mardi 20 avril 2010

Ani Kalayjian - Interview

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Entretien avec le Dr Ani Kalayjian

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Le Dr Ani Kalayjian est une spécialiste, reconnue au plan international, des effets psychologiques du traumatisme sur les victimes de désastres, et auteur d’un ouvrage qui fait autorité, Disaster and Mass Trauma : Global Perspectives in Post Disaster Mental Health Management [Désastre et Traumatisme de masse : perspectives d’ensemble sur la gestion de la santé mentale après un désastre].

Elle a travaillé à grande échelle avec des vétérans des guerres du Golfe et du Vietnam, des survivants de la Shoah et du génocide des Arméniens perpétré par les Turcs ottomans, ainsi qu’avec des survivants de séismes et d’ouragans.

Elle a voyagé dans de nombreux pays afin d’aider les professionnels de santé à traiter des cas de traumatisme, suite à des désastres d’origine naturelle ou humaine, et former des psychiatres, des psychologues et des médecins généralistes dans le cadre d’interventions thérapeutiques post-traumatiques.

Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec elle.

- Azad-Hye : Nous connaissons le Dr Ani Kalayjian par ses conférences, ses séminaires, ses campagnes et d’autres activités liées à la prévention et à la thérapie du traumatisme. Pourriez-vous nous présenter votre parcours ?
- Dr Ani Kalayjian : J’ai commencé avec le désir d’aider ma famille et ma communauté que je voyais souffrir du fait de l’amertume et de la colère liées à la transmission générationnelle du traumatisme de masse causé par le génocide des Arméniens, perpétré par la Turquie ottomane.
J’ai fondé une ONG, à but non lucratif, l’Armenian American Society for Studies on Stress and Genocide (AASSSG – Société Arménienne Américaine d’Etudes sur le stress et le génocide), dont nous fêterons le 20ème anniversaire en 2008. Nous l’avons fondée en 1998. A l’époque, nous avons réuni huit psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux d’origine arménienne et on s’est lancés. L’objectif était d’étudier l’impact du génocide, et notre but était de contacter les survivants dès que possible, car ils avançaient en âge. Nous voulions enfin étudier la transmission générationnelle, car je rencontrais beaucoup de gens qui étaient en colère, tristes ou en retrait dans la communauté arménienne. D’autres étaient sur-impliqués ou se dissociaient totalement de la communauté, changeant leur nom ou s’américanisant, au lieu d’intégrer les éléments positifs des deux cultures.
Nous avons commencé notre enquête et, en plein milieu, s’est produit le tremblement de terre, si bien que nous avons laissé de côté notre recherche, suite à l’urgence du séisme, nous rendant en Arménie et commençant à aider dans le domaine de la santé mentale en Arménie. Note ONG a envoyé environ 55 professionnels de la santé mentale en Arménie durant une année. Et après un an de suivi post-séisme, nous avons publié nos résultats dans le Journal of Traumatic Stress. La recherche constitue donc un aspect de l’AASSSG. Puis nous avons mené des enquêtes avec des Arméniens de seconde et troisième génération.

- Azad-Hye : Dès votre enfance, vous avez beaucoup voyagé et été exposée à de nombreuses cultures. Comment cela a-t-il influencé votre parcours ?
- Dr Ani Kalayjian : Formidablement, car je suis devenu une spécialiste internationale. J’ai vécu dans trois cultures de première main et j’ai intégré les éléments positifs de ces trois cultures, religions et traditions. Ce qui a fait de moi quelqu’un de complet, très ouverte, tolérante, sans a priori, ayant le sens de l’humour.

