dimanche 28 mars 2010

Levon Chanth - Naïri Zarian

Levon Chanth – Naïri Zarian

Regards sur le théâtre arménien

par Eddie Arnavoudian

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I. Levon Chanth et le théâtre de l’ambition politique et de la revanche maternelle.

La production théâtrale de Levon Chanth (1869-1951) n’a aucunement cet aspect négligeable que Hagop Ochagan lui attribuait sans appel. Le romancier Stepan Zorian, qui avait peut-être un regard davantage circonstancié, estimait que La Princesse au château déchu de Chanth (Œuvres choisies, Erevan, 1968), en dépit d’une indéniable valeur, ne pouvait se comparer à son autre œuvre, L’Empereur, qu’il considérait comme l’un des rares chefs-d’œuvre dénués de défauts de la littérature arménienne moderne. L’Empereur peut de fait surpasser La Princesse au château déchu, mais cette dernière, malgré quelques faiblesses singulières, possède encore la qualité d’un classique moderne. Située dans la Cilicie arménienne du 11ème siècle, il s’agit de l’histoire d’une revanche maternelle et d’une impitoyable ambition politique.

Après avoir capturé par traîtrise le château familial, le prince de Kessoun assassine l’époux de la princesse Anna et ses deux fils, s’emparant de leur Etat. A mesure que l’intrigue se dévoile, la douleur maternelle et les passions vengeresses qu’elle inspire deviennent presque palpables. Kessoun, la cible d’Anna, par son comportement personnel, son entêtement à séduire et donc humilier la femme dont il a tué l’époux, par son ambition à régner sans partage sur la région, est, si l’on peut dire, une belle incarnation des moeurs de l’époque et, ajouterons-nous, du brigandage des puissants à travers l’histoire. Pour mettre en œuvre sa revanche, Anna complote la mort des deux fils de Kessoun et ce, de la main même de leur père.

Or, par delà l’affrontement imminent entre Anna et Kessoun, émerge un drame peut-être plus tragique encore – celui de l’innocence, de la loyauté, de la droiture, de l’amour et du dévouement succombant à la revanche devenue aveugle. Brisée sur le plan émotionnel, Anna ne peut faire aucune distinction d’ordre moral ou humain. Les fils de Kessoun sont innocents. Sebouh, l’aîné, exècre la cupidité et la violence de son père, s’apprêtant même à le défier. Mais la princesse demeure indifférente, n’éprouve ni pitié ni considération à son égard et, à la fin du deuxième acte, manigance avec succès son meurtre. Mais à l’étape suivante, la revanche d’Anna est compliquée par la logique des émotions vivantes. Tandis qu’elle projette de tuer Adam, le fils cadet de Kessoun, elle ressent de l’amour pour lui et se trouve dès lors en proie aux passions irréconciliables de la revanche et d’un amour naissant. Les passages qui dessinent la victoire finale que ce dernier met en déroute soulignent combien les personnages de Chanth ne sont que les expressions empruntées d’idées. Anna n’est peut-être pas depeinte à la perfection, mais comme femme humiliée, comme mère vengeresse entraînée dans une passion pour un être dont elle projette la mort, elle possède une complexité et une profondeur qui touchent aux vérités humaines.

Tandis que Kessoun persiste dans ses tentatives pour séduire Anna, la jalousie étouffée de Sophia, son épouse grecque, explose, révélant par ailleurs comment, dans le monde médiéval, même les mariages des femmes de la classe dirigeante ne sont que des jouets dans le projet de seigneurs féodaux luttant pour acquérir et conserver un territoire. Chez Sophia, la condition de la femme aristocratique, ainsi que certains des traits sociaux de l’époque, sont représentés de manière frappante, en particulier dans sa haine d’aristocrate grecque envers les Arméniens qu’elle considère comme des êtres inférieurs. Dans La Princesse, Chanth parvient de fait à reconstituer un cadre historique authentique au théâtre – évoquant les affrontements destructeurs entre Arméniens et féodaux d’autres nations, et des scènes de guerre qui ne sont pas sans rappeler la Chronique de l’historien Mateos Ourhayetsi [Matthieu d’Edesse], au 13ème siècle.

