samedi 27 mars 2010

Pour une culture de paix / For a culture of peace


D’une culture de guerre à une culture de paix

par Bruce Kent

www.opendemocracy.net


[Le temps des traditionnelles réponses militaires est dépassé. Notre culture est une culture de guerre, mais les cultures peuvent changer. Plus que jamais, nous avons besoin d’une éducation à la paix et à la compréhension entre les nations.]

Je me baladais il y a quelque temps avec des amis dans un cimetière à West Hampstead. Nous cherchions le mémorial érigé en l’honneur d’un homme dont je venais juste d’entendre parler, Sir William Randal Cremer. Pourquoi ? Parce qu’il fut le premier Britannique à recevoir en 1903 le Prix Nobel de la Paix. Nous finissons par trouver son mémorial, recouvert de ronces. Sur la liste des célébrités à l’entrée du cimetière, son nom n’apparaît même pas. Un héros de paix, qui passa la plus grande partie de sa vie à promouvoir l’idée que les litiges entre nations peuvent et devraient être réglés au moyen d’un arbitrage et non de la guerre, maintenant oublié. Les noms de Douglas Bader, Leonard Cheshire, Earl Haig ou du Général Montgomery, par exemple, résonnent de suite chez tous ceux de ma génération, comme dans les têtes de gens beaucoup plus jeunes. Celui de Cremer nullement.

Ce cimetière me rappela une fois de plus que notre culture est une culture de guerre et de violence, non de paix. Que cela semble si évident. Les mâles de notre famille royale n’ont de cesse d’apparaître en uniforme. Leur rite de passage est le service dans les forces armées. Les manifestations et défilés publics sont souvent dominés par les militaires. Notre Dimanche du Souvenir, où nous sommes requis de songer à « nos morts », est quasiment devenu un jour obligé de fête nationale. Aucun présentateur de télévision, aucun homme politique ne songerait à paraître sans son coquelicot vermillon. Les meetings militaires aériens conviennent à merveille aux sorties familiales et aux pique-niques. De grandes cathédrales et églises abondent en mémoriaux militaires. Les aumôniers militaires ont rang de militaires, avec les salaires et pensions afférentes. Les films de guerre et les histoires de guerre sont la matière première des médias. Les jeux de guerre continuent à être des cadeaux acceptables pour les enfants. L’institution des cadets demeure de rigueur dans les collèges publics. Des équipes de recrutement font régulièrement la tournée des écoles. Nous allons même avoir une « Journée nationale des forces armées » afin de promouvoir un plus grand respect envers les armées. La violence grossière dans les médias constitue maintenant une distraction normale.

Les cultures changent et il devrait être de notre devoir de faire de la nôtre une culture de paix, non de guerre. Sans rabaisser, ni dénigrer le courage des militaires ou leur rôle dans notre société, comment réduire leur signification importante dans notre psyché nationale et leur substituer une fierté d’être en paix ?

Acceptons que les cultures changent, et la chose suivante dont nous devons nous convaincre, c’est qu’il nous est possible de promouvoir un tel changement. Le racisme et l’antisémitisme existent encore, mais ne sont plus acceptables. Fumer était autrefois si normal que les non fumeurs finissaient par avoir l’impression d’être des mauviettes. Plus maintenant. L’homophobie était affichée et presque normale. Plus maintenant. Les cultures changent, parfois en mieux, parfois en pire. Et nous pouvons aider à ce qu’elle change en mieux.

Par où commencer ?

Les manifestations et défilés publics, par exemple, n’ont pas à avoir un caractère exclusivement militaire. Laissons, bien entendu, les militaires y prendre part, mais si la capacité requise est le courage, pourquoi n’y aurait-il pas aussi des représentants d’autres corps de l’Etat ? Des forces de l’ONU chargées du maintien de la paix. Des pompiers. Des gardes-côtes. Des équipes de sauvetage en mer et des ambulanciers. Des policiers. Peut-être devrait-on n’avoir qu’une seule Journée nationale du Courage, lors de laquelle nous honorerions tous ceux qui risquèrent leur vie au service de l’Etat.

