lundi 1 mars 2010

Eileen Yaghoobian - Interview

© Eileen Yaghoobian

Eileen Yaghoobian, Died Young, Stayed Pretty

Filmmaker Magazine, 17.07.09


Eileen Yaghoobian, comme elle aime à dire, adore faire des films et, au fil des ans, cette artiste et cinéaste née en Iran et résidant au Canada, déploie à cette fin son énergie de différentes manières. Elle a pour la première fois découvert son impulsion créatrice, lorsque, jeune adolescente, elle voit Blow Up d’Antonioni, qui l’oriente vers la photographie. Elle obtient ensuite un mastère en beaux-arts auprès de l’Institut du Musée des Beaux-Arts de Boston, où elle mûrit son expérience dans la réalisation, l’animation en 3D et le théâtre, mais aussi la photographie. Durant de nombreuses années, elle fut surtout connue pour son œuvre de photographe, en particulier ses pièces grillagées aux images composites, liées sur le plan thématique, et a vu son œuvre figurer dans les collections permanentes d’institutions aussi estimées que la George Eastman House International Museum of Photography and Film, le Musée des Beaux-Arts de Houston et la Bibliothèque Nationale de France à Paris. Parallèlement à sa carrière de photographe, elle a travaillé pour des films américains et canadiens comme costumière dans Rock’n’Roll Frankenstein (1999) et décoratrice de plateau dans Boricua’s Bond. Il y a peu, Yaghoobian s’est aussi mise à travailler pour le théâtre : elle a récemment dirigé à Boston une production de La Nuit de l’iguane de Tennessee Williams et a participé en 2008 au Lincoln Center Director’s Lab.

Sa première réalisation, le documentaire Died Young, Stayed Pretty, est né d’une tragédie, car elle le commença après la mort d’un de ses frères. Le film concerne la communauté des réalisateurs d’affiches rock indépendant, qui gravite autour du site www.gigposters.com (que Yaghoobian découvrit lors de sa période de deuil), un groupe d’artistes qui réalisent des œuvres inspirées, en marge, pour de petits concerts, en échange d’un peu d’argent ou gratuitement. Le plus marquant dans Died Young, Stayed Pretty, est la manière avec laquelle cette œuvre évite totalement les conventions traditionnelles du documentaire : il n’y a ni narrateur, ni présentation ou commentaire, ni une forme clairement définie. Ce film est une œuvre d’art semblable aux créateurs d’affiches qu’il présente, plus impressionniste que formel, Yagoobian réunissant des images et des séquences d’interviews afin de créer une ambiance générale plutôt qu’un fil narratif destiné à informer. Son caractère décousu contraste fortement avec un film tel que Beautiful Losers [Les Perdants magnifiques] l’an dernier – documentaire qui présentait le mouvement artistique influencé par le rock – et pourtant l’art de l’affiche et les récits racontés par ses concepteurs (comme Art Chantry et Brian Chippendale), en font une expérience à voir étrange, mais aussi étrangement prenante.

Filmmaker s’est entretenu avec E. Yagoobian sur le traumatisme qui a présidé à la genèse de son film, l’approche inhabituelle qu’elle a adoptée dans l’arrangement de ses séquences, et son envie de remonter le temps pour apprendre le surf.

- Filmmaker : Qu’est-ce qui t’a, au départ, poussée à faire ce film ?
- Eileen Yaghoobian : C’est mon premier long métrage, mais j’ai tourné pendant vingt ans. J’ai été photographe, j’ai réalisé des courts métrages, j’ai fait de l’animation 3D, j’ai travaillé dans le théâtre. J’ai donc fait pas mal de choses différentes. Ma base est la photographie – j’ai fait des expositions et je suis connue comme photographe -, mais parallèlement je réalisais aussi des films, comme des projets d’art vidéo ou des films Super 8. Grâce à une bourse, j’ai vécu dans mon van pendant huit mois en traversant les Etats-Unis, et à partir de ça j’ai réalisé vingt courts métrages avec ma caméra Super 8. Ils parlaient de cet extraterrestre qui avait atterri sur terre, ce superhéros inutile. [Rires] C’est la première fois où je m’engage sur un long métrage. Pour moi la transition s’est faite en 2004, où deux choses me sont arrivées. Tout d’abord, le fait que Yippi Yaghoooooo, ce truc étrange, ait intégré le Festival du Film de Phoenix, ce qui était à la fois fou et ridicule. Je suis allée à une projection et j’ai tout simplement adoré l’adhésion immédiate du public et sa réaction. C’était quelque chose de comique, un appel à l’époque du film muet, si bien que les gens ont répondu. Deuxièmement, j’exposais à ce moment-là à TriBeCa et je suis partie de Phoenix à New York pour mon exposition. J’ai simplement décidé que mon public serait celui du film, car je me sens plus proche de lui que de la communauté artistique. C’est alors que j’ai décidé vouloir faire des films.

