mardi 27 avril 2010

Bedros Tourian


Bedros Tourian
Œuvres Choisies
Erevan : Bibliothèque des Classiques Arméniens, 1981, 456 p.

par Eddie Arnavoudian

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La révolte de l’amour

Do not gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day ;
Rage, rage against the dying of the light.

Dylan Thomas

___________

Par cette douce nuit ne te laisse pas attendrir
A la tombée du jour brûleront et se déchaîneront les temps anciens ;
Rage, rage contre cette lumière qui disparaît.

Dylan Thomas



L’étiquette de romantique a volontiers entouré Bedros Tourian (1852-1872). Or ce poète enchanteur n’a pas d’autre école que la sienne. Il mourut avant l’âge de 21 ans, ne produisant qu’un très mince recueil de poèmes, 43 en tout et pour tout, dont de simples vers écrits à l’adresse de sa patrie, ainsi que quelques brouillons et variantes. Or, parmi eux, 15 ou 20 déploient avec une originalité parfaite et une beauté sans égale le drame intemporel et éternel de notre révolte contre le caractère inexorable de la mort ; un drame aux possibilités infinies – d’amour, d’âme, d’imagination et d’esprit – luttant contre une négation totale. D’où une interrogation et un sentiment d’indignation à l’encontre d’une Nature impitoyable : toutes nos passions et notre sensibilité, toutes nos ambitions et notre potentiel doivent tomber sous sa faux, révélant la fragilité de chaque amour et de chaque vie face au Refus catégorique de la Nature. Minas Tololyan, qui, parmi tous les commentateurs, a peut-être le mieux compris Tourian, écrit :

« L’amour de Tourian est au commencement et à la fin de son désir de vivre et du sombre destin d’être prédestiné à mourir […] Le moteur de [sa] poésie est toujours ce combat entre le désir de vivre et le destin de ne pouvoir vivre […], cet affrontement entre le fait de vivre et de ne pas vivre, de lutter et de ne pas y arriver […]. »
(Un Siècle de littérature, p. 185-187)

Dans ses commentaires sur la puissance de la poésie de Tourian, le Père mékhitariste Mesrop Janashian, critique littéraire, va plus loin. Comparé à Mkrtich Beshigtashlian, autre grand poète arménien, Bedros Tourian, écrit-il, est :

« le poète de l’emportement et de la révolte, le poète d’une levée immense de l’esprit, de la contestation et d’un combat féroce. »
(Histoire de la littérature arménienne moderne, p. 196)

Seuls quelques traits de langue trahissent des périodes dans ses poèmes qui sont autant d’instants où la vie se cristallise. Hagop Ochagan note avec justesse : « Aucun être n’éprouvera de difficulté à se reconnaître, lui ou elle, ou du moins en partie, derrière chacun de ces vers, l’enfant selon son âge, l’adolescent(e) selon son caractère, l’adulte selon sa coupe d’amertume et l’homme et la femme âgée selon le désespoir de leurs illusions perdues […] »
(Panorama de la littérature arménienne occidentale, vol. II, p. 366)

I. Le jeune génie

Lorsque Bedros Tourian mourut à Istanbul en 1872, quelque 4 000 personnes assistèrent à ses funérailles. Ce qui équivaudrait aujourd’hui dans une ville de la taille de Beyrouth, Caracas ou Londres, à 100 000 ou 150 000 personnes battant le pavé. Ces gens ne venaient pas seulement honorer un poète d’exception, mais un homme d’exception. Tourian était poète. Mais il fut aussi dramaturge, comédien, journaliste, intellectuel et militant – avant même ses 21 ans. Du fait de sa célébrité comme poète, il écrit étonnamment que « dès le jour » où [je] « pus pour la première fois prendre la plume, cette baïonnette pour idées, je préférai débattre en public que feuilleter les plis de mon âme dans la solitude » (p. 407).

