jeudi 15 avril 2010

Aghet - Eric Friedler

Marc Rothko, Black, Red over Black on Red, 1964
© www.artinthepicture.com

Démons du passé
Le génocide arménien et les Turcs

par Benjamin Bidder, Daniel Steinvorth et Bernhard Zand

Der Spiegel, 08.04.2010


[Avril 2010 marque le 95ème anniversaire du début du génocide arménien. Un documentaire télévisé inhabituel montre ce qui motiva les meurtriers et pourquoi l'Allemagne et d'autres pays demeurèrent silencieux.]

Tigranuhi Asartyan aura cent ans cette semaine. Elle a rangé ses couteaux et fourchettes, il y a deux ans, lorsqu'elle perdit la sensation de la saveur, et l'an passé, elle a cessé de porter des lunettes, ayant perdu la vue. Elle vit au septième étage d'un grand immeuble à Erevan, la capitale de l'Arménie, et n'a pas quitté sa chambre depuis des mois. Elle tremble tandis que le froid pénètre la couverture de laine grise sur ses genoux. "J'attends de mourir", nous dit-elle.

Il y a quatre-vingt-dix ans, elle attendait dans un village, du côté turc de la frontière actuelle, cachée dans la cave d'une maison. Le cadavre d'une garçon arménien battu à mort gisait dans la rue. Des femmes étaient violées dans la maison voisine et cette fillette de huit ans parvenait à les entendre hurler. « Il y a des Turcs bons et mauvais », dit-elle. Les mauvais Turcs battaient à mort les garçons, tandis que les bons Turcs l'aidèrent, elle et sa famille, à s'enfuir derrière les troupes russes faisant retraite.

Avadis Demirci, fermier, a quatre-vingt-dix-sept ans. Si quelqu'un, dans ce pays, se souvient encore de ces choses, il est probablement le dernier Arménien en Turquie à avoir survécu au génocide. Demirci regarde par la fenêtre le village de Vakifli, où les massifs de lauriers roses et les mandariniers sont en pleine floraison. La Méditerranée est visible au loin, au bas de la montagne.

En juillet 1915, des unités de la police turque gagnèrent le village. « Mon père m'attacha sur son dos quand on s'est enfuis, se souvient Demirci. Du moins, c'est ce que mes parents m'ont raconté. » Armés de fusils de chasse et de pistolets, les habitants de son village et de six autres se retranchèrent sur le Musa Dagh, ou Mont de Moïse. Dix-huit ans plus tard, l'écrivain autrichien Franz Werfel décrivit la résistance armée de ces villageois contre l'avancée des soldats dans son roman Les Quarante Jours de Musa Dagh.

« Cette histoire est authentique, dit-il. Je l'ai vécue, même si je ne la connais que par les récits que l'on me rapporta. »

Eviter le mot

Mis à part l'ouvrage de Werfel - et la vision, depuis le mémorial de Tsitsernakaberd, situé sur une colline près d'Erevan, du Mont Ararat, éternellement enneigé et éternellement inaccessible -, il reste peu de gens se souvenant du génocide arménien, car les rares derniers survivants approchent de la mort.

De 1915 à 1918, entre 800 000 et 1,5 million de gens furent massacrés dans ce qui constitue maintenant l'est de la Turquie, ou périrent lors de marches de la mort dans le désert syrien, au nord-est. Il s'agit de l'un des premiers génocides du 20ème siècle. D'autres génocides - contre les Juifs d'Europe, au Cambodge et au Rwanda - ont depuis pris place dans l'histoire, du génocide arménien à nos jours.

La Turquie, sur le territoire de laquelle furent perpétrés ces crimes, continue à nier les actes des dirigeants ottomans. L'Allemagne, alliée de l'empire ottoman durant la Première Guerre mondiale, et l'Union Soviétique, bienveillante à l'égard de la jeune république de Turquie, n'avaient aucun intérêt à rendre public ce génocide.

L'Allemagne n'a toujours pas reconnu officiellement le génocide arménien. En 2005, le Parlement allemand, le Bundestag, appela la Turquie à reconnaître sa « responsabilité historique », tout en évitant d'utiliser le mot « génocide ».

