samedi 27 mars 2010

Varujan Vosganian

© Polirom, 2009

Vosganian et ses fragiles murmures

Akhtamar on line, n° 91, 15.03.10


Nous avons eu la bonne fortune de tomber sur quelques extraits, traduits en italien, d’un beau livre publié en Roumanie.
Le volume s’intitule Cartea Şoaptelor [Le Livre des murmures] et son auteur est Varujan Vosganian, président de l’Union des Arméniens de Roumanie, vice-président de l’Union des Ecrivains roumains, tout en exerçant des fonctions politiques (il est sénateur de la République de Roumanie et ancien ministre des Finances de 2006 à 2008).
Le Livre des murmures débute par un registre pittoresque, dans une ruelle arménienne de la Focşani des années 50, au siècle dernier, parmi les vapeurs de café et les arômes de la cantine de tante Armenuhi, de vieux livres et des photographies de l’oncle Garabet. « Les vieux Arméniens de mon enfance » de Varujan Vosganian n’ont pas d’histoires agréables à raconter, mais des événements inquiétants. En les racontant, ils cherchent à se libérer de leur traumatisme et de celui de leurs prédécesseurs. L’histoire du génocide arménien de 1915, l’histoire des convois interminables de déportés dans les cercles de la mort, dans le désert de Deir-es-Zor, l’histoire des Arméniens qui ont pris la route de l’exil trouvent dans ces pages une illustration déchirante.
Il ne s’agit pas d’un livre de souvenirs (l’auteur n’ayant pas vécu directement ces faits), mais plutôt d’une biographie du 20ème siècle, raconté par ceux qui l’ont vécu. Dans Le Livre des murmures, l’on retrouve toutes les plaies de ce siècle : les guerres mondiales, le génocide, le totalitarisme, l’exode et la recherche vaine de sa propre identité. Le 20ème siècle a inventé la mort non quantifiable et les fosses communes. Il s’agit en premier lieu de la tragédie du peuple arménien, mais aussi de celle du peuple roumain, de tous ceux qui ont subi l’histoire, au lieu de la vivre. Tous les personnages sont réels, les événements qu’ils ont vécu sont réels et c’est précisément pour cela que Le Livre des murmures paraît aussi invraisemblable, précisément parce que aussi réel.
Dans l’attente d’une édition italienne annoncée, Akhtamar on line a le plaisir de présenter à ses lecteurs les premières feuilles du livre dans la traduction italienne d’Anita N. Bernacchia [trad. française Georges Festa].