La communauté arménienne d’Istanbul, et au-delà, adorait Tourian car il incarnait cet engagement au service des autres, afin de faire avancer et progresser son peuple, engagement qui était alors (mais, hélas, plus maintenant) la marque de l’intellectuel, de l’écrivain et de l’artiste. Perdant un peu plus la vie, chaque fois qu’il crachait du sang, il explique dans un poème, « Ma Souffrance », que ce qui le blesse le plus, quant à sa destinée, ce n’est pas le fait de se voir dénier tout espace pour son épanouissement personnel, ni de « flétrir avant la plénitude », ni de « ployer la tête sur un oreiller de terre, avant d’avoir été brûlé par un ardent baiser », ni même de « devoir respirer l’air humide et moisi d’un taudis », que de devoir mourir avant d’« avoir pu aider sa nation qui souffre ».

« Aimer et combattre : voilà ce qui est écrit en lettres de feu dans mon cœur ; tels deux volcans fixés derrière mon front. » (p. 407)

Tourian avait la jeunesse, les dons et la fougue du génie. Pourtant, à 19 ans, il est atteint de phtisie – cette maladie mortelle des pauvres – et devait en mourir, moins de deux ans plus tard. Il vécut le drame de sa poésie et au-delà.

« Un jour, mon âme posséda
Le feu des étoiles, les ailes d’un papillon
Mon front illuminé de rêves flamboyants
Telles les nuées au crépuscule
[…]
Un jour, je fus inondé de roses, d’étoiles
Que le sombre destin condamna.
Les saisissant, les arrachant de mon cœur. »

Tourian a été, à juste titre, comparé à Keats et Shelley. Mais il diffère d’eux d’une manière décisive. Il dut écrire et créer dans des conditions véritablement infernales, aux antipodes de la culture, de l’existence privilégiée et du confort qui entouraient les deux Anglais. Il naquit, écrit-il dans l’une de ses admirables lettres, dans un monde qui « semble avoir échappé à l’attention de Victor Hugo », un monde où « les riches festoient sous leurs chandeliers », tandis que « les miséreux grelottent sous la flamme vacillante de leurs lanternes. » (p. 418). Son père, un forgeron, ne pouvait, à lui tout seul, subvenir à sa famille et, à l’âge de 16 ans, Tourian fut contraint de quitter ses études et de travailler pour aider les siens. Et encore arrivaient-ils à peine à joindre les deux bouts. Dans une lettre, Tourian se plaint que « de nos jours, les employeurs […] ne désirent pas des êtres humains, mais du bétail qu’ils puissent mettre au travail et exploiter » (p. 418). Il se plaint aussi d’un certain M. Tigran, qui produit les pièces qu’écrit Tourian, mais qui « refuse de [lui] verser » les moindres honoraires. Dans un ultime poème inachevé, Tourian nous rappelle à nouveau sa détresse matérielle, implorant la lune de « ne pas oublier le taudis où vide est l’âtre » et où « seuls des cœurs au désespoir nichent et s’exhalent ». Hagop Ochagan élude à juste titre ceux qui tentent de dissimuler les causes sociales de la mort prématurée de Tourian derrière des expressions ampoulées, le présentant comme une « victime de la maladie des poètes » :

« Bedros Tourian n’hérita pas sa maladie du sein maternel. Il la contracta du fait de l’environnement terrible et impitoyable qui applaudissait ce pâle garçon au théâtre, sans se soucier le moins du monde que l’âtre familial ne manquait pas seulement de feu, mais jusqu’à une étincelle. » (p. 296)

Le fardeau de la misère n’affaiblit pas la passion créatrice du poète. « Je ne hais pas l’argent, mais j’aime la plume », écrit Tourian, même s’il est contraint de la tenir « les doigts gelés » dans « un coin glacial » de sa maison. C’est dans de telles conditions que ce garçon de génie parvint à produire non seulement son œuvre poétique, mais neuf pièces de théâtre, de multiples traductions de textes classiques, un journalisme de qualité et des lettres personnelles qui sont autant de joyaux, tous comme empreints de cet amour sans bornes, fait de plaisir et de joie, d’harmonie et de réciprocité, de générosité et de solidarité dans ce périple qu’est la vie.

