lundi 1 mars 2010

Armen Ra forever

© Armen Ra

Entrer dans l’univers d’Armen Ra
Un répertoire de théréministe incluant Sayat Nova et Ganatchian

par Adrineh Gregorian

The Armenian Reporter, 17.11.07


Les mélodies créées par la mouvance théréministe sont inquiétantes et sinistres, davantage adaptées au monde mystérieux de la Famille Adams et légèrement moins macabres que les sonorités d’une Diamanda Galas.
Telle est la force musicale de l’artiste le plus exceptionnel qu’il m’ait été donné de rencontrer, le théréministe Armen Ra. En fait, son talent est extraordinairement rare parmi les musiciens, le thérémine n’étant maîtrisé que par une poignée d’entre eux.
J’ai entendu parler pour la première fois d’Armen Ra en 2005, alors que je me trouvais à un concert de The Voluptuous Horror of Karen Black et que j’entendis Kembra, le chanteur du groupe, annoncer Armen. Je n’arrivais pas à croire que cette silhouette svelte, moulée dans son costume, aux vocalises horrifiques, fût un Arménien.
Quand on y pense, pourquoi pas ? Le son du thérémine n’est pas si différent de celui du doudouk. Tous deux sont grandement expressifs, harmonieux, avec un léger timbre nasal.
Après le spectacle je me précipite dans les coulisses en criant « Armen ! », me doutant que les chances de voir un autre Armen présent à ce concert culte seraient nulles. En allant à ma rencontre, Armen est tout aussi enthousiaste à l’idée de rencontrer un autre Arménien et m’offre son CD d’hymnes traditionnels de Sayat Nova, interprétés au thérémine.
Depuis notre rencontre, j’ai appris qu’Armen se produit dans des lieux prestigieux à travers le monde, proposant sa musique éclectique à des oreilles néophytes.
Né Armen Hovanesian, Armen a grandi à Téhéran, puis au Massachusetts, qu’il quitta pour New York à l’âge de 16 ans.
En grandissant, il a toujours éprouvé un fort instinct musical. Ayant été éduqué au sein d’une famille éprise de musique et d’arts, « mes instincts furent cultivés et stimulés », précise-t-il. Sa tante, Shake Makarian, est une chanteuse d’opéra réputée et passée maître dans l’art de l’Ikebana, tandis que sa mère, la pianiste Ruizanna Hovanesian, a été élève du Conservatoire Santa Cecilia de Rome.
Armen a découvert le thérémine à 17 ans, en voyant un reportage sur PBS : « J’étais fasciné par le fait qu’il est interprété sans contact, et qu’il peut faire entendre un son semblable à une voix d’opéra. », dit-il.
D’une certaine manière, Armen était apte à en jouer tout de suite, bien qu’on lui dise alors qu’il s’agissait d’un instrument des plus ardus à apprendre – requérant perfectionnisme et dextérité : « En le pratiquant constamment et en m’y consacrant, j’affine la technique et je m’essaie toujours à un matériau nouveau, davantage stimulant. »
Bien qu’Armen ait eu d’autres violons d’Ingres, comme le piano et le violon dans sa jeunesse, il ne s’y est guère intéressé : « Le thérémine est si étrange et hors des contingences ! Un vrai défi ! »
Produire des chants arméniens grâce au thérémine était un désir naturel pour Armen, car il a toujours été ému par les mélodies arméniennes traditionnelles et classiques. « C’est le premier genre de musique à laquelle j’ai été exposé, dit-il. Elles m’ont toujours très touché sur le plan émotionnel. En particulier Komitas et Sayat Nova, et aussi Ganatchian et Avedissian. »
Le thérémine n’a ni cordes, ni boutons ou quelque surface sur laquelle frapper. Les musiciens se servent de leurs mains, traversant une énergie enregistrée afin de produire des sons. « Il n’y a aucune sensation physique, précise Armen, et du fait d’une concentration intense, j’entre comme dans un état de transe. »
Ses débuts comme interprète de thérémine remontent à quelques années, avec son ami et inspirateur Antony, du groupe Antony et les Johnson à la célèbre Knitting Factory de New York. Il s’est produit aux Nations Unies à New York, au Wiener Konzerthaus Mozartsaal de Vienne, au Disney Concert Hall de Los Angeles, au festival drag queen de Wigstock, aux MTV Video Music Awards avec Madonna, au légendaire CBGB, à la Knitting Factory, au Museum of Modern Art, au Lincoln Center et à l’Hôtel Gershwin à Manhattan, pour ne citer que quelques lieux.
Armen s’est aussi produit à la télévision et est apparu dans Vogue, le New York Times, le New York Post, Village Voice, Rolling Stone, Amica, Glamour, Paper, Mademoiselle, Elle, Visionaire, Time Out NY, et bien d’autres encore.
Armen irradie non seulement en maître autodidacte du thérémine, mais comme l’un des esthètes new-yorkais de proue. En combinant à la fois les aspects visuels et oraux de son art, Armen a développé une forme artistique qui lui appartient véritablement et représente quelque chose d’étonnant à voir.

