jeudi 18 mars 2010

Xancepek / Dyarbekir

Sourp Giragos, Dyarbekir
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Réflexions à propos de Xancepek (et au-delà)

par Ayse Gunaysu

The Armenian Weekly, 26.04.08


« Xancepek » constitue ce que la population musulmane de Dyarbekir a l’habitude d’appeler « Gavur Mahallesi », à savoir le quartier où vivent les infidèles. Je me trouve au milieu des ruines de l’église arménienne de Saint Giragos à Xancepek, contemplant ce qui reste des exemples raffinés d’une maçonnerie superbe, recherchée, ces colonnes arquées et ces murs où seuls quelques minuscules fragments de carreaux aux couleurs éclatantes subsistent, ici et là. Seuls des yeux curieux et attentifs peuvent les voir. Au-dessus de mes amis et moi brille le soleil, car il n’y a plus de toit. Comparé aux environs densément peuplés de l’église, qui contrastent fortement avec son état de désolation, l’endroit ressemble à une scène d’un film de science-fiction. Le côté irrationnel d’avoir affaire à un lieu historique inattendu au beau milieu d’une ville surpeuplée, avec un manque total d’entretien, est bien la preuve – matériellement très douloureuse – d’une rupture tragique dans l’histoire sociale de Dyarbekir.

Nous entrons dans une des anciennes maisons arméniennes. Dans la cour, une jeune fille est étendue sur un matelas à même le sol, de toute évidence très malade, sa tête reposant sur les genoux d’une dame âgée, assise jambes croisées, soutenant sa tête d’une main, les yeux clos. Dans un autre coin, trois jeunes filles sont assises autour d’une grande marmite, affairées à quelque travail de cuisine. Elles nous accueillent, curieuses de savoir qui nous sommes et d’où nous venons. Nous parlons avec elles, prenons des photos. Durant cette journée, nous flânons dans Xancepek, accueillis par des familles kurdes, principalement des femmes, dont beaucoup ne parlent pas du tout le turc.
Deux mondes vivent côte à côte à Xancepek : un monde perdu, avec des églises délabrées témoignant silencieusement d’une réalité niée, et le monde actuel, apparemment inconscient de l’autre, mais victime d’une même culture, profondément enracinée, faite de violence.
Pour nous, l’absence du monde arménien est si tangible, qu’elle possède sa propre existence. Et que l’on ressent à chaque instant.
Tableau d’autant plus dérangeant que la population actuelle ne sait rien des compatriotes de leurs ancêtres. Ignorant tout de l’artisanat recherché qu’ils exerçaient jadis, des productions admirables d’une grande variété de professions et des œuvres d’art qu’ils créèrent. Ignorant tout de cette vie intellectuelle trépidante, des journaux et des revues qu’ils publiaient, de ces richesses culturelles. La réalité objective n’existe tout simplement pas ici ; elle n’a aucun sens, aucun contenu pour les habitants d’aujourd’hui. L’objectif visant à ensevelir toute une civilisation a été atteint avec succès.

Combien de gens portent encore en eux la mémoire insupportablement lourde de ce 1er juin 1915, jour où le gouverneur de Dyarbekir, le Dr Resid, « ordonna à sa milice d’évacuer 1 060 Arméniens et Arméniennes du quartier arménien de Xancepek et de les escorter jusqu’à la plaine de Dyarbekir par la porte de Mardin ? La population fut rassemblée et une proclamation fut lue à haute voix, proposant aux Arméniens la vie en échange d’une conversion à l’islam. Bien que la décision ne fit pas l’unanimité, les victimes refusèrent, après quoi elles furent dépouillées de leurs vêtements et de leurs biens. Puis la milice et les villageois kurdes locaux les massacrèrent à l’aide de fusils, de haches, de sabres et de poignards. De nombreuses femmes furent violées, certaines vendues comme esclaves. Les cadavres furent jetés dans des puits ou des fosses, ou laissés pourrir dans la plaine, « les hommes ventre à terre, les femmes adossées au sol ». » (1)
Autre aspect très grave de cette « méconnaissance », le fait que l’aptitude individuelle à se souvenir et la perception individuelle de la réalité sont totalement brisées, car tous les vestiges de l’histoire toute proche de la civilisation arménienne en Asie Mineure ont été détruits, en quête d’or et de richesses cachées, censées avoir été laissées par les précédents propriétaires. Autrement dit, ils savent ou savaient qu’il y eut des gens qui vécurent ici, qu’ils furent contraints d’abandonner en toute hâte leurs foyers et qu’ils purent cacher leurs richesses quelque part à l’église ou chez eux ou dans des puits. Ils savaient que beaucoup d’entre eux furent tués, mais ils ont fait en sorte d’oublier cette vérité pénible, l’ensevelissant profondément en eux ; beaucoup n’ont pas dit la vérité à leurs enfants et petits-enfants. L’âme humaine est effrayante par sa capacité à se souvenir des faits agréables et à ignorer ceux qui ne le sont pas. Capacité terrifiante d’un être humain à manipuler son propre esprit. Si bien qu’en réussissant à modeler les cœurs et les âmes, et aussi grâce à la capacité des êtres à manipuler leur esprit, génération après génération, la vérité cesse progressivement d’être une vérité. Le savoir cesse d’être un savoir. Le crime cesse d’être le crime des seuls responsables et le responsable cesse d’être le seul à avoir commis véritablement le crime. La population perpétue collectivement l’amnésie.
La Turquie au sens large – et pas seulement les nouveaux habitants de Xancepek – est ignorante des faits concernant les Arméniens, un des peuples les plus anciens et les plus actifs d’Asie Mineure.

Là aussi, le mécanisme consistant à savoir et ne pas savoir est à l’œuvre. Dans l’inconscient collectif de la Turquie, existe une vague conscience de l’existence d’un Arménien, musicien, architecte, voisin faisant une cuisine délicieuse, bijoutier, que l’on découvre dans des mémoires, ou dont on entend parler par un proche âgé, ou que l’on voit dans un film. Or la curiosité et le désir d’en apprendre sur l’origine de ces gens, leur enracinement dans ce pays, sont comme bloqués. L’ignorance relève donc en partie de la responsabilité de ceux qui dissimulent la vérité, mais aussi en partie de ceux qui choisissent de ne pas être curieux.

Tel est le processus par lequel des gens qui sont victimes d’un génocide sont assassinés doublement, la première fois par une arme, la seconde par le déni de la vérité. Un génocide est même plus qu’un génocide, lorsque l’on est non seulement condamné à mort, mais aussi condamné à ne pas exister dans les âmes de ceux qui demeurent, effacé non seulement de la surface de la terre, mais aussi des cœurs et des âmes des enfants et des petits-enfants de ceux qui furent jadis vos compatriotes, vos voisins. Voilà pourquoi le déni est la continuation de l’extermination sur le plan spirituel, émotionnel et intellectuel – un fait que refusent de reconnaître ceux qui situent encore le déni dans le domaine de la liberté d’expression.

Notes

1. Ugur Ungor, thèse de doctorat, L’administration du Comité Union et Progrès dans la province de Dyarbekir, 1913-1923, Université d’Amsterdam, Département d’Histoire, juin 2005.

Traduction : © Georges Festa – 05.2008
Source : http://www.armenianweekly.com/download/2/