Tourian ressentit profondément la tragédie de sa mort prématurée. Il « ne vint au monde », écrit-il, « que pour assister et éprouver [son] propre malheur et sa propre mort […] Comme si je parlais d’outre-tombe. Je suis comme un rayon de soleil couchant, je m’éteins, je m’effondre […] ». Mais il ne considère pas son cas comme singulier. Dans une note qui rappelle l’une de celles de Napoléon lors de la dernière campagne de Russie, Tourian évoque « ces monticules de terre dans les cimetières publics, qui eussent pu être des volcans ; au lieu de cela, l’étincelle ensevelie dans les épaisses ténèbres des cœurs jamais ne s’enflammera. » (p. 419). La poésie de Tourian vient aussi éclairer le feu de leurs rêves.

II. S’emporter contre la disparition de la lumière

A mesure qu’il dépérit lentement de maladie, Bedros Tourian éprouve plus vivement encore tout ce qu’il doit laisser derrière lui – une vaste étendue d’amour, d’imagination et d’envols, tous les plaisirs et les douleurs de l’existence, toute la beauté de la nature, ses étoiles et le soleil, ses rivières et ses arbres, ses fleurs et ses oiseaux. Ses poèmes sont ces instants devenus vivants, tandis qu’il contemple passionnément, avec nostalgie, puis colère, tout ce qui passe. En souvenir de son ami Vartan, un jeune homme doué, semblable à lui, destiné, selon les mots de Tourian, « à révolutionner les idées », véritable « soldat des lumières », il décrit ce qu’il demande à la vie. Parlant à son ami, qui se trouve maintenant dans l’au-delà, Bedros Tourian écrit :

« Oh, s’il est quelque arbre jetant son ombre
Un ruisseau à ses côtés
S’il est quelque amour non corrompu
S’il est quelque brise fraîche et quelque liberté

Alors, ce jour-là, je m’affranchirai
De cette vie de haillons qui enserre mon esprit
Et me réfugierai avec joie au sein de cette terre désolée. »

La passion et l’imagerie rappellent ici cette tombe shakespearienne – « And that small model of the barren earth / Which serves as paste and cover to our bones. » [Et ce petit arpent de terre stérile / Qui sert de pâte et de couverture à nos ossements. » (Richard II, acte III, scène II). Ce n’est pas le seul écho de Shakespeare dans la poésie de Tourian, saisissant dans un subtil équilibre dramatique toutes les oppositions entre une vie déclinante et les désirs qui flamboient toujours en elle. Eléments qui culminent dans « Complaintes », un poème empreint d’une colère désespérée, impuissante, à la fureur incrédule et fulminant contre ce tour cruel du destin, contre une Nature dédaigneuse et un Dieu méprisant, contre le caractère inévitable d’un rêve et d’une ambition destinés à être brisés et ensevelis :

« En vain les fleurs, aurore du printemps, exhalent
Leur encens vers l’autel de mon cœur.
Las ! Tous se raillent de moi !
Le monde entier
N’est qu’une divine plaisanterie ! »

Tourian se sent « riche de pensées immenses », qui sont « infinies ». Sa volonté et son esprit

« Osent défier sa mortelle prison
Sondant les profondeurs du ciel
Et gravissant les marches sans fin des étoiles. »

