samedi 3 avril 2010

Arméniens de Roumanie - 2

Eglise arménienne de Bucarest
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Arméniens de Roumanie : une communauté fière de son passé, qui décroit

par Grisha Balasanyan

Hetq, 22.03.2010


Les mariages mixtes et l’assimilation culturelle sont aujourd’hui la norme

Nous sommes un dimanche, il est exactement dix heures du matin. Depuis l’une des rues de Bucarest, la capitale roumaine, l’on peut entendre les mouvements cadencés d’un office religieux en train d’être célébré.

Quelques dames âgées, couvertes de foulards, se dirigent en direction de la musique. A leur suite, quelques jeunes filles. Qui se hâtent vers leur lieu de destination, Hreshdagabedats Mayr Yegeghetsi – l’église arménienne du Saint-Archange. Strada Armeneascǎ (« La rue des Arméniens »).

Une dizaine de personnes sont présentes dans l’église, tandis que le prêtre dit la messe. Je tente de parler à quelques-unes. Je n’arrive pas à comprendre ce que ces femmes me disent en me répondant, toutes émues, en roumain, après leur avoir appris que j’arrive d’Arménie. Seule l’une d’entre elles parvient à me dire, dans un arménien hésitant, qu’elle aussi est de la même race. Je découvrirai plus tard que si toutes ces personnes présentes à l’église ce dimanche sont arméniennes, aucune ne parle la langue. Les femmes qui répondent avec beaucoup de difficulté : « Yes Hye em », se mettent à pleurer et quittent rapidement l’église.

Il ne reste que 2 000 Arméniens

Au dehors, sur la place de l’église, quelques jeunes discutent. Leur principal lieu de rencontre est l’église. Aujourd’hui, il ne reste qu’environ 2 000 Arméniens en Roumanie. Leur nombre décroit depuis que les jeunes partent vers l’Europe de l’Ouest.

L’église arménienne de Bucarest est vraiment imposante et l’histoire de sa construction tout aussi intéressante. C’est au printemps 1910 que l’architecte Dimitri Maimarolu arriva en Arménie.

Durant trois mois, il étudia l’architecture et les sculptures de la basilique d’Etchmiadzine. Sur les conseils de Toros Toromanyan, cet architecte roumain bâtit l’église du Saint-Archange à Bucarest d’après une réplique exacte du plan d’Etchmiadzine, quoique plus réduite. Le domaine de l’église fait penser à une petite enclave arménienne, regorgeant d’annexes culturelles.

Dans ce domaine, vous découvrirez l’Ecole primaire Missakian-Kessimian, le Centre Culturel Dudian, une fontaine en l’honneur de la famille Shahim, un buste du général Andranik Ozanian et une pierre-croix dédiée au 90ème anniversaire du génocide de 1915.

Il existe deux périodiques arméniens : Ararat (en roumain) et Nor Ghiank (en arménien), subventionnés tous deux par le gouvernement.

Le Centre Culturel Dudian, dans la cour de l’église, héberge une bibliothèque et un musée avec des objets précieux. La bibliothèque fut fondée en 1927 et était à l’origine hébergée dans l’école arménienne. Un bâtiment séparé fut construit en 1942, dans lequel furent transférés tous les ouvrages et objets exposés. Le Centre culturel fut édifié plus tard.

Une bibliothèque de valeur nécessitant des financements

Arshaluys Baronian, qui gère le Centre Dudian, nous apprend que de nombreux ouvrages et manuscrits arméniens furent détruits sous le régime communiste. En 1963, le Centre culturel fut fermé, victime d’une poussée « nationaliste » des autorités communistes locales. Tous les livres et objets furent transférés ailleurs. Le Centre a réouvert en 1987.

Mme Baronian assuma la tâche de gérer le musée en 2002 et s’occupe du fonctionnement de la bibliothèque depuis dix-huit mois. Aucun livre n’avait fait l’objet d’un inventaire. Travail, dit-elle, achevé. De nombreux ouvrages anciens avaient été entreposés dans les sous-sols durant des années.

Beaucoup ont été endommagés par les moisissures et les fréquents déménagements. « Je ne peux donner un chiffre exact des livres endommagés car les niveaux de réparations nécessaires diffèrent. Nous avons déjà catalogué un millier de textes anciens. Lesquels ont été imprimés entre 1512 et 1850. En faire l’inventaire s’est avéré une tâche difficile car beaucoup n’avaient plus de pages de couverture et nous ne pouvions savoir quand et où ils furent imprimés. », nous précise Mme Baronian.

