vendredi 19 mars 2010

Oudis, Azerbaïdjan / Udis, Azerbaijan

Eglise de Nij, Azerbaïdjan
© en.wikipedia.org

Une ancienne communauté chrétienne qui décline en Azerbaïdjan

par Farman Nabiev, Sadyq Fataliev et Fidan Mamedova à Nij

www.iwpr.net


[Le peuple oudi, une ancienne communauté caucasienne, face au choc de l’émigration.]

En dépit de ses problèmes, le village de Nij accueille chaleureusement le visiteur. Lorsque les correspondants d’IWPR s’enquièrent de la route conduisant à cette nombreuse communauté au nord de l’Azerbaïdjan, le passant qui s’arrête pour les aider n’est satisfait que lorsqu’il nous aura conduits au seuil de la maison que nous cherchions.

Il n’est guère difficile de trouver des habitants du lieu, car les femmes passent une grande part de leurs journées dans les magasins au centre de Nij et les hommes dans ses salons de thé, où un étranger vous invitera quasiment à coup sûr à prendre un verre de thé.

Si vous êtes invités chez l’habitant, vous ne pourrez partir sans vous être restauré à une table décorée de fruits, de pâtisseries et de confitures.

La population de Nij appartient majoritairement à un petit groupe ethnique appelé les Oudis. Ils sont étonnants à de nombreux titres : ils sont chrétiens dans un pays où les musulmans dominent presque entièrement ; leur langue n’a rien à voir avec celles des grandes nations du Caucase – l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie ; et ils peuvent faire remonter leurs origines à un ancien peuple, les Albanais du Caucase (qui n’ont rien à voir à ceux des Balkans).

Malheureusement, l’avenir de ce peuple singulier est maintenant menacé par l’émigration. Les Oudis se retrouvent par ailleurs mêlés sans le vouloir à un litige historique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Un peu plus de 4 000 habitants, sur les 7 000 que compte Nij, sont Oudis. Ils vivent dans une riche région agricole – comme le note Sahib Muradov, le directeur de la bibliothèque locale, leur village est le plus prospère des soixante communes composant le district de Gabala.

« Nij possède le plus grand marché de la région, précise-t-il. Des produits venant de tout l’Azerbaïdjan sont amenés ici. Il y a une grande demande pour les noisettes, les châtaignes, les noix, les pommes et les légumes cultivés par les habitants de Nij. Et notre vin de muscat est unique. Dans notre village les gens sont plutôt aisés… Mais il est vrai aussi que certains partent. »

Au marché dominical, il est évident que les prix sont bas, laissant supposer que le niveau de vie au village n’est pas élevé. La récolte des noix n’a guère été abondante cette année et les prix bas frappent durement les habitants.

La plupart de ceux qui partent chercher du travail sont des jeunes, qui se dirigent en majorité vers la Russie.

« Les jeunes cherchent une vie confortable, nous confie Gerasim Chulayury. Ils ne partiraient pas s’il y avait des commerces et des usines en activité au village. »

La seule usine du village – une conserverie de l’époque soviétique – est depuis longtemps désaffectée, tandis que ceux qui y travaillaient sont toujours au chômage.

Sur les cinq collèges, trois enseignent en russe et deux en azéri. La langue oudie n’est enseignée qu’à l’école primaire, et la plupart des enfants oudis partent dans les écoles russes.

Sergéi Dallarin, directeur du Collège N° 1, vieux de 150 ans, reconnaît que de nombreux jeunes préfèrent étudier à l’étranger, généralement en Russie : « Lorsqu’ils obtiennent leur diplôme à l’université, ils ne reviennent pas au village, car il n’y a pas de travail pour eux. Résultat, le nombre d’Oudis vivant à Nij ne cesse de se réduire. Le village comptait 6 000 Oudis il y a dix ans, alors qu’aujourd’hui ils ne sont plus que 4 500. »

« Nos représentants étaient fonctionnaires, précise Mikhail Gangalov, qui dirige le Centre Culturel Oudi. Aujourd’hui, à cause du problème de l’émigration, il ne reste pratiquement plus d’Oudis éduqués dans le voisinage, ce qui signifie qu’il n’y a personne pour nous représenter dans les structures étatiques. Voilà pourquoi, ces dernières années, les Oudis – contrairement aux autres groupes ethniques – n’ont même pas été consultés, lorsque des décisions concernant les minorités nationales furent prises. »

Les Oudis sont unanimes à dire qu’il n’y a pas de tensions avec les Azerbaïdjanais.

