jeudi 25 mars 2010

Génocides arménien, assyrien et grec / Armenian, Assyrian and Greek Genocides


Les génocides arménien, assyrien et grec : une vérité qui dérange

par Lucine Kasbarian

Assyria Times, 15.03.2010


De récents articles dans la grande presse voudraient nous faire croire que les gouvernements à travers le monde mettent quelque part en doute la réalité des génocides arménien, assyrien et grec, perpétrés par la Turquie. Ces articles voudraient aussi nous faire croire que les derniers emportements en date du gouvernement turc concernant ces génocides seraient justifiés. La Turquie vient naturellement de rappeler ses ambassadeurs afin de protester contre le vote de résolutions par la Commission aux Affaires étrangères de la Chambre des Représentants des Etats-Unis et le Parlement suédois, lesquels ont reconnu la culpabilité de la Turquie pour ces génocides.

En dépit de ce que la grande presse déclare aujourd’hui, les preuves démontrant les génocides de 1915 sont écrasantes. Et les résolutions officielles affirmant ces crimes contre l’humanité restés impunis ont fleuri à travers le monde bien avant 2010. Malgré ce que les apologétistes de la Turquie voudraient nous faire croire, la question n’a jamais été de savoir si le régime turc organisa un génocide. Mais bien plutôt, et toujours, de savoir quand la Turquie sera punie et procédera à des réparations et des restitutions envers ses populations autochtones et légitimes.

De puissantes élites des médias voudraient nous faire croire que le monde des grands médias est exempt de critiques quant aux crimes impunis de la Turquie, car de telles voix seraient soit inexistantes, soit marginales, hors sujet, fabriquées ou le fruit de quelque conspiration.

Ce que ces élites des médias n’arrivent pas à nous dire, c’est que lorsque ces voix critiques – issues de groupes ethniques victimes ou d’ailleurs – se présentent pour soumettre des lettres, des opinions ou des citations, elles se voient d’ordinaire refuser tout accès.

Les élites des médias oublient aussi de nous dire que les opinions qui ne reflètent pas le discours officiel débité par la Turquie – pour ne pas citer Israël et les Etats-Unis – restent largement non publiés. Des voix qui font autorité, susceptibles de discréditer le discours officiel des grands médias sur la question du génocide, sont retirées du « Rolodex d’or » des élites – terme en usage pour décrire le petit groupe d’ « experts » approuvés par les milieux dirigeants et qui sont le plus souvent cités dans les reportages ou demandés sur les chaînes de télévision.

L’absence de voix dissidentes dans les principaux médias et les lieux de pouvoir ne signifie pas que les victimes des génocides et leurs descendants sont insignifiants, apathiques ou mensongers. Bien au contraire. Nous sommes vivants, vigilants et exaspérés.

Les médias nous racontent aussi que nous devrions sympathiser avec la Turquie, car elle se sent « humiliée » par les accusations de génocide. La Turquie se sert de ce mot pour décrire sa colère, au motif que son honneur national serait comme blessé par de telles accusations. Les autorités turques, israéliennes et américaines savent-elles ce que « humiliation » signifie pour les survivants et les descendants des génocides arménien, assyrien et grec, lesquels vécurent avilissement et humiliation lors des épreuves du génocide, contraints de subir dénis et traitements dégradants jusqu’à ce jour ?

Et comment se passa l’humiliation des victimes ? Sur ordre du régime des Jeunes-Turcs, des sujets civils sans armes – hommes, femmes et enfants arméniens, assyriens et grecs – furent violés en plein jour, devant leurs familles et leurs voisins. Les tortures et mauvais traitements dépassèrent l’imagination la plus barbare. Des innocents furent écorchés vifs et brûlés vivants. Leurs langues et ongles arrachés. Des fers à cheval furent cloués à leurs pieds. Ils furent dépouillés de tout vêtement et envoyés dans des convois de la mort vers le désert. Les seins des femmes étaient tranchés et leurs ventres féconds ouverts à coups de baïonnettes. Les fœtus étaient lancés en l’air et empalés sur des sabres et des baïonnettes pour la galerie. Les hommes étaient liés à des troncs d’arbres ployés l’un contre l’autre. Lorsque ces troncs étaient libérés, les corps étaient déchirés en deux. Les femmes étaient attachées à des chevaux et traînées à terre jusqu’à leur mort.

Quant aux Arméniens, Assyriens et Grecs, qui ne furent pas exterminés, réduits en esclavage dans des harems, ou enlevés et convertis par la force à l’islam, ils furent déportés de leurs terres d’origine. Ceux qui survécurent aux marches de la mort passèrent le reste de leur existence en exil, déracinés de leur culture et de leur civilisation, pleurant leurs familles massacrées et se languissant de leur terre ancestrale.

Les élites des médias donnent la parole à la soi-disant « humiliation » de la Turquie et non à l’humiliation, bien réelle, des victimes, des survivants et de leurs héritiers, subissant dans une angoisse constante mauvais traitements, spoliations, mépris et indifférence. Les élites des médias défendent la Turquie, alors que ce sont les martyrs et leurs héritiers qui méritent pitié et compassion.

En dépit des efforts de la Turquie pour humilier les victimes à l’époque des génocides – et prolonger cette humiliation jusqu’à aujourd’hui au moyen d’une spoliation culturelle, de la banalisation et du recours au bouc émissaire -, la dignité des victimes et de leurs descendants est demeurée étonnamment intacte.

Les crimes génocidaires de la Turquie sont restés impunis. Tout en continuant à profiter des maisons, des fermes, des terres, des biens, des institutions et des propriétés confisquées en 1915, la Turquie va jusqu’à accuser les victimes et les survivants de crimes qu’elle a elle-même commis. Et les élites des médias de présenter les plaintes des survivants comme des nuisances faisant entrave au « progrès ».

Ce sont les négateurs du génocide – les dirigeants et groupes de pression aux Etats-Unis, en Turquie, en Israël et en Azerbaïdjan – qui font entrave au progrès. Leur déni, leur duplicité et leur impudence ne signifient aucunement que les victimes des génocides et leurs héritiers soient vaincus. Nier la vérité ne l’invalide pas. De prétendues initiatives turques de « réconciliation », imposées aux Arméniens, aux Assyriens et aux Grecs, ne sauraient se substituer à des réparations sincères et des restitutions, lesquelles sont indispensables pour qu’un réel progrès ait lieu.

A ces négationnistes et obstructionnistes nous disons : « Vos tactiques sont transparentes. Les responsables, les bénéficiaires et les acteurs du génocide en cours contre les peuples arménien, assyrien et grec seront traduits en justice ! Vous pouvez vous dissimuler derrière la vérité, mais vous ne pouvez dissimuler la vérité. Nous persisterons et la vérité prévaudra ! »

[Lucine Kasbarian est une descendante de victimes et de survivants du génocide arménien et assyrien. Elle est l’auteur de Armenia : A Rugged Land, an Enduring People [Arménie : une terre farouche, un peuple qui perdure] (Minneapolis, Minnesota - USA : Dillon Press/Simon & Schuster, 1997 – ISBN 13 : 9780382394584).

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Source : http://www.assyriatimes.com/engine/modules/news/article.php?storyid=3409
Traduction : © Georges Festa – 03.2010
Cliché : http://www.armeniansandtheleft.com