Or il se voit réduit à l’état d’une « feuille flétrie », que « le tourbillon des vents d’automne doit rapidement chasser ». D’un « soupir gémissant parmi les tristes et sombres cyprès », qui sera bientôt contraint de « te dire adieu, ô mon Dieu, adieu, ô Soleil ! ». Mais Tourian ne se laisse pas « attendrir » par la « douce nuit » qu’évoque Dylan Thomas. Pour lui, cette nuit n’augure rien de bon. Entraîné vers son seuil, son « cœur exulte une amertume sans nom ». Tourian a été élevé dans la doctrine chrétienne, conscient de la promesse d’une glorieuse vie future, offerte aux « âmes innocentes », persuadé que la Divinité lui réserve « une vie à venir », faite de « lumière infinie, de parfum, de prière et de louange ». Mais il ne désire rien de tout ceci, du moins pas avant d’avoir connu la beauté terrestre dont il a eu un « bref et fugitif songe ». Et d’implorer :

« Oh ! Accordez à mon âme une parcelle de feu !
J’aimerais encore aimer, vivre, à jamais
Ô étoiles, visitez mon âme ! Accordez une simple étincelle
De vie à votre amant par la maladie frappé! »

C’est alors que, conscient des desseins de la destinée, il profère sa menace vengeresse :

« Si mon dernier souffle ici-bas doit s’achever
Sans voix et muet, à bout de souffle, parmi la brume et les vapeurs,
Las ! Au lieu que quelque existence céleste
Ne m’accueille, lorsque s’achèvera mon parcours terrestre,
Fasse que je devienne quelque pâle éclat de lumière,
Attaché à ton nom, et tonner à jamais.
Que je devienne maudit, que je te perce les flancs,
Oh oui, fasse que je te nomme « Dieu l’impitoyable » ! »

Ce coup de colère n’est pas dicté par sa seule souffrance personnelle. « Repentance », écrit au lendemain de « Complaintes », explique que Tourian l’a écrit après avoir assisté aux « sanglots de [sa] mère », « pleurant près de [son] lit ». Il vit « ses larmes de pitié versées au-dessus [de lui] » et se sent coupable d’avoir « causé sa pénible détresse ».

« Las ! Une tempête s’élève et secoue mon âme
L’orage d’un chagrin plus amer encore, grondant et brûlant,
Sombre torrent que j’épanche alors. Mon Dieu,
Pardonnez-moi ! J’ai vu pleurer ma mère. »

« Le Petit lac » et « Ce qu’ils disent » enregistrent aussi les contrastes inconciliables entre la stérilité de ce qui est et la gloire de ce qui peut être. Mais ils le font aussi à un autre niveau. Ici, la solitude désolée, dans un monde apparemment inflexible et indifférent à son existence et à son énergie, est prise au piège et minée au sein d’un corps fragile et affaibli. Retiré du monde et en communion avec le lac, Tourian réfléchit :

« Telles ces vagues sans fin que tu déploies
Mon âme roule des pensées sans fin
Tels ces chatoiements sans fin que tu déploies
Mon cœur roule des blessures sans fin.

Même si en ton sein
Un millier d’étoiles venaient à s’abattre
Tu ne serais jamais pareil
A mon âme, cette flamme infinie. »

Or personne n’éprouve de sentiments pour un « cœur que n’a pas approché la moindre aurore ». Et de demander : pourquoi ce « silence », pourquoi cette « tristesse sans fin », pourquoi cette « absence de feu » ?

« Ah, l’aube qui explose
s’exprime par des mots et des discours
Mais elle aussi, comme mon âme, est infinie. »

Beaucoup le « rejettent », peut-être parce qu’il n’est ni riche, ni en bonne santé. « Il n’a que sa lyre », disent-ils. D’autres murmurent : « Il tremble, n’a pas de couleurs. » D’autres encore : « Il est près de mourir. » Mais personne ne demande : « Que couvez-vous ? »

« Nul ne dit :
« Ouvrons ce cœur désolé
Voyons ce qui est écrit en son sein. »
Voilà du feu ! Et non un livre ! »

Tandis qu’il s’apprête à partir, il ne reste dans son cœur que « cendres et souvenirs ». Tourian s’avoue défait, mais ne se réconcilie jamais avec la vacuité de la mort et continue d’espérer « roses, émoi, envol et étoiles », au seuil même de la tombe.