- Azad-Hye : Vous vous occupez de thérapie du traumatisme auprès des Arméniens et d’autres populations. Comment un événement tel que le génocide arménien, qui s’est produit il a presque un siècle, affecte-t-il l’existence des Arméniens d’aujourd’hui ? A quelle étape de cicatrisation du traumatisme lié au génocide nous situons-nous en tant que nation ?
- Dr Ani Kalayjian : J’en avais assez de voir, après toutes ces années, des gens nier, tenter de combattre et de réagir aux historiens révisionnistes turcs, ainsi qu’à la propagande du gouvernement turc. Je pensais que le meilleur moyen d’affirmer que le génocide avait bien eu lieu était d’atteindre la communauté universitaire, lui montrer que ces réactions sont celles de survivants d’un génocide. Dès lors que vous montrez ce que les survivants ressentent, les gens se posent moins la question de savoir si cela s’est passé ou non, car vous observez le résultat, pratiquement un fait accompli. Comme notre première étude qui fut publiée sur le génocide, car il s’agissait d’un enquête systématique. Une quarantaine de survivants avaient été interviewés, utilisant le même questionnaire, puis nous avons compilé et analysé les résultats et nous l’avons publiée dans le Journal of Traumatic Stress. Quand nous avons terminé, l’étude faisait entre 25 et 30 pages. Mais le comité éditorial de la revue (qui comprenait 75 % de chercheurs juifs) contesta le point de vue historique, du fait des pressions de la Turquie. Nous avons remis l’étude en 1991 et elle ne fut publiée qu’en 1995. Il est naturel d’attendre un à deux ans pour voir les articles approuvés, mais nous avons dû subir plusieurs révisions. Non à cause de la valeur de l’enquête ; il s’agissait simplement de l’information historique qu’il nous a fallu revoir. Ce qui montre la nature politique de cet article et de son sujet.

- Azad-Hye : Parlez-vous au public arménien d’une manière différente de celle avec laquelle vous vous adressez à un public standard ? Pensez-vous qu’il existe des questions qu’en tant que nation, nous puissions mieux comprendre, du fait de notre expérience nationale ?
- Dr Ani Kalayjian : Non. Pas avec un langage différent, mais d’un point de vue différent. Je pense que les Arméniens sont arc-boutés sur la question de la reconnaissance et du déni à un point tel qu’ils ne peuvent aborder et guérir leurs traumatismes. Je m’intéresse donc à la guérison, non à la reconnaissance politique. Il existe des moyens de valider votre propre traumatisme, qui vous sont nécessaires, en attendant que votre « ennemi » ou celui qui en est responsable l’admette. Le gouvernement de la Turquie n’est pas le seul à nier. Si vous passez en revue des événements historiques traumatisants, vous constaterez qu’aucun tyran ou responsable n’est parvenu de son propre gré à admettre ses erreurs sans la contrainte d’une autre nation (comme ça s’est passé avec la Shoah), ou à une reconnaissance, des décennies plus tard, comme en Amérique (dans le cas des Américains autochtones).

- Azad-Hye : L’indifférence que l’on constate parfois dans la jeunesse arménienne à l’égard de la vie communautaire est attribuée à la répétition des mêmes questions (génocide, assimilation, défis culturels, perte de la langue nationale, etc), dans la mesure où les jeunes sont lassés ou ennuyés. Avez-vous une méthode différente pour maintenir les jeunes impliqués dans la vie nationale ou communautaire ?
- Dr Ani Kalayjian : La jeunesse mondiale est majoritairement non engagée, ce n’est donc pas une situation particulière aux Arméniens. La jeunesse américaine souffre aussi d’une pandémie d’ « ennui ». Je l’observe dans ma pratique clinique, je l’observe quand je voyage en Chine, en Corée, au Japon, au Moyen-Orient, en Arménie, en Turquie, en Argentine, partout où je vais. En tant qu’humanité, nous traversons une période très sombre de guerres continuelles, de génocides, de cupidité, de centration sur soi, etc. Les jeunes ne sont pas motivés pour répéter tout cela et ne savent comment faire pour changer la situation. Ils vivent donc une phase de complaisance apathique.
Je conseillerais aux adultes de commencer à évaluer leurs propres actions et au gouvernement d’adopter une gouvernance transparente, exigeante, car nous avons besoin de nous transformer afin de devenir des modèles de rôles positifs pour notre jeunesse.