La fin de La Princesse au château déchu est tout à la fois terrible et déconcertante. L’esprit de vengeance maternelle l’emporte haut la main et Anna exhorte inlassablement Adam au parricide, puis le trahit auprès de son père qui tue alors son second fils pour se défendre. A mesure que la vérité éclate, Kessoun est bouleversé et ulcéré, réalisant qu’il est victime de la revanche d’Anna. Or, par une manifestation brutale d’égoïsme personnel, sans plus se lamenter et sans hésiter, il décide d’en finir avec son rival de toujours, Toros, et de réaliser ainsi son ambition de longue date d’avoir la prééminence parmi les seigneurs de Cilicie.

La Princesse au château déchu n’est pas sans défauts. Sebouh émerge tel un refuznik, un rebelle, opposé à une morale de prédation, mais comme personnage il est fragile, empreint d’une idéologie de carton pâte. Ses critiques des mœurs contemporaines n’ont aucune authenticité, ni même le pâle écho de cette indignation passionnée que l’on observe dans les vitupérations contemporaines de Lambronatsi au 11ème siècle. Outre ces faiblesses, l’on constate une certaine incongruité de langage, un décalage entre le propos de la pièce et le langage terre à terre des personnages. En outre, l’évolution des caractères n’est pas tant un processus, une maturation des relations qu’un événement quasi miraculeux. Anna, par exemple, qui brûle de se venger, tombe brusquement, sans aucune indication préalable, amoureuse d’une de ses victimes.

Or le balancement entre ces imperfections et d’autres est la somme profondément passionnée d’une revanche dictée par l’amour et d’une ambition politique expansionniste. Résultat, le récit fascinant de douleur et de revanche personnelle d’une mère, d’égoïsme et d’ambition, de jalousie et de haine, de cupidité et de déception politique, qui révèlent une part de l’aspect le plus sombre de l’humanité, mais aussi, bien qu’en surface, les instincts les plus nobles et les plus aimables, mis ici en échec, quoi qu’ils puissent être.

II. Naïri Zarian – Le bel Ara vacillant

Comparé à Bebo de Gabriel Soundoukian, à La Princesse de Levon Chanth ou à Nazar le brave de Demirjian, Le bel Ara, de Naïri Zarian (1900-1969), tragédie épique en cinq actes (Œuvres, vol. 2, Erevan, 1962), est moins impressionnant et cela, en dépit de passages d’une incontestable beauté poétique. Traduction en vers, à l’ère soviétique (1940), de l’épopée célèbre de la mort du roi arménien pré-chrétien Ara, luttant pour son indépendance contre l’ambitieuse reine d’Assyrie Shamiram [Sémiramis] (1), Le bel Ara est trop ampoulé, dans le climat patriotique de la Seconde Guerre mondiale qui l’entoure, pour atteindre à l’art véritable. Il suggère cependant quelques commentaires, sinon un rééquilibrage de son image généralement admise de chef-d’œuvre du théâtre arménien.

Dans l’acte 1, les personnages apparaissent de façon prometteuse, dans des poses qui suggèrent la scène. Or cette promesse demeure sans suite. Il n’y a guère de vitalité dans les relations entre des personnages sans vie, bien que parfois chamarrés d’atours poétiques. L’on constate une absence de regard personnel, d’une véritable vision d’auteur, d’une sensibilité personnelle qui exprimeraient la nouveauté, la vivacité et l’énergie de l’interprétation, par delà une simple répétition formelle. Rien de naturel, en outre, dans le déroulement de l’intrigue dans l’acte 2. S’il se manifeste dans l’expression de l’ambition impériale de Shamiram, dans sa passion pour Ara ou dans sa détermination à le vaincre ou à faire sa conquête, il s’effondre alors dans une verbosité qui caractérise l’essentiel des procédés usités. Le dialogue ne fixe pas avec précision ou fraîcheur la vie ou l’émotion véritable. L’on obtient au contraire une interprétation formelle et livresque.