- Filmmaker : Une manchette présente le film comme un film marginal sur des artistes marginaux. Te sens-tu vraiment en marge à la communauté des réalisateurs ?
- Eileen Yaghoobian : Oui, en marge. J’ai fait ce film sans respecter aucune des règles que j’étais censée suivre, du genre attendre les financements, [rires] ce que font la plupart des gens. J’ai sorti l’argent de ma poche et j’ai voyagé en solo : j’ai tourné, totalement seule, pendant trois ans en extérieur. J’ai géré le son, le tournage, l’enjeu était que je puisse me pointer chez des artistes, quand on me le proposait. Je dormais là-bas, je profitais de leurs canapés, j’étais parfois bourrée quand je tournais, bref j’étais pratiquement là tout le temps. J’ai passé dix jours avec des potes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et je suis restée avec certains une vingtaine de jours. Pas comme si j’étais allée en ville, que j’aie exposé au studio et parlé avec eux pendant trois heures. En fait, j’ai vraiment vécu avec eux chez eux. Comme ça c’était pour moi un film plus personnel. Je ne voulais pas faire un film où j’aurais dit : « Voilà ces artistes ! Regardez comme ils se la jouent ! » Je voulais être vraiment transparente. C’est une représentation de toi en tant que réalisateur, et tu peux parler quand quelqu’un déconne à l’écran – ce qu’on appelle mal jouer ! [rires] Et c’est pareil avec des gens en chair et en os, exactement comme avec des acteurs.

- Filmmaker : Tu pouvais consacrer tout ton temps au film ou tu devais t’interrompre pour trouver de l’argent et continuer ?
- Eileen Yaghoobian : Il y avait des hauts et des bas, mais sans interruptions. Pas comme si j’étais partie, en dehors du projet ; je sortais et je m’occupais du tournage. [rires] Ça représente comme 250 heures de tournage, j’ai dû aller dans vingt ou trente Etats – c’était ça le vrai enjeu. Pas comme si j’étais partie en vacances ou autre. J’ai pas arrêté un seul instant. Pendant quatre ans, je n’ai eu ni Noël ni jour férié. Je filmais sans cesse en extérieur et j’étais seule, ce qui rendait les choses plus difficiles. C’est beaucoup plus dur quand tu dois te débrouiller.

- Filmmaker : Avec tant d’heures de tournage et l’approche non conventionnelle que tu as choisie pour présenter ton matériau, on a l’impression que tu aurais pu faire plus d’un film avec ce que tu avais.
- Eileen Yaghoobian : C’est sûr et certain ! Blindée comme j’étais, j’aurais pu faire cinq films avec celui-là ! Quand je filmais, je me cachais, pour que mon film soit une histoire des affiches de rock, qu’il montre la lutte entre deux grands créateurs d’affiches rock ! [rires] J’ai gommé tous ces aspects, mais c’est le film que je voulais faire. Ce qui me reliait à un niveau profond, viscéral, instinctif, c’est ce dialogue qui s’exprime dans les affiches et entre les affiches. J’ai programmé tout ça clairement, sachant exactement ce que je voulais. J’étais très bien préparée. J’avais une petite liste de chaque personne que j’interviewais, je savais exactement ce qu’ils faisaient et ce qu’ils disaient. J’ai fait beaucoup de recherches sur www.gigposters.com, j’ai pratiquement tout lu de ce que chacun avait dit et écrit et j’étais au courant des débats dans cette communauté. Si bien que lorsque je suis allée parler à chacun sur place, j’étais bien préparée et je savais ce que voulais d’eux.