- Azad-Hye : Pourriez-vous nous présenter vos projets à court terme, disons en 2008 ?
- Dr Ani Kalayjian : Nos projets sont nombreux et à multiples facettes. Je préside plusieurs organisations non gouvernementales. J’ai déjà mentionné l’AASSSG, j’ai aussi l’Association for Trauma Outreach and Prevention [Association pour la gestion et la prévention du traumatisme]. J’évoquerai cela une autre fois.
Dans le cadre de l’AASSSG, nous avons plusieurs autres centres d’intérêt. Outre la recherche, nous commémorons chaque année le génocide, car les commémorations sont des opportunités formidables pour réfléchir sur ce que signifie la condition de survivant. Nous aidons aussi d’autres communautés qui souffrent et aident d’autres nations victimes de génocides. Chaque année, nous incluons, invitons et intégrons d’autres groupes ethniques, des populations qui ont souffert, des Grecs, des Afro-Américains, des Kurdes, des Sud-Africains et des Rwandais. Chaque année, nous nous efforçons d’atteindre un autre groupe ethnique culturel, resté à l’écart, ayant connu l’oppression ou un traumatisme de masse dans son histoire. Nous nous intéressons à tout cela, l’intégrons et organisons un séminaire qui se tient habituellement au Lincoln Center, à l’Université Fordham, où j’enseigne la psychologie.
En outre, nous diffusons et atteignons la génération suivante au moyen d’un concours , le Kreiger Essay Contest. Chaque année, nous avons entre 300 et 400 études soumises par des étudiants issus de lycées et d’universités. Le thème de ce concours est : « Que signifie pour moi l’héritage du génocide ? » Nous voulons que les étudiants étudient le passé et dégagent des thématiques à partir de ce qui se passe aujourd’hui, expliquant pourquoi ces faits continuent à se produire. Nous voulons qu’ils réfléchissent très tôt au fait que les guerres et les génocides sont nuisibles à l’humanité sur le plan émotionnel, physique et psychologique. Ces étudiants deviennent nos Ambassadeurs du changement et de la paix. Ils ne sont pas Arméniens, ils proviennent du monde entier, Juifs russes, polonais, asiatiques, Italiens et autres.
Chaque année, l’AASSSG récompense aussi un chercheur sur le génocide, décernant un Outstanding Achievement Award [Prix de la Recherche], remis cette année au Dr Helen Fein. Dans le passé, nous avons honoré Ronald Grigor Suny, Peter Balakian, Margarie Hovsepian, et des non Arméniens tels que l’Israélien Israël Charney, Robert Lifton, professeur à Harvard, etc.
Nous essayons aussi de faire connaître l’univers du génocide des Arméniens à travers nos publications. Nous collaborons à d’autres publications. Il existe un manuel international sur le traumatisme transitionnel générationnel, comptant une trentaine de chapitres, dont l’un concerne le génocide des Arméniens. Nous essayons donc de saisir chaque opportunité dans des ouvrages ou d’autres publications pour nous y joindre. Nous avons plus de dix publications sur ce sujet. Nous conseillons et nous aidons aussi les personnes qui effectuent des recherches sur le génocide. Nous avons actuellement plusieurs doctorants, à la fois Arméniens et non Arméniens, auxquels nous apportons notre assistance.
Nous avons aussi un séminaire et des conférences que je donne lors de colloques internationaux, tels que ceux de l’American Psychological Association, l’International Council of Psychologists, l’International Society for Traumatic Stress Society, l’International Organization of Applied Psychologists, l’Eastern Psychological Association, etc. J’interviens aussi à ce sujet aux Nations Unies, où je m’implique depuis 1990. Mais ce serait le propos d’un autre interview. Là, nous avons affaire à de nombreux révisionnistes turcs. Très stimulant, pour le moins.

- Azad-Hye : Etes-vous allée dernièrement dans un pays du Moyen-Orient ? Quelle expérience en avez-vous retiré ?
- Dr Ani Kalayjian : Oui. Nous avons mené un programme d’aide en santé mentale dans le Liban de l’après-guerre.

- Azad-Hye : Votre travail est-il reconnu en Arménie ou dans les communautés arméniennes à l’étranger (comme aux Etats-Unis ou au Canada) ?
- Dr Ani Kalayjian : Disons que mes réponses en témoignent. J’ai donné des conférences aux Etats-Unis dans plus de trente Etats et villes, ainsi qu’au Canada, à Montréal et Toronto, y compris lors de la Conférence des Nations Unies sur le Changement climatique à Montréal en novembre-décembre 2005.

Le Dr Ani Kalayjian en quelques lignes :
- expert sur les questions du stress traumatique
- professeur associé de Psychologie, Université Fordham
- présidente de l’Association for Trauma Outreach and Prevention
- membre de la Commission aux Droits de l’Homme de l’ONU
- trésorière de la section internationale de l’American Psychological Association
- présidente de l’Armenian American Society for Studies on Stress and Genocide.

Sites web : www.meaningfulworld.comwww.internationalpsychology.net

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Source : http://www.azad-hye.net/news/viewnews.asp?newsId=372hkj41
Article paru le 23.12.2007
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.