Un habitant, nommé Ashot, écrit des poèmes en azéri sous le pseudonyme d’Udioglu. « J’écris en azéri, parce que tous les Oudis parlent, écrivent et lisent cette langue, dit-il. Nous sommes liés depuis longtemps aux Azerbaïdjanais. »

L’épouse d’Ashot est oudie du côté de sa mère et azerbaïdjanaise du côté de son père. Le frère aîné et la sœur d’Ashot sont aussi mariés à des Azerbaïdjanais de souche.

Nij connut une crise à la fin de la période soviétique, lorsque les Oudis, dont les patronymes finissaient à cette époque par le suffixe, voisin de l’arménien, « -ian », furent souvent identifiés par mégarde comme Arméniens.

« Il y eut des problèmes à la fin des années 1980, lorsque débuta le conflit avec les Arméniens, se souvient Vidadi Mahmudov, représentant local du gouvernement, lui-même à moitié Azéri et à moitié Oudi. Quand les Arméniens se mirent à quitter l’Azerbaïdjan en masse, un rumeur se répandit, selon laquelle Nij abritait des Arméniens… Mais le gouvernement local et les autorités vinrent à bout de ces forces qui tentaient d’enflammer les passions et les empêchèrent de nous nuire. »

Résultat, seuls un nombre limité d’Oudis partirent en Arménie.

Ces dernières années, les Oudis se sont défaits du suffixe « -ian » et de jeunes Oudis commencent à servir pour la première fois dans l’armée azerbaïdjanaise.

« Aujourd’hui, nous sommes fiers de dire que vingt jeunes hommes représentent les Oudis dans l’armée. », ajoute Mahmudov.

L’association arménienne harcela le village, il y a deux ans, lorsqu’un projet visant à restaurer une église ancienne fut sujet à polémique. Les travaux dans l’église chrétienne albanaise de Nij ont été achevés l’année dernière (NdT : 2006], grâce au soutien de l’ambassade de Norvège en Azerbaïdjan. Elle servait auparavant d’entrepôt.

« Maintenant, les Oudis peuvent venir à l’église chaque semaine allumer une bougie, prier et faire un don, nous confie Sevan Magari, le gardien et jardinier de l’église. Ces dons composent mon salaire, je suis le seul salarié de l’église à ce jour. Actuellement, trois villageois reçoivent un enseignement religieux, on aura donc bientôt nos propres prêtres. Il existe deux églises grégoriennes [arméniennes] dans le village, bien que personne n’y aille. »

L’ambassadeur de Norvège, Steinar Gil, refusa d’assister à la cérémonie d’ouverture de l’église, après que des habitants du village aient effacé des inscriptions arméniennes lors des travaux de restauration.

Robert Mobili, chef de la communauté oudie en Azerbaïdjan, légitime cette action : « Nous n’estimons pas nécessaire de laisser des inscriptions dans une langue étrangère sur un des principaux lieux saints des Albanais, d’autant plus que ces inscriptions ont été apposées après que l’Eglise albanaise ait été placée sous la protection de l’Eglise arménienne. »

Car cette église témoigne d’une question plus large, profondément controversée.

D’après les historiens azerbaïdjanais, les Oudis ou Albanais auraient subi une assimilation forcée de la part des Arméniens au cours des derniers siècles et la plupart des églises en Azerbaïdjan et dans la région disputée du Nagorno-Karabagh ne seraient pas arméniennes, mais chrétiennes albanaises.

« Cette église fut bâtie en 1723, nous précise l’historienne Farida Mamedova. En 1836, l’Eglise albanaise fut cédée à l’Eglise apostolique arménienne. Ce ne fut pas seulement une cession matérielle ; cela signifie que toute la littérature, toute l’orfèvrerie religieuse et, plus important encore, les bibliothèques et les ouvrages de l’Eglise furent livrés à l’Eglise arménienne. »

Selon Mme Mamedova, l’Eglise arménienne détruisit la littérature albanaise, ce qui explique pourquoi il n’en reste plus rien.

Même si beaucoup de gens quittent leur village, Nij demeure le centre spirituel des Oudis d’Azerbaïdjan. Quatre des six cimetières que compte le village sont oudis. D’après le directeur du Centre culturel, M. Gangalov, des gens aisés vivant à l’étranger ramènent leurs morts à Nij pour les y enterrer.


[Farman Nabiev est le rédacteur du journal régional Mingechevir Ishiqlari, et Fidan Mamedova est correspondante pour le journal Khazri. Tous deux sont membres du projet Réseau pour le Journalisme Trans-Caucasien, financé par l’Union Européenne. Sadiq Fataliev est journaliste azerbaïdjanais indépendant.]

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Source : http://www.iwpr.net/?p=crs&s=f&o=336658&apc_state=henpcrs
Traduction : © Georges Festa – 08.2007