Un visuel fort

Concevoir des ensembles de costumes pour ses spectacles constitue un point fondamental pour Armen. C’est aussi une autre forme d’expression artistique qui se surajoute à l’expérience auditive. « Je ne le vois pas comme une façon de s’habiller, explique Armen. Je sens que l’instrument et la musique exigent un visuel fort. » Thierry Mugler, un ami et couturier célèbre, a aussi conçu des vêtements pour Armen.
Armen livre délibérément à son public un visuel vestimentaire fort. « Comme dans les films de Paradjanov, en particulier La Couleur de la grenade, souligne Armen. Je ne dirais pas que les acteurs étaient habillés. En fait, l’intensité visuelle et l’androgynie des personnages composent une expression artistique et font de ce film une œuvre d’art. »
Avec son thérémine, Armen réalise sa fusion de la musique folklorique arménienne et de l’instrumentation moderne, accompagnée de standards langoureusement mélodiques et d’arias classiques. Ses récitals uniques et raffinés transportent l’auditeur dans une ère et un lieu de beauté, faits d’apaisement émotionnel et, bien sûr, d’une fascination pour le sacré.
En 2007, les organisateurs du Disney Concert Hall présentèrent une orchestration de thérémine dans le cadre de « Pravda », un groupe phare de musiciens apparu durant la période soviétique. Ils voulaient recréer l’orchestre composé de dix thérémines qui se produisit en 1922 sous la direction de son inventeur Lev Theremin en personne, au Carnegie Hall. Cette fois, les dix interprètes de thérémine provenaient des Etats-Unis et d’Europe. Chacun avait reçu sa partition musicale dans sa résidence d’origine et ils n’eurent que trois répétitions en tant que groupe, une fois tout le monde arrivé à Los Angeles.
« Une expérience extraordinaire et géniale, commente Armen. Les installations du Disney Hall sont au top et c’était un plaisir de créer un événement aussi exquis ! »
Il est question de produire à nouveau sur scène cet orchestre de thérémine, mais rien n’est encore confirmé.