A cause de l'importance politique et stratégique d'Ankara durant la Guerre Froide, ses alliés occidentaux ne jugèrent pas opportun un débat sur le génocide. Et le relatif manque de matériaux photographiques et filmés - comparé à la Shoah et aux génocides ultérieurs - rendait alors plus difficile encore le fait d'étudier et d'accepter la catastrophe arménienne. « Le développement des médias modernes, note Eric Friedler, cinéaste documentaire allemand (auteur du Silence des Quandt, 2007), arriva vingt ans trop tard pour l'étude de ce génocide. »

Or il existe des témoins contemporains, Allemands et Américains en particulier, dont les récits et la correspondance sont préservés au sein d’archives, principalement étudiées jusqu’ici par des spécialistes. Ce vendredi [9 avril 2010], afin de marquer le 95ème anniversaire du génocide, la chaîne allemande de télévision ARD diffusera Aghet (équivalent arménien de "catastrophe"), documentaire ayant fait l'objet de recherches élaborées, qui fait revivre les paroles des diplomates, des ingénieurs et des missionnaires.

Un groupe de vingt-trois acteurs allemands disent les textes d'origine - non dans le style d'un documentaire dramatique, réactivant les événements à l'aide d'un dialogue semi-fictif et de costumes historiques, mais dans de simples entretiens qui tirent leur efficacité du choix de textes et de la présentation, plutôt qu'une mise en scène, de l'Histoire.

Des documents de première main

Le premier intervenant est Hanns Zischler, acteur et auteur, héros du film Im Lauf der Zeit [Au fil du temps] du réalisateur Wim Wenders (1976). Il lit les mots de Leslie Davis qui, jusqu'en 1917, fut consul des Etats-Unis à Harpoot [Kharpert], ville située à l'est de l'Anatolie, où des milliers d'Arméniens furent regroupés, puis dirigés dans un convoi de la mort vers le sud-est. "Samedi 28 juin, écrit Davis, l'on annonça publiquement que tous les Arméniens et Syriens [Assyriens de confession apostolique arménienne] devaient partir dans les cinq jours. Le véritable sens d'un tel ordre peut difficilement être imaginé par ceux qui ne sont pas familiers avec les conditions particulières de cette région isolée. Un massacre, quelque horrible que ce mot puisse résonner, serait humain, comparé à cela."

Friedrich von Thun, comédien au cinéma et à la télévision, apparu dans La Liste de Schindler de Steven Spielberg (1993), joue Henry Morgenthau, l'ambassadeur des Etats-Unis. Il décrit ses rencontres avec le ministre ottoman de l'Intérieur, Talaat Pacha, lequel, au début de l'opération, oppose à Morgenthau la "décision irrévocable" de rendre les Arméniens "inoffensifs".

Après le génocide, Talaat convoque de nouveau l'ambassadeur des Etats-Unis et lui fait une demande qui, aux dires de Morgenthau, fut "peut-être la chose la plus étonnante que j'aie jamais entendue". Talaat voulait les listes des Arméniens ayant souscrit auprès de la New York Life Insurance et de l'Equitable Life of New York, compagnies américaines d'assurances. « Les Arméniens sont maintenant morts et n'ont pas d'héritiers, osa-t-il soutenir, et le gouvernement a donc droit à leurs intérêts. » « Naturellement, écrit Morgenthau, j'ai rejeté sa requête. »

Les comédiennes Martina Gedeck et Katharina Schüttler racontent les souvenirs de deux sœurs missionnaires, l'une suédoise et l'autre suisse. Hannah Herzprung et Ludwig Trepte relatent les expériences de deux survivants, tandis que Peter Lohmeyer lit des extraits du journal du consul allemand Wilhelm Litten, l’un des documents les plus atroces sur cette époque.

Le 31 janvier 1916, Litten est sur la route entre Deir-es-Zor et Tibni, dans l’actuelle Syrie, où il écrit la notice suivante dans son journal : « Une heure de l’après-midi. Sur le côté gauche de la route, une jeune femme, nue, ne portant que des bas sombres aux pieds, ventre à terre et la tête enfouie dans ses bras croisés. Une heure trente. Dans un fossé, sur le côté droit, un vieil homme à barbe blanche, nu, étendu sur le dos. Deux pas plus loin, un garçon, nu, sur le ventre, la fesse gauche arrachée. »

Tout aussi froide et calculée, la réaction du chancelier d’alors du Reich allemand, Theobald von Bethmann-Hollweg, à la proposition de l’ambassadeur d’Allemagne visant à blâmer publiquement les alliés ottoman de l’Allemagne pour ce crime. « Notre seul objectif est de conserver la Turquie à nos côtés jusqu’à la fin de la guerre, sans égard au fait que les Arméniens périssent ou non. »

« Erreurs »

L’abondance de documents iconographiques et filmés, rassemblés à partir d’archives aussi éloignées que celles de Moscou et Washington, note le réalisateur Eric Friedler, a même surpris les historiens qui l’ont aidé de leurs précieux conseils pour son film de 90 minutes. Certains événements, comme les secondes funérailles ostentatoires en Turquie des restes de Talaat Pacha, assassiné à Berlin en 1921, seront projetés à l’écran pour la première fois. D’autres documents présentent des individus que les archivistes n’avaient pas identifiés jusqu’ici.

