jeudi 4 mars 2010

Benjamin Fondane, 1898-1944

Benjamin Fondane, vers 1935, photographie anonyme
© D.R. / Mémorial de la Shoah, Paris

Benjamin Fondane
Poète, essayiste, cinéaste et philosophe
Roumanie, Paris, Auschwitz, 1898 – 1944

Exposition, Mémorial de la Shoah, Paris
14.10.2009 – 31.01.2010

par Georges Festa


Organisée sous l’égide de Sophie Nagiscarde, responsable des activités culturelles du Mémorial de la Shoah, et de Caroline François, coordinatrice des expositions du Mémorial, avec le concours scientifique de la Société des Etudes Benjamin Fondane, d’Eric Freedman, Michel Carassou, Monique Jutrin, Claire Gruson, Dominique Guedj et Olivier Salazar-Ferrer, cette exposition, accessible en ligne, prolongeait les apports récents de la recherche – citons les Actes des colloques de Royaumont et Cosenza (1) et les précieux Cahiers Benjamin Fondane (2) -, tout en donnant à voir et à lire les méandres d’un parcours de création et la logique d’une quête, à la fois singulière et visionnaire.

Quelle est cette voix qui s’élève de Jassy en 1898, de cette Moldavie où s’installa dans la seconde moitié du 16ème siècle une communauté juive séfarade de Turquie, prélude à l’exode d’ashkénazes polonais, lituaniens et de milliers d’autres, fuyant à la fin du siècle suivant les persécutions en Galicie et Russie ? Il n’est pas indifférent de rappeler ici la xénophobie nationaliste qui accompagna dès le 19ème siècle l’émergence économique de cette minorité : révolte de paysans (1907), hésitations constitutionnelles de l’Etat roumain quant aux droits des Juifs à la citoyenneté. Autant de menaces sourdes et d’espoirs meurtris face auxquelles le jeune Benjamin Weschler oppose le tropisme d’une Jérusalem rêvée : influence des poètes Jacob Groper et Avram Steuerman-Rodion, de l’idéologue Avram Leib Zissu, publication de poèmes inspirées de la Bible et traductions du yiddish dans la revue Hatikvah [L’Espoir], collaboration aux revues Lumea evree [Le Monde juif] et Haşmonaea, essais sur « Judaïsme et Hellénisme » pour le quotidien sioniste Mântuirea [Le Salut] (1919).

Fondane chagallien du Sonnet biblique de 1917 :

« […]
Mais toi, mais toi tu sais bien que cela n’est pas péché,
que ce n’est pas péché de se laver le corps souvent,
que lavant son corps, c’est toi qu’on lave, Seigneur,
qu’en l’oignant, c’est toi que j’oins de cette façon,
et qu’en brûlant de l’encens, je l’élève vers ton âme.
[...] »

et qui découvre, fasciné, le film documentaire russe de 85 mn, La vie des Juifs en Palestine, réalisé en 1913 par Noah Sokolovsky et Miron Ossip Grossman :

« […] Tu t’approches pour voir : ce sont des lieux que tu n’as pas vus : tu as une représentation toute faite, tu veux les paysages de la Bible. Et la vie normale, qui s’exaspère à vaincre le marais, à vaincre le climat, te met un peu mal à l’aise. Elle heurte ton sens historique. Tu as la sensation du Juif orthodoxe qui, parti vers la ruine du Temple, aurait trouvé le Temple tout frais, édifié de nouveau. […] Toutefois l’histoire se crée à nouveau. Naturellement il nous faudra dorénavant lier la vie trépidante à la tristesse déserte d’un passé mort. C’est ainsi que se bâtissent les colonies, comme un collier de coraux inséparables. Des individus meurent, d’autres individus naissent. La vie se répète et s’agite à côté de la mort et du passé. » (3)