Le jeune Tourian ressent d’une façon particulièrement aiguë l’aridité d’une existence privée des plaisirs et des passions d’un amour romantique et sexuel :

« En vain les étoiles me renvoient le mot « amour »,
Que de sa langue argentée m’enseigne le boulboul ;
En vain les zéphyrs me le soufflent, en vain
L’onde limpide me renvoie l’image de ma jeunesse. »

Ses désirs de jeunesse lui inspirent quelques-uns des plus beaux, mais aussi des plus profonds poèmes d’amour jamais écrits. L’amour est un besoin et une force irrépressibles. Que l’on ne peut ni fuir, ni rejeter. Il aimerait « vivre retiré, aimer les fleurs et les clairières boisées ». Il souhaite « s’établir au sein d’une profonde méditation et d’une allégresse visionnaire » ou « faire du ruisseau transparent un ami cher ». Mais il se voit à nouveau envahi, à mesure que :

« Une galaxie de regards lumineux
Un bouquet suave de sourires
Un creuset de mots épars
De leurs artifices m’ensorcellent. »

Si d’autres poètes mesurent la beauté humaine en la comparant à la majesté de la Nature, Tourian fait l’inverse, montrant la Nature pâlissant devant la beauté humaine.
Qu’elle soit « une flamme née des cieux » ou « un sourire radieux » :

« De tes yeux les cieux n’ont l’éclat brillant
De ton sein de neige est privée la rose
En vain, sur la face de la lune,
Cherche-t-on ce ton rosé qui s’efface
De tes joues satinées, rougissantes. »

La beauté de son amour est supérieure à tous les éléments de la galaxie, elle rabaisse toutes les beautés de la Nature :

« Lorsque ta voix suave et enivrante
Se fait entendre
Des cyprès le rossignol
Se tait de désespoir. »

La poésie amoureuse de Tourian n’ignore pas l’aspect plus sombre de l’âme humaine. Le prodige et l’éclat de la nature, le chant de l’oiseau et le vent, le coloris des fleurs et le vert de l’herbe, dans « La Vierge abandonnée », constituent autant de contrepoints à la souffrance d’une femme abusée et trahie au nom de l’amour. Son existence aurait dû être aussi joyeuse et colorée que la Nature. Et pourtant c’est le contraire. L’abus et la trahison qui acquièrent ici une forme personnelle apparaissent dans la poésie patriotique de Tourian comme des vices sociaux mortels.

III. Le poète comme libérateur

Bedros Tourian était un homme de son temps et, comme chantre passionné, à l’instar de nombre de sa génération, il mit ses talents et ses énergies au service de la renaissance nationale et sociale de l’Arménie. Le théâtre et ses pièces – neuf écrites, alors qu’il n’avait pas encore 21 ans – furent ici le principal instrument de Tourian. « Le théâtre, écrit-il, est l’une de ces institutions [qui constituent] les premières étapes d’une nation en quête de progrès et de lumières […], sans lequel tout progrès est impossible. » (p. 403). Le théâtre, ajoute-t-il, « est un miroir dans lequel chaque homme peut contempler sa véritable image et commencer à purifier et éclairer les traits désagréables qui s’y reflètent. » (p. 404)

Parmi ses pièces, trois des meilleurs poèmes patriotiques de Tourian – « Douleurs d’Arménie », « Vœux pour l’Arménie » et « Ma Souffrance » - déploient un exposé inspiré et une transition parvenant à maturité, lesquels rompent avec un modèle plus ancien, fait de pompeux roulements de tambour et au classicisme desséché, donnant ainsi écho, ne fut-ce que par inadvertance, à la dureté et à l’humiliation de l’oppression nationale, ainsi qu’à l’aliénation de l’exil et de l’émigration.