Pourtant, à la fin de l’acte 2, impressionné par quelques instants de poésie, le lecteur persévère. Mais tout espoir résiduel de guérison se brise, lorsque la scène se transporte en Arménie dans l’acte 3. Là encore, d’assommants personnages défilent sur scène, déclamant un patriotisme sentimental teinté de visions d’une déplaisante grandeur nationale. Tout cela est d’autant plus regrettable que Zarian démontre un véritable talent poétique. Répondant, par exemple, à un compliment d’Ara sur la valeur de ses conseils, Vashdag, afin de souligner sa loyauté et de son attention, déclare que ses paroles « vous entourent tels des soldats gardant votre trésor ». Or, quelques couplets achevés sur le plan poétique ne parviennent pas à recouvrir une scène intellectuellement et artistiquement aride.

Qu’à cela ne tienne ! Les deux derniers actes nous offrent une résurrection inespérée. Lors de confrontations, tout d’abord entre Nvart, la reine d’Arménie, blessée et jalouse, et son roi, et entre Ara et Shamiram, la pièce acquiert pour la première fois une force saisissante. Des scènes poignantes montrent le souverain arménien à la fois chef d’Etat et homme ordinaire, tergiversant, hésitant et calculant, tandis qu’il pèse des choix personnels ou politiques, se demandant comment ceux-ci l’affecteront, lui et le destin de son Etat. Dans cette pâte vivante, comme dirait Hagop Ochagan, Shamiram ressuscite, telle une étonnante reine guerrière, mais aussi désespérée par son échec à gagner l’amour d’Ara. D’où de puissants passages dialogués qui saisissent de façon frappante avancées et reculades lors de la bataille entre Arméniens et Assyriens à la fin de la pièce.

Le bel Ara n’est pas sauvé pour autant et demeure globalement insuffisant de par son manque de naturel, son incapacité à enflammer l’intrigue et les personnages. Ironiquement, ce genre de défauts, lorsqu’ils sont en partie surmontés, sont surpassés par des personnages qui sapent la visée réellement patriotique de l’auteur. Ces personnages plus frappants sont les égoïstes, infatués d’eux-mêmes et rapaces – autrement dit, Shamiram et Gatmos, le marchand arménien, qui pousse à une conquête arménienne de l’Assyrie, laquelle faciliterait son enrichissement personnel ! Conséquence de cette iniquité dépeinte avec force, la vertu apparaît artificielle et faible. La véritable réussite des personnages équivoques de la pièce est ainsi d’exposer la vacuité des personnages patriotiques que l’auteur veut promouvoir.

Il est difficile de comprendre l’enthousiasme entourant Le bel Ara. D’aucuns ont pu se laisser entraîner par quelques éclats de poésie ou par le traitement, dans l’Union Soviétique de Staline, de thèmes patriotiques repris d’anciennes épopées nationales. Les commentateurs ont peut-être été dépassés par le charme d’une langue recourant aux ressources de l’arménien classique à une époque où l’arménien, comme d’autres langues en Union Soviétique, était systématiquement bafoué. Or si tout cela inspire un commentaire historique, cela n’équivaut pas à un art durable. Naïri Zarian déploie parfois un réel talent littéraire. Mais qui fut hélas en grande partie défiguré par la machine bureaucratique soviétique. Bien qu’écrit en vue d’inspirer le digne combat antifasciste de l’Union Soviétique, Le bel Ara demeure malheureusement un exemple de ce talent contrarié.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

NdT

1. Sémiramis, épouse du roi Shamshi-Adat V, qui régna en Assyrie de 823 à 810 av. J.-C. – source : http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/fr/6histoire/a_d/0_ara.htm

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20091222.html
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.
Clichés : http://arvest.armenia.ru (Levon Chanth) - http://www.littlearmenia.com (Nairi Zarian).