Et pour les écoles et collèges ? Je garde espoir qu’un jour, à mesure que se développe une prise de conscience de la citoyenneté globale, chaque élève partant dans un collège reçoive des exemplaires personnels de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La citoyenneté figure maintenant dans les programmes, mais est rarement pensée en tant que citoyenneté internationale. Le Rapport final de la 1ère Session des Nations-Unies sur le Désarmement en 1978 appelait en particulier à éduquer sur les questions de la paix et de la guerre. La plupart des gens n’ont aucune idée qu’une telle session ait pu exister, ni de ce qu’elle déclara au sujet de l’enseignement public. La Charte des Nations Unies elle-même demeure un document largement méconnu.

Les services d’orientation dans l’enseignement secondaire ne devraient pas proposer uniquement des opportunités de travail dans l’armée. L’on devrait demander aux parents si le fait de travailler dans l’exportation d’armes puisse être valorisé par la publicité. Ces services d’orientation devraient aussi diffuser une information sur les emplois, rémunérés et bénévoles, dans les domaines de la paix, de la justice et des droits de l’homme, ainsi qu’une information sur les filières de l’enseignement supérieur centrées sur la paix. L’étude des langues étrangères est aujourd’hui trop souvent négligée.

Chaque école devrait peut-être se jumeler avec une école d’un pays dans lequel sévit, ou pourrait sévir, un conflit violent. Trop souvent, collecter des fonds pour des projets dans des pays plus pauvres marque le début et la fin de la compréhension entre les nations. Pourquoi avons-nous un monde aussi inégal ? Telle est la question qu’il faut mettre en avant.

Quelques pays développent maintenant l’idée d’un ministère de la Paix. Quelle bonne idée ! Une instance officielle gouvernementale, chargée de contrôler de quelle manière les politiques de tous bords encouragent ou nuisent aux perspectives de paix. Ce genre d’instance pourrait contrer certains dogmes qui prédominent encore dans l’opinion – par exemple, le fait que la Seconde Guerre mondiale fut la seule manière d’arrêter Hitler et que la bombe atomique fut la seule manière de mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Mythes qui continuent encore à dominer la conception de la guerre et de la paix.

Les fêtes nationales pourraient contribuer avec quelques ajouts. Peut-être pourrions-nous ajouter certains jours spécifiquement consacrés à la paix dans notre liste actuelle. Le 15 Mai est la Journée Internationale des Objecteurs de conscience. La Charte des Nations Unies fut signée le 26 juin 1945. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme fut adoptée à l’unanimité le 10 décembre 1948. Ces trois ajouts seraient un début. Supprimons les jours fériés et remplaçons-les par quelque chose qui ait davantage de sens.

Les noms de lieux ne sont pas sacrés et certains pourraient tout à fait être modifiés. Il est probablement trop tard pour faire quelque chose quant à Trafalgar Square ou Waterloo Station. Mais quid du parc Greeham Common pour le territoire libéré après les Jeux Olympiques ou du stade Douglas Home bâti en l’honneur de l’officier britannique qui alla en prison durant la Seconde Guerre mondiale au lieu d’ouvrir le feu sur des civils en 1944 ?

De nombreux musées devraient aussi se recentrer. Certains le font déjà. Le Musée Impérial de la Guerre à Londres, par exemple, accueille régulièrement des colloques d’historiens sur la paix et organise des expositions aux antipodes de la guerre. Le Musée National des Armées organisa dernièrement une exposition consacrée aux représentations des blessures faciales qui résultèrent de la Première Guerre mondiale. Quiconque regardait ces représentations ne pouvait que songer à l’horreur, à la vanité et à compassion qu’inspire la guerre.

J’ai récemment visité le Musée d’Hiroshima, qui rappelle le désastre du 6 mai 1945. Quiconque a vu ce genre d’exposition ne saurait parler avec désinvolture de guerre nucléaire.