Le film livre aussi une présentation accablante du débat actuel sur le génocide, qui ne surgit que maintenant en Turquie, presque un siècle après ces atrocités. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan assène que la Turquie n’admettra jamais que le génocide a eu lieu. A l’occasion d’une exposition sur l’Arménie, des ultranationalistes en colère arrachent des photographies apposées sur des murs, puis, comme s’ils avaient perdu la raison, attaquent une voiture dans laquelle Orhan Pamuk, lauréat du Prix Nobel de littérature, est ramené chez lui, après une courte apparition – simplement parce qu’il osa exprimer ce que les historiens ont prouvé depuis longtemps.

Durant des décennies, les Arméniens nés après le génocide se sont sentis torturés et perturbés à cause de lui. « Cette tragédie, note Hayk Demoyan, directeur du Mémorial du Génocide à Erevan, est devenue un pilier de notre identité nationale. » Tandis que le Président Serge Sarkissian déclare au Spiegel : « Le meilleur moyen d’empêcher la répétition d’une telle atrocité est de la condamner clairement. »

La génération des Turcs de l’après-génocide n’eut pas le sommeil troublé. Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la république turque, opéra une rupture radicale avec l’empire ottoman et les trois hommes qui furent en premier lieu responsable du génocide – Talaat, Enver et Djemal Pacha. Atatürk reconnut que des « erreurs » avaient été commises, erreurs que ses successeurs nient jusqu’à aujourd’hui, mais il laissa aussi des officiels du gouvernement et des chefs militaires participer à son gouvernement, lesquels avaient été directement impliqués dans le génocide.

Une mémoire vivante, cachée

Les démons du passé se réveillent maintenant en réaction aux pressions, émanant en particulière de la diaspora arménienne. Chaque printemps, avant la commémoration le 24 avril des arrestations de l’élite politique et intellectuelle arménienne dans ce qui était alors Constantinople, arrestations qui marquèrent le début des déportations en 1915, de plus en plus de Parlements nationaux adoptent des résolutions reconnaissant le génocide arménien : la France en 2001, la Suisse en 2003 et, cette année, la Commission aux Affaires Etrangères de la Chambre des Représentants des Etats-Unis et le Parlement suédois.

Chaque fois qu’une de ces résolutions est votée, Ankara brandit la menace de conséquences politiques – qui n’ont cependant jamais de suites. C’est devenu un rituel, sur le but duquel s’interrogeaient des hommes tels que Hrant Dink. L’éditeur du journal turco-arménien Agos ne s’attardait pas sur la définition du mot « génocide ». Au contraire, il voulait que la Turquie se confronte directement à son passé atroce.

Points de vue qu’il paya de sa vie. Le 19 janvier 2007, Dink fut assassiné en plein jour. Les 200 000 Turcs qui défilèrent à travers les rues d’Istanbul lors de ses funérailles, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire « Nous sommes tous Arméniens », humilièrent leur propre gouvernement grâce à leur franchise. Une réalité à laquelle des milliers de Turcs sont confrontés dans leurs propres familles semble avoir eu un impact plus fort que les pressions diplomatiques.

Au début des années 1980, l’avocate stambouliote Fethiye Çetin découvrit qu’elle avait des racines arméniennes. Sa grand-mère Seher s’était confiée à elle après des décennies d’angoisse. En 1915, Seher, qui fut baptisée sous le prénom arménien d’Heranouch, vit les hommes de son village se faire égorger. Elle survécut, fut emmenée dans la famille d’un officier turc, grandit comme une jeune musulmane et finit par épouser un Turc. Devenant l’une de ces dizaines de milliers d’« Arméniens cachés », qui échappèrent à leurs bourreaux et se mêlèrent à la société turque.

Les révélations de sa grand-mère furent un choc pour Çetin, qui commença dès lors à considérer d’un œil différent ce qui l’entourait. En 2004, elle écrivit un livre dans lequel elle exposait l’histoire de sa famille. Anneannem [Grand-mère] devint un best-seller, d’innombrables lecteurs la contactant, nombre d’entre eux élogieusement.

D’autres la traitèrent de « traître ». Mais le tabou avait été brisé.

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Source : http://www.spiegel.de/international/world/0,1518,687449-2,00.html
Traduction anglaise de l’allemand : © Christopher Sultan.
Traduction française : © Georges Festa - 04.2010.