Un Monster Party arménien

Célèbre pour ses costumes à scandale, Armen fut aussi une figure éminente de la scène artistique trépidante du Manhattan des années 80 et 90 – mi-muse, mi-phénomène, mi-star underground.
Lorsque Armen est parti pour la première fois pour New York à 16 ans, c’était alors un endroit très différent, en particulier la scène du spectacle. « C’était facile d’intégrer les clubs si tu avais un look intéressant, précise Armen. Personne ne se souciait de contrôler ton identité. »
La première fois où Armen se rendit dans un grand club, il fut découvert et photographié par le mythique Andy Warhol. Cette reconnaissance amena le propriétaire du club à lui demander de revenir trois soirs par semaine et à le recruter. « En fait j’étais payé juste pour être là ! », s’amuse Armen. Peu après il fut présenté à tous les organisateurs de soirées, devenant un professionnel du spectacle. Armen raconte : « J’ai eu plusieurs jobs, surtout me montrer et faire sensation. »
« La scène était très créative, note Armen. On réalisait nos propres costumes et on formait une vraie communauté. » Outre une existence glamour, Armen posa pour la photographe Roxanne Lowit (Conde Nast), qui le fit paraître dans Vogue pour la première fois à l’âge de 20 ans.
Mode, clubbing et célébrité : un mode de vie extravagant qui révéla bientôt un côté plus nuancé. Au milieu des années 1990, la scène commença à devenir très sombre, avec l’arrivée des drogues dures, comme le montre le film Party Monster (2003), où se produit Armen. Ce qui amène Armen à prendre ses distances avec lui-même. Il commence alors à travailler comme concepteur maquillage à la boutique branchée de Patricia Field à Manhattan, et se met à créer des bijoux fabriqués à la main. (L’Emmy Award remporté concernait le créateur de mode pour Sex and the City et Devil Wears Prada [Le Diable s’habille en Prada].)
Depuis son époque clubbing, Armen s’est produit dans des films et à la télévision. Il a dessiné des bijoux pour Todd Oldham, qui l’a beaucoup photographié. Armen a enregistré avec Debbie Harry et, au fil des ans, s’est entretenu avec Aretha Franklin, Diana Ross, produit sur scène avec Patti Labelle, posant pour le célèbre photographe David Lachapelle et apparaissant en couverture de Rolling Stone en 2000.
Ses portraits ont été envoyés au peintre Salvador Dali, juste avant sa mort. « Il voulait me peindre, mais il est mort… Pas de bol ! », commente Armen.
Son amitié avec la performeuse avant-gardiste Diamanda Galas est devenue plus qu’un simple lien personnel. En 2003, Galas produit l’album Defixiones, Will and Testament : Orders from the Dead, une contribution mémorielle de 80 minutes aux victimes arméniennes, grecques, assyriennes et helléniques du génocide. Galas est un fervent soutien de la cause arménienne et Armen et sa famille ont traduit le texte arménien pour sa pièce sur le génocide.
La toute dernière apparition au cinéma d’Armen remonte au film Fur (2006), avec Nicole Kidman et Robert Downey Jr. Il a récemment filmé une œuvre pour la chaîne IFC [Independent Film Channel], diffusée en novembre 2007. Parmi ses projets à venir, un rôle dans l’adaptation au cinéma du Portrait de Dorian Gray, avec un tournage à New York [2008]. Et naturellement des interprétations de thérémine à travers les Etats-Unis et l’Europe en 2008.
En début de mois, le 7 novembre [2007], Armen a présenté son talent de musicien au mythique Magic Castle d’Hollywood (Californie). Il s’est produit devant deux salles à guichet fermé. Le club très exclusif du Magic permit aux fans d’Armen d’entrer sans être membres – une prouesse.

L’amour, l’ingrédient le plus important

« Je dois dire que ma famille a totalement soutenu toutes mes entreprises au fil du temps, souligne Armen. Heureusement, ce sont tous des gens très éduqués, artistes, ouverts sur le monde et aimants. Sans leur soutien, leur dévouement et leur amour, cette vie aurait été beaucoup plus difficile.
Ma grand-mère, Arax Makarian, a 100 ans et a été une figure importante dans la culture arménienne, ajoute-t-il. Comme les autres membres de ma famille, elle est très fière de mes réalisations. »
Armen se sent privilégié d’être issu d’une famille aussi ouverte d’esprit et positive. « Je les adore ! », dit-il.
La communauté artistique l’adore aussi. Partie intégrante d’une révolution créatrice à New York, sa contribution à notre paysage artistique actuel ne cesse de s’épanouir.

[Le thérémine – La notice « Thérémine » dans Wikipedia livre la description suivante de cet instrument : « Le thérémine ou thereminvox est l’un des plus anciens instruments de musique électronique. Il fut inventé en 1919 par l’inventeur russe Léon Theremin et fut le premier instrument de musique conçu pour être joué sans être touché par l’instrumentiste. Il se compose en général de deux oscillateurs de fréquence et d’amplitude radio et de deux antennes métalliques. Les signaux électriques émanant du thérémine sont amplifiés et transmis à un haut-parleur. Pour jouer du thérémine, l’interprète bouge ses mains autour des deux antennes métalliques, qui contrôlent la fréquence et l’amplitude de l’instrument. »]

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Source : The Armenian Reporter, 17.11.2007
Traduction : © Georges Festa – 12.2007
Cliché : http://img.photobucket.com/albums/v629/thosebabiesaremine/armenramane-1.jpg

site d’Armen Ra : www.myspace.com/armenra