- Filmmaker : Comment dirais-tu que ta vision du film a évolué ? Avais-tu des notions structurelles précises sur ta manière d’approcher le matériau ?
- Eileen Yaghoobian : Quand tu parles de « marge », j’ai vraiment tourné à l’opposé du rythme et du ton qu’adoptent la plupart des documentaires. Ces documentaires te mettent à l’aise, te préparent, t’informent. [rires] Ça ne m’intéressait pas. Peut-être parce que je viens d’un milieu très branché sur l’art, j’avais vraiment l’impression que je devais me mettre au service du matériau et m’y consacrer. A l’époque où j’ai commencé à filmer, mon second frère est mort et mon ami m’a envoyé un lien vers www.gigposters.com. J’ai tout de suite adhéré à cette imagerie, cette ironie tordue, cet esprit satirique et cet humour sombre, et à un niveau viscéral c’est ce qui a conduit ma loufoquerie à faire ce que j’ai fait. Ça représente cinq ans de ma vie, mais c’est ce qui m’intéressait. Structurellement, je voulais filmer à la manière d’une affiche rock, faire comme si je découpais et recollais une affiche rock.

- Filmmaker : Quand les gens t’interrogent sur ton film, tu leur réponds quoi ? Pour moi, c’est beaucoup plus complexe qu’un simple sujet sur les affiches rock.
- Eileen Yaghoobian : Je réponds que ça concerne la communauté des affichistes rock, du dialogue culturel qui s’exprime entre eux et la communauté. Naturellement, certains documentaristes voient le film et disent : « Où est la narration ? » Et d’autres gens du style : « Mais comment se fait-il qu’on ne voie pas plus de méthode ? » Je ne fais pas un film pour vous apprendre comment réaliser une affiche en sérigraphie – consultez plutôt un livre. Ce n’est pas ce qui m’intéressait. Parfois, les gens s’énervent quand les artistes expriment leur point de vue, disant qu’ils déballent ce qu’ils pensent. Genre : « Et pourquoi pas ? N’est-ce pas exactement ce qu’ils sont censés faire ? » Ils sortent de cette angoisse punk en toile de fond, alors bien sûr le punk est contre-narratif. C’est censé déconstruire le discours, aussi mon film doit servir à ça. Je dois servir à ça. Comment pourrais-je faire un film sur le punk et ce genre de musique, et puis créer un discours là-dessus ? Cela aurait tout simplement été contraire à la vérité.

- Filmmaker : As-tu subi des pressions pour adopter une approche conventionnelle ? D’insérer un commentaire, de guider gentiment le spectateur dans le film ?
- Eileen Yaghoobian : Oh oui ! J’en ai eu. Un gars du genre : « Yaghoobian est incapable d’organiser son matériau dans une structure viable. » [rires] Je suis du genre : « De quoi parlez-vous ? J’ai publié durant toute une année. Je sais totalement ce que je cherche. » « Structure viable », ça veut dire quoi ? Les films que cette personne aime me feraient gerber, mais ils pensent que c’est un « cafouillis ». C’est comme une conversation : soit tu suis, soit tu ne suis pas, tu partages ou pas.

- Filmmaker : Toute une part de ta création photographique se compose de grilles d’images. La structure et la forme rigide est donc quelque chose que tu connais très bien dans ton œuvre. Sauf que là tu as choisis d’aller vers un ressenti organique, punk.
- Eileen Yaghoobian : Ça a l’air organique, mais tout ça est coupé à la hache. [rires] J’ai coupé ce film autant que je pouvais. Mon Dieu ! Je pense en tant que photographe et en tant que réalisatrice – j’ai aussi travaillé dans le théâtre – en fait, je suis mon instinct. En tant qu’artiste (je n’ai jamais aimé me définir comme ça…), tu dois vraiment avoir confiance dans tes choix. Quand je faisais ce film, des choses étonnantes se produisaient qui sont simplement offertes par la réalisation d’un documentaire, et c’est précisément ce qui arrive lorsque tu filmes en extérieur. J’ai appris ça de la photographie, qu’il arrive certaines choses et que ça concerne ce moment-là. Ce sont ces courts instants qui t’amènent à faire un film, cinq ans durant.