Elan lucide et passionné, fait d’une vision tragique de l’être et de l’histoire, à la recherche d’une impossible adéquation, qui nourrira l’œuvre d’un Chestov et dont on sait l’influence sur le futur auteur de La Conscience malheureuse (1936).
Tropisme des origines, mais aussi découverte de l’ailleurs, de cette modernité européenne des années 1920 : collaboration aux revues Rampa [La Rampe], Adevărul literar şi artistic [La vérité littéraire et artistique], Sburătorul literar [Le Fauve littéraire], mais surtout publication en 1921 d’un volume d’essais Images et Livres de France et création en 1922 d’une troupe théâtrale d’avant-garde, « Insula », dans le sillage d’un Jacques Copeau. Ouverture sur la scène que l’on retrouvera dans les années de maturité.
Multiplicité et ouverture du jeune intellectuel roumain, dont témoignent encore quatre portraits dessinés par Josif Ross et Marcel Janco (coll. Eric Freedman et Michel Carassou, Paris) et autour duquel gravitent les noms d’un Claude Sernet [Ernest-Benoît Spirt], Ilarie Voronca [Eduard Marcus], Gala Galaction, Saşa Pana [Alexandu Binder], Abraham Lêb Zissu et Marcel Janco.

Avant-gardes fondaniennes

A l’instar d’un Carl Einstein (4), Benjamin Fondane, qui arrive à Paris en 1923, est de toutes les audaces : numéro spécial de la revue Integral consacré à la poésie française (1925), publication en 1928 de trois Cinépoèmes illustrés de deux clichés de Man Ray, contacts avec Tristan Tzara et découverte de Brancusi :

« […] il ne touche à l’absolu qu’à travers une série infinie d’imperfections légitimes ; il a hâte de n’en pas finir ; il a peur de se rejoindre ; il crée la seule thérapeutique possible de la longévité de la vie. » (5)

Retenons cette vitrine proposant au visiteur six périodiques où il contribua : Integral (n° 13-14, juin-juillet 1927), Unu (n° 1, vol. 1, 1928), Discontinuité (n° 1, juin 1928), Commerce (n° 25, automne 1930), Le Phare de Neuilly (n° 2, 1933, où figure l’Ulysse) et 14 rue du Dragon (n° 1, mars 1933). Loin de se fondre dans quelque mouvement obéissant à de nouvelles idéologies réductrices, Fondane s’intéresse plutôt à ces subjectivités hantées par la transcendance et le métissage des frontières :

« […] C’est cela, c’est cette sensation première qu’il donne, qui fait que Chagall est, ou démesurément aimé, ou bien exagérément incompris : le paradis n’est pas chose facile à concevoir, et il n’y a pas beaucoup d’hommes sur terre, de substance angélique. […] » (6)

Inséparable du concept de vision et de temps, l’écriture cinématographique s’intègre logiquement à une réflexion existentielle, née de l’acte poétique et qui rencontre très tôt l’auteur de Sein und Zeit (trad. française, 1927) : recension d’Entracte de René Clair (1924), édition des Trois scenarii, Ciné-poèmes en 1928, dialogues pour Rapt (1934), inspiré de La Séparation des Races – saga montagnarde au titre ô combien emblématique de Ramuz -, et tournage argentin de Tararira, long métrage en noir et blanc de 35 mn, deux ans plus tard. Dans ce Buenos Aires de Victoria Ocampo - l’égérie d’un Supervielle, d’un Borgès et d’un von Kayserling, et qui fondera la légendaire revue SUR -, Fondane expérimente une légèreté et une distanciation inédite, construction baroque et amusée, dramatisation de l’absurde, qui restera sans lendemain, mais qui lui permettent d’aboutir une approche, là encore nourricière (7).

Dans la trajectoire fondanienne, cinéma et théâtre sont intimement liés : d’Insula à ses « Réflexions sur le spectacle » (8), de « Rimbaud et Sophocle » (9) à sa vision du romantisme allemand (10), il s’agit encore et toujours de déceler ce qui échappe, conjure, révèle. Le contemporain d’un Jouvet, d’un Copeau, d’un Dullin, d’un Baty, mais aussi d’Artaud, avec lequel il correspond (lettre sur le théâtre d’Alfred Jarry, 1930, coll. Michel Carassou, Paris), écrira aussi un Festin de Balthazar, un Philoctète et Le Puits de Maule (ms, 1932, coll. Chancellerie des Universités de Paris, Bibl. Jacques Doucet), drames métaphysiques où le lecteur de Chestov et Kierkegaard tente d’exorciser la déshérence de l’être au monde, de cet exode consubstantiel, lancinant.