Déclamation et hyperbole mal placée bannissent les êtres de chair et tout sentiment sincère dans « Douleurs d’Arménie ». Mais, dans l’esprit de sa dédicace patriotique et la vigueur occasionnelle de ses images, le texte conserve une certaine force. L’Arménie, qui fut jadis la patrie de « siècles glorieux », est maintenant une terre « au sol assombri de sang, vêtue de haillons ». « D’antiques monuments servent maintenant de tribunes à des trônes étrangers », tandis que :

« Des temps jadis la couronne flamboyante n’est plus.
En lieu et place de ses joyaux sans prix
De sombres pensées la sueur
Devenues de pierre
Orne ton front ridé. »

Le poème inscrit aussi, non sans justesse, les dissensions internes qui conduisirent à la fin de l’Arménie ancienne, tout en critiquant la fuite des élites arméniennes, lesquelles :

« Au fil des siècles
Ont perdu tout sentiment, t’ont oubliée
Et ne viennent plus t’étreindre avec émotion. »

Mais son patriotisme manque de profondeur. Il n’est pas fondé sur l’expérience du peuple arménien dans sa patrie historique, ses foyers, ses villages, ses champs et ses vallées, à mesure qu’il se mit à résister à l’oppression de plus en plus insupportable de la tyrannie ottomane. Le cadre central de « Douleurs d’Arménie », la véritable structure de sa vision – gloires anciennes, classiques ; trônes, couronnes et cours royales – ne reflète pas celle du paysan ancestral, dont l’idéal de libération s’attachait passionnément aux droits à la terre et pouvoir y travailler en sécurité. Au lieu de cela, cette vision exprime un patriotisme étranger, déformé, mirage engendré par l’expérience d’une intelligentsia en diaspora, exilée et déracinée. Subsistant au cœur même d’un empire oppresseur, elle élabora un patriotisme qui était une combinaison romantique d’un savoir livresque et d’une fascination, mêlée de crainte, à l’égard des puissances européennes et même de la Cour ottomane, lesquelles, réunies, ne firent que supprimer et instrumentaliser la quête d’émancipation des Arméniens. Si ces nations possèdent couronne et cour comme marques de liberté, pouvoir et gloire, de même les Arméniens. D’où la tentative de reconstruire un passé arménien adéquat, pour la résurrection duquel l’on puisse alors lutter.

« Vœux pour l’Arménie » dépasse cette aliénation, à l’aide de couplets qui expriment une passion pour l’ambition nationale et le service de l’Etat :

« Quoi ? T’oublier, Arménie !
Jamais. Mais être ce chêne ténébreux qui t’ombrage.

Jours de liberté, vous oublier !
Jamais. Mais être une flamme et en faire don aux Arméniens.

Sombres, sombres jours, vous oublier !
Jamais. Devenir sang et t’en teindre.

Liberté, t’oublier !
Jamais. Mais être cette épée qui ouvre ton cœur. »

Dans « Ma Souffrance », la vision de Tourian atteint à un humanisme simple, mais profond :

« Cette patrie affligée qui est mienne
Tel le rameau desséché d’une humanité en souffrance
Mourir inconnu, avant de n’avoir pu lui porter aide
Oh ! Cela seul m’est une souffrance. »

Ailleurs, dans un article sur le théâtre, il expose aussi les prémisses d’un sentiment louable de confiance en la nation, lequel ne devait, hélas, jamais s’imprimer dans la politique de l’Arménie moderne. Pour établir fermement le théâtre arménien, écrit-il, « il nous faut délaisser l’étranger, car nous n’avons rien à espérer des étrangers ; n’ayons d’espoir qu’en l’Arménien […] Seul l’Arménien peut aider l’Arménien […] » (p. 406)

Par delà ces considérations patriotiques, Tourian mena aussi très tôt un combat poétique contre un monde qu’il voyait disloqué par la discorde, les inégalités, le sectarisme et les guerres religieuses. Ecrit en 1868, « Aimons-nous les uns les autres » dénonce ces « faux Christs » qui détournent les commandement de leur Seigneur et « font de la Croix le manche de leur hache ». Malgré l’invitation chrétienne à « s’aimer les uns