- Filmmaker : Tu évoquais la mort de ton second frère, qui s’est produite juste avant que tu ne commences ce film. Est-ce cet événement qui t’a poussée à réaliser Died Young, Stayed Pretty ? Et à lui donner ce titre ?
- Eileen Yaghoobian : En fait, le titre signifie trois choses différentes. Je repense à cette autre critique : « Le titre n’a rien à voir avec le film… » Comme si j’étais du genre : « Qu’est-ce que le rock’n’roll ? » Toute cette conception des stars genre Elvis, mourant jeunes, est un cliché du rock, mais le titre m’est venu en lisant le livre de Julie Lasky, intitulé Some People Can’t Surf, sur Art Chantry. Lorsque je lisais ce livre, en faisant des recherches sur Art Chantry il y a cinq ans, dans un chapitre figurait une affiche de Marilyn Monroe par Chantry, où on lisait : « Marilyn Monroe : She died young, stayed pretty » [Marilyn Monroe : morte jeune, restée belle]. » Naturellement, j’ai tout de suite connecté à plusieurs niveaux sur ce titre. Genre : « Ça y est ! Voilà le titre de mon film. » Si bien que j’avais déjà le titre avant de tourner. En plus, à cette époque, je vivais dans l’appartement de mon frère, je n’arrêtais pas de pleurer, c’était mon second frère qui était mort. Il avait vingt-six ans, et mon premier frère, mon frère aîné, vingt-huit, lorsqu’il est mort. C’était comme une double explosion, je nageais pas vraiment dans le bonheur ! [rires] Je pleurais dans l’appartement de mon frère. J’ai dédié le film à mes frères, surtout parce que, du fait de mon état d’esprit chamboulé, je n’ai pas vécu cinq ans durant, et que j’ai filmé toute seule pendant trois ans.

- Filmmaker : Pour toi, cette première production a été un vrai défi ?
- Eileen Yaghoobian : En faisant un film de ce genre, tu peux facilement le bousiller. Il peut se maintenir à court terme, mais vraiment, réaliser un film comme celui-ci sans narration, sans rien apprendre aux gens, c’est vraiment difficile. Pour le rendre divertissant et émouvant d’un bout à l’autre, il faut du rythme. C’était vraiment difficile. J’en ai bavé, mais je l’ai fait. Des scientifiques et des ingénieurs en aéronautique venaient chez moi – je les rencontrais à la plage ou dans la rue et je les ramenais. Je leur montrais le film – tu sais, le public improbable – et j’étais agréablement surprise de voir comment ce public improvisé adhérait en fait au film. Beaucoup croyaient que les gens dans mon film étaient des acteurs, ils voyaient des personnages drôles. C’était super, car c’était un test important pour moi. Maintenant je distribue le film, les gens disent qu’il a trouvé son créneau et que seuls des gens branché sur l’art l’aimeront. Mais je pense qu’il peut transcender ça.

- Filmmaker : C’est quoi le pire (ou le plus étrange) travail que tu aies jamais fait ?
- Eileen Yaghoobian : Dure question ! [rires] Je n’aime pas cette question. Faire des films. [rires] Non. En fait, honnêtement, couper ce film. C’était horrible. [rires] C’était si dur ! Couper 250 heures c’était un enfer, et tout faire seule un autre enfer. Sans aucune aide.

- Filmmaker : Tu rêvais de faire quoi, dans ton enfance ?
- Eileen Yaghoobian : Je ne suis pas bonne avec les questions pointues ! [rires] Je crois que j’ai toujours voulu faire des films, parce qu’à 15 ans j’ai vu Blow Up d’Antonioni. Je ratais les cours parce que les bons films passent à une ou deux heures du matin. Je me levais tard et je demandais à mes parents de m’écrire un mot, ou bien tout simplement je regardais des films toute la nuit. J’ai vu Blow Up et j’ai été fascinée par toute cette enquête. Le lendemain j’ai pris une caméra et je n’ai pas arrêté depuis. Ce film m’a impressionnée, et pas seulement moi. Quand ce film est sorti dans les années 60, tous ces mecs qui voulaient être photographes parce qu’ils se voyaient en train de photographier ces belles filles et avoir des orgies avec elles !

- Filmmaker : Finalement, si tu pouvais tout refaire, que changerais-tu ?
- Eileen Yaghoobian : J’aimerais faire du surf. J’ai joué au football pendant douze ans et j’étais plutôt athlétique comme footballeuse quand j’étais plus jeune, mais j’aurais aimé faire du surf. [rires] Je crois qu’ils prennent vraiment leur pied. Ils sont heureux et ils sont sur l’eau. Juste que je ne sais pas surfer. Si je pouvais, je changerais tout. J’ai perdu du temps, mais si je pouvais revenir en arrière, ce serait la première chose que j’entreprendrais.

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Source : http://filmmakermagazine.net/news/2009/07/eileen-yaghoobian-died-young-stayed-pretty/
Traduction : © Georges Festa – 02.2010
Cliché : http://www.clevescene.com/reel-cleveland/archives/2009/09/24/reviews-of-the-cinematheques-weekend-films