Varujan Voskanian

Le Livre des murmures


Je suis surtout celui que je n’ai pas réussi à réaliser.
La vie la plus réelle que je porte, tel un faisceau de serpents noué à une extrémité, est une vie non vécue. Je suis un homme qui, sur cette terre, a vécu sans limites. Et qui n’a pareillement pas vécu.
Mes parents sont en vie. Autrement dit, je ne suis pas, pas encore, complètement né. Ils se préoccupent encore d’émousser mes épaules ossues. De bousculer mon esprit intérieur, aux contours changeants, telles ces amphores des Grecs anciens adoptant la forme du vin qui gonflait à l’intérieur. De polir mon visage cuivré.
Comme je ne suis pas encore né tout à fait, la mort est encore lointaine. Je suis si jeune que je pourrais l’aimer, telle une jolie femme.
Mon premier maître fut un vieil ange. Qui nous aurait observés de loin, au fond d’une cour, aurait vu un enfant assis aux pieds d’un immense noyer. En réalité, j’étais assis aux pieds de ce vieil ange, qui était mon maître. Son ombre sentait l’iode et mes doigts, en écrivant, se maculaient de ses ombres, tel du sang coagulé. Au point que je ne savais plus à qui était cette blessure, moi ou lui.
De lui j’ai appris que le nom n’est d’aucune utilité. Jusqu’au mien, en l’écrivant sans majuscule tel le nom d’un arbre ou d’une bête sauvage. Nous nous parlions sans mot dire et c’était un bonheur, comme lorsque tu cours, pieds nus, sur l’herbe. Il ne reste pas d’empreintes, voilà pourquoi marcher sur l’herbe n’est pas un péché. Je jetais à terre mes sandales et courais dans les champs à la périphérie de la ville. Son ombre s’étendait sur la mienne et nous étions heureux.
Un beau jour, le vieil ange disparut. Je contemplai, perplexe, le noyer, son tronc épais, son feuillage boursouflé. De sa ramure descendaient des oiseaux. A l’automne, le vent secouait ses branches et les noix tombaient à terre. J’en brisais l’écorce et les mangeais. Elles étaient délicieuses. Je mangeais des parties de son corps. Depuis lors, je n’ai plus cherché le vieil ange. Ne reste que l’odeur d’iode et, parfois, je vois encore les marques noires et vertes sur mes doigts. Signe que sous la peau la chair n’est pas encore guérie.
La Focşani de mon enfance était une ville aux larges rues et aux demeures imposantes. Au fur et à mesure que je grandissais, les rues se rétrécissaient et les demeures rapetissaient. En réalité, elles avaient toujours été ainsi, mais mon regard d’enfant leur conférait, comme, du reste, au monde entier, des dimensions qui n’étaient immenses que pour moi seul. Dans les fondations des maisons et sous les piliers des vérandas, ce ne sont pas des poutres de bois sec que l’on devrait placer, mais des troncs vivants. Ainsi les maisons grandiraient avec leurs habitants, le monde ne se réduirait pas et le temps ne s’en apercevrait pas.
Peu de choses avaient changé depuis la Seconde Guerre mondiale. Notre quartier, dans la partie orientale de la ville, se déroulait le long de rues sans pavés, comme les trottoirs qui se distinguaient de la rue par une bordure en pierre, haute comme trois pommes. Les murs étaient en bois, peints parfois depuis peu. Le plus souvent, les planches étaient dépareillées et fixées l’une sur l’autre à l’aide de clous, sans peinture ou badigeonnées à la chaux. Au pied des murs poussait de la camomille. Nous cueillions ses petites fleurs parfumées à l’approche de l’automne. Grand-mère les déposait dans la cour afin de les sécher, pour les thés curatifs à prendre durant l’hiver. Tout comme elle faisait avec les abricots coupés en deux, l’été, et un peu plus tard, avec les prunes et les tranches de pommes. Avec les fruits secs tu arrivais à te rassasier, parce que tu les mastiquais longtemps. Et si tu avais la patience de les mastiquer suffisamment, ils acquéraient la saveur de la viande.
Notre rue était modeste. Elle ne comptait que dix maisons avec, en angle, les murs d’une fabrique de glace, que nous appelions « le Frigidaire ». La rue s’appelait 6 Mars 1945. Sur la plaquette avait été apposée une explication : « Instauration du premier gouvernement démocratique ». Après la Révolution de 1989, lorsque les autorités municipales ne jugèrent plus le gouvernement de 1945 aussi démocratique, le nom de la rue fut changé en Jilişte, pour des motifs que j’ignore. A cette époque, j’eus l’idée d’envoyer une lettre à la maison. Elle arriva quelques mois plus tard. La poste l’avait tout d’abord envoyée, cela lui paraissant plus commode, dans le district de Vrancea, mais dans le village nommé Jilişte. Le sang s’écoule avec plus de lenteur que le temps. Aussi les habitudes se perdent-elles plus malaisément. Une autre appellation se révéla un peu plus inspirée, à quelques encablures : rue de la Révolution. Après 1989, ce nom resta inchangé. Quelqu’un aura songé à la révolution qui lui plaisait davantage.
Lorsqu’il pleuvait, des ruisseaux se rassemblaient dans notre rue, finissant par se mêler l’un à l’autre. J’avais découvert le mot qui désignait ces cuvettes dans lesquelles, en temps de sécheresse, la terre devenait aussi fine que de la poudre. Ces cuvettes s’appelaient des rigoles.

© Varujan Vosganian, 2009
© Anita Natascia Bernacchia, 2010 (traduction italienne).

Varujan Vosganian. Cartea Şoaptelor. Polirom, 2009. 528 p. ISBN : 978-973-46-0887-4.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2091%20(15%20marzo)%20.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 03.2010.