Tant d’autres institutions pourraient aider à promouvoir une culture de paix. Les autorités locales ont leur indépendance. Déjà, certaines créent et publient des parcours de paix autour de leurs villes et cités en direction de sites ayant rapport à la paix. Londres a commencé avec le Mémorial Gandhi dans Tavistock Square. Maires pour la Paix est une belle initiative, qui fut lancée par le maire d’Hiroshima. C’est devenu maintenant un mouvement international d’autorités locales.

La paix est trop importante pour être abandonnée aux gouvernements

L’époque se prête au changement. Nul besoin d’avoir un doctorat pour comprendre que globalement nous faisons face à des menaces visant réellement notre sécurité, contre lesquelles il n’existe pas de réponse militaire traditionnelle. Le terrorisme n’est pas la seule menace de cet ordre. Pour la plupart des gens, la sécurité signifie un soutien familial, un lieu de vie sûr, un emploi, un bon système de santé, une protection pour les plus âgés et avoir de quoi manger.

Certes, nous nous prémunissons à bon droit contre les cambrioleurs, mais vivre en bonne entente avec nos voisins est bien plus important qu’armer chaque maison avec des armements qui, s’ils sont utilisés, peuvent détruire toutes les maisons dans la rue.

Chaque filière universitaire, artistique ou scientifique, devrait peut-être avoir une véritable composante internationale de paix. Les scientifiques doivent apprendre à refuser la recherche militaire, en particulier lorsque celle-ci vise au développement d’armes de destruction massive. Les avocats en herbe et nos tribunaux devraient être capables de promouvoir et de renforcer le droit international et national à cette fin.

Les Eglises devraient revoir certains aspects de leur langue liturgique, de leurs hymnes et la partialité de l’Ancien Testament à l’égard de tel ou tel peuple. Les cérémonies du Jour du Souvenir pourraient comporter une perspective plus internationaliste. Il s’agit d’une journée idéale pour transmettre ce message central : « Honorez tous ceux qui sont morts à la guerre en travaillant à l’élimination de cette même guerre. » Les guerres, quoi qu’on puisse vous dire, ne sont ni inévitables, ni obligatoires.

Les groupes contre la pauvreté et pour la protection de l’environnement doivent faire savoir clairement que la guerre est une cause majeure de pauvreté et de nuisance écologique. Le réchauffement global résulte en partie de l’activité militaire. Devenant à son tour facteur de guerre. Trop souvent, les groupes en faveur du développement négligent de mettre en avant le fait que la guerre est l’une des causes majeures, sinon la cause majeure, de la pauvreté dans le monde.

La compétition actuelle pour des ressources essentielles telles que l’eau causera des conflits et un afflux de réfugiés par millions. Les conflits liés aux ressources conduiront à la guerre, à moins que des systèmes non violents de droit et de justice soient mis en place. Les 3,250 milliards de milliards de dollars, dépensés chaque année pour les armées dans le monde, constituent véritablement ce que le Président Eisenhower qualifia un jour de « vol auprès de ceux qui ont faim… ».

Il existe aujourd’hui 27 000 armes nucléaires dans le monde, représentant chacune un Hiroshima potentiel, et chacune d’elles sujette à accidents. Plusieurs accidents majeurs se sont déjà produits, parmi des dizaines d’autres moins graves, qui auraient pu conduire le monde au bord d’une catastrophe nucléaire. Telle est la sécurité d’une maison devenue folle.

Lord Louis Mounbatten pourrait avoir le dernier mot. En 1979, décrivant la course aux armements nucléaires, il rappela ce vieil adage romain : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » et qualifia cette course de « totale absurdité nucléaire ». Rompant avec la culture de son propre passé militaire, risquant l’impopularité et ayant le courage d’explorer de nouvelles directions. Tâche qui nous incombe à tous, si nous voulons sérieusement bâtir une culture de paix. La culture doit changer. Nous faisons tous partie du processus conduisant au changement.

[Bruce Kent est vice-président du Mouvement pour le Désarmement Nucléaire [CND – Campaign for Nuclear Disarmament], Pax Christi et du Mouvement pour l’Abolition de la Guerre.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/5050/bruce-kent/from-culture-of-war-to-culture-of-peace-0
Traduction : © Georges Festa – 03.2010.