture, c’est quand des lecteurs t’apprécient et que tu commences à avoir des échos de ce que tu crées. Aimer ce que tu as créé, voilà la première et véritable satisfaction et récompense. Et lorsque le corps disparaît, heureusement les récits demeurent et l’auteur fait alors partie de ce qui dure. En outre, écrire aide les autres à se divertir, s’éduquer, leur donne des idées à débattre, même s’ils ne sont pas d’accord. L’écrivain, comme l’artiste, laisse derrière lui une ombre éternelle – une ombre qui le prolonge, même dans les ténèbres. Je suis sorti par un vif soleil de septembre avec « le brillant écrivain et philologue », comme se nomme William Saroyan dans une dédicace à son roman I Used to Believe I Had Forever, Now I’m Not So Sure [Je croyais être éternel, maintenant je n’en suis plus si sûr]. Un jour, je démarre de l’allée, mon père m’arrête et me dit : « J’ai écrit tant d’anthologies et de traductions, il y a tant de romans que je voudrais écrire et achever. » Nous nous sommes dit au revoir une seconde fois et il s’en est allé, perdu dans ses pensées, vers King George Park.

- Talleen Hacikyan : Merci papa.

Œuvres d’Agop J. Hacikyan : The Lamppost Diary (éd. Telegram Book, 2009), Les rives du destin (éd. Libre Expression, 2002), A Summer Without Dawn (éd. McClelland & Stewart, 2000), The Battle of the Prophets (éd. Abaka, Montréal, 1981), Tomas (éd. Librairie Beauchemin et Giligia Press, 1970).

NdT :

1. Agop Jack Hacikyan et Jean-Yves Soucy. Un été sans aube. Presses de la Cité, 1992, 614 p. ISBN : 2258035686.

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Source : http://talleen.unblog.fr/2009/10/02/reinventing-the-past-in-conversation-with-agop-j-hacikyan/
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.

site de Talleen Hacikyan : www.talleen.net