L’Ulysséen

« […] J’aimerais voir un peu plus souvent des artistes sans passeport. Cela leur permettrait de trouver toutes les terres jolies, ou toutes les terres laides. Peut-être aussi cela leur permettrait-il de quitter plus souvent la terre. Peut-être bien, de cette façon, serait-on plus souvent humain. »

Dans ces autres lignes consacrées à Marc Chagall (11), comment ne pas deviner la dialectique à l’œuvre dans le pari fondanien, arrachements aux certitudes et aspiration au dépassement de soi ? Le portrait que lui consacre en 1931 Victor Brauner articule ainsi un buste décapité – vision moderne de saint Jean-Baptiste ou de Dionysos -, hors de sa terre grise, devenue stérile, tandis qu’au loin la nuit se déchire en fins linéaments blancs. Vision prophétique de sacrifice, enracinée de sang (12). De ses échanges avec le Grand Jeu et le groupe Discontinuité, Fondane aboutit en 1933 à la synthèse tragique de Rimbaud le Voyou et à Ulysse, premier pan de son grand œuvre poétique, que suivront Titanic (1937), L’Exode, Le Mal des fantômes et Au temps du poème (posthumes). Rythme whitmanien d’une parole qui s’essaie au monde :

« Emigrants, diamants de la terre, sel sauvage,
je suis de votre race,
j’emporte comme vous ma vie dans ma valise,
je mange comme vous le pain de mon angoisse,
je ne demande plus quel est le sens du monde,
je suis de ceux qui n’ont rien, qui veulent tout
je ne saurai jamais me résigner. » (13)

Dans cette humanité de la première moitié du 20ème siècle, livrée aux errances et aux illusions d’une logique des masses, la métaphore ulysséenne le dispute à celle du Titanic, conjugaison prémonitoire des noces cannibales de l’utopie et du désastre européen :

« Terre je t’ai écoutée dans la tempête et le calme. » (14)

Poésie et philosophie ne font qu’un, si l’on veut alors déjouer les ruses d’une réalité autrement plus complexe que les simples constats ou rapprochements.
De ses lectures de Lévy-Bruhl, Bachelard et Jankelevitch, mais aussi de Chestov et Baudelaire, Fondane élabore une esthétique hétérodoxe, nouvel orphisme rilkéen, viscéralement conscient de cette alliance du visible et de l’invisible, passionné d’humain, mais prophète du silence fécond. Sentiment tragique de la vie, qui rapproche Fondane d’un Miguel de Unamuno, mais aussi du Joe Bousquet de Mystique, chant d’extase et de souffrance d’où jaillit une parole libératrice : « Je veux que mon langage devienne tout l’être de ce qui, en moi, n’avait droit qu’au silence. » (15)

Philosophie irréductible, de résistance, que résume sa préface à Paysages, son recueil de poésie roumaine paru en 1930 :

« […] la conscience aiguë que la philosophie a confondu les lois du savoir avec celles de l’être, en ignorant le réel et l’existant. Les concepts philosophiques ont menti, mais voilà que les mots, le matériau même de la poésie, n’ont pas moins failli. »

De ses contributions sur la « philosophie vivante », parues de 1932 à 1944 aux Cahiers du Sud, à ses interrogations quant à l’adéquation du judaïsme fondé sur un nous collectif avec la crise de l’individualité moderne, Fondane retient l’exigence d’une métaphysique neuve, étrangère à l’esprit de système et irriguée de champs inédits. Comment ne pas citer ces lignes d’un Jean Wahl, cet autre poète philosophe, écrivant le 9 juin 1936 à l’auteur de La conscience malheureuse :

« […] la méfiance des mots comme la méfiance des idées. (Et cela, je l’aime beaucoup mieux que l’éloquence.) »

Anticipant Camus, avec qui il correspondra et dont un texte accompagne « Le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire » (16), Fondane tente d’alerter l’homme contemporain face aux temps des camps et des totalitarismes présents et à venir :

« […] Sans doute, tout comme vous, mon cher lecteur, je m’accroche désespérément à l’intelligibilité de l’histoire […] » (17)