La bibliothèque a passé un accord avec la Bibliothèque Métropolitaine de Roumanie afin de numériser les ouvrages arméniens les plus anciens et les plus précieux.

Le régime communiste contraignit beaucoup d’Arméniens à partir

En 1940, il y avait environ 40 000 Arméniens en Roumanie. Il s’agissait d’une communauté plutôt hétérogène, mais bien vivante, avec une longue histoire et un riche héritage. La Seconde Guerre mondiale instaura un nouveau régime, communiste, en Roumanie. En 1945, quelques Arméniens de Roumanie partirent en Arménie soviétique.

« Il est tragique de voir qu’il reste peu de choses de la communauté arménienne de Roumanie, considérée comme l’une des plus anciennes avec un riche patrimoine culturel. Je dis que c’est une tragédie car ces Arméniens ne sont jamais rentrés en Arménie, mais sont partis vers d’autres pays à travers le monde. », poursuit Mme Baronian.

Elle nous précise qu’il ne reste plus que 2 000 à 3 000 Arméniens dans le pays, la plupart vieillissants. C’est l’une des raisons qui explique pourquoi si peu de gens vont à l’église le dimanche. Mais ils tiennent à assister aux offices lors des fêtes principales, Noël et Pâques, ainsi que lors des commémorations du 24 Avril.

Vous découvrirez peu de jeunes Arméniens roumains. Beaucoup ont gagné des pâturages plus verts en Europe de l’Ouest. Seuls quelques Arméniens dispersés sont restés dans des régions éloignées. La communauté, du moins ce qu’il en reste, se concentre à Bucarest.

Arshaluys Baronian nous assure que le peuple roumain aime beaucoup les Arméniens, car la communauté est très respectueuse des lois. « Vous n’entendrez jamais parler d’un Arménien arrêté pour crime ! », souligne-t-elle.

La langue arménienne cède régulièrement du terrain

Les mariages mixtes sont désormais la norme au sein de la communauté. Alors qu’aucune pression ne contraint les Arméniens à se conformer à la culture dominante, l’arménien est progressivement de moins en moins parlé. Les anciens arrivent encore à s’exprimer dans leur langue maternelle, mais pas les générations plus jeunes. Afin d’enrayer la montée de l’assimilation, des cours d’arménien sont organisés au Centre culturel.

En Roumanie, ce sont surtout les Arméniens originaires de république d’Arménie qui conservent la langue arménienne. Baronian ne considère pas la situation comme catastrophique, mais reconnaît que le risque de voir l’arménien disparaître est bien réel.

« L’arménien est bien mieux préservé dans les pays musulmans. Là où l’on perçoit des menaces extérieures, les gens s’unissent et un mécanisme interne de défense se déclenche. Ici, les Arméniens reconnaissent eux-mêmes qu’ils sont bien éloignés de ce genre de menaces. Personne ne nous crée de problèmes. La langue disparaît donc petit à petit. », dit-elle.

Conformément aux volontés d’Hovsep Dudian, la bibliothèque arménienne appartient à l’Eglise arménienne et est financée par le Conseil diocésain local. L’église reçoit une aide financière de la part du gouvernement roumain et une partie des fonds sont consacrés aux activités culturelles.

« L’association arménienne est aussi financée par le gouvernement, mais ce n’est pas suffisant. J’aimerais réaménager le musée et la bibliothèque, simplement je n’en ai pas les moyens. Même si des fonds sont consacrés à la restauration d’ouvrages et à certains projets, nous ne disposons pas des sommes que nous souhaiterions. », précise la responsable du Centre.

Selon Mme Baronian, si les fonds nécessaires lui parvenaient, l’accès aux ouvrages pourrait être amélioré afin de présenter correctement des textes de valeur. « Nous avons pu obtenir des financements pour réapprovisionner la bibliothèque, mais les vitrines ont besoin d’être changées. On ne peut pas continuer à stocker des livres dans des vitrines vieilles de soixante ans ! Nous restaurons un ouvrage, mais il se détériore à nouveau, une fois rangé sur ces étagères anciennes. »

Concernant la situation économique des Arméniens en Roumanie, Mme Baronian soutient que l’on ne trouvera aucun Arménien sans emploi ou nécessitant de l’aide.

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Source : http://hetq.am/en/society/romania-4/
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.