De la Jérusalem céleste des années d’apprentissage à l’expérience du gouffre totalitaire, qui le conduira où l’on sait, quelle présence retenir de Fondane, de cette œuvre à la fois disséminante et singulièrement actuelle ? Si les hommages posthumes d’un Pierre Seghers, d’un José Corti ou d’un Cioran convoquent avec force la parole du poète et du moraliste – parmi les livres personnels de Fondane présentés lors de l’exposition, figuraient Par delà le bien et le mal, des études sur Lautréamont ou la Mythologie personnelle d’un Maxime Alexandre (18) -, une voix continue de s’élever, transcendant les frontières et les lignes d’horizon, sandales d’Empédocle nous guidant par delà nos peurs et nos errements :

« […]
Souvenez-vous seulement que j’étais innocent et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là, j’avais eu, moi aussi, un visage marqué par la colère, par la pitié, et la joie – un visage d’homme tout simplement. » (19)

Notes

1. Rencontres autour de Benjamin Fondane, poète et philosophe. Actes du colloque de Royaumont. Ed. Monique Jutrin. Parole et Silence, 2003.
Une poétique du gouffre – Sur Baudelaire et l’expérience du gouffre de Benjamin Fondane. Actes du colloque de Cosenza. Prés. Monique Jutrin et Gisèle Vanhese. Rubettino, 2004.
2. Sommaires accessibles sur le site de la Société d’Etudes Benjamin Fondane : http://fondane.com/
3. « Palestina tăzută » [Vision de la Palestine], article paru en 1913 dans le quotidien Mântuirea.
4. Benjamin Fondane et Carl Einstein / Avant-gardes et émigration dans le Paris des années 1920 et 30. Sous la direction de Liliane Meffre et Olivier Salazar-Ferrer. Peter Lang, 2008.
5. « Brancusi », in Cahiers de l’Etoile, sept.- oct. 1929, p. 716.
6. Extrait de : « Marc Chagall », in Cahiers Juifs, n° 9, avril-mai 1934 – coll. Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle, Paris)
7. Benjamin Fondane. Ecrits pour le cinéma / Le muet et le parlant. Textes réunis et présentés par Michel Carassou, Olivier Salazar-Ferrer et Ramona Fotiade. Verdier, 2007.
8. « Réflexions sur le spectacle », Cahiers de l’Etoile, n° 8, mars-avril 1928.
9. « Rimbaud et Sophocle », 14 Rue du Dragon (Paris), n° 1, mars 1933, p. 13.
10. « Le Romantisme allemand », Le Rouge et le Noir (Bruxelles), 13 oct. 1937.
11. « Marc Chagall », Cahiers Juifs, n° 9, avril-mai 1934
12. Victor Brauner, Le poète Benjamin Fondane, 1931. Huile sur toile. Coll. privée, ancienne coll. Grégoire Michonze, France.
13. Extrait d’Ulysse, Cahiers du Journal des Poètes, Bruxelles, 1933, coll. particulière.
14. Extrait de Titanic, 1937.
15. Philippe Rahmy, Joe Bousquet / Mystique - http://remue.net/spip.php?article304
16. L’Existence. Essais publiés par Albert Camus, Benjamin Fondane, M. de Gandillac, Etienne Gilson, J. Grenier, Louis Lavelle, René Le Senne, Brice Parain, A. de Waelhens. Paris : Gallimard, coll. La Métaphysique, 1945.
Lettre de Benjamin Fondane à Albert Camus, sept. 1943
17. Benjamin Fondane, « L’homme devant l’Histoire ou le Bruit et la Fureur », Cahiers du Sud, n° 216, mai 1939, pp. 441-454.
18. Friedrich Nietzsche, Par delà le bien et le mal, Paris : Mercure de France, [s.d.] ; Franz Hellens et Henri Michaux, dir., Le cas Lautréamont, Bruxelles : Librairie des Lettres, 1925 ; Maxime Alexandre, Mythologie personnelle, Paris : Editions des Cahiers Libres, 1933.
19. Manuscrit de travail de L’Exode, 1934-1943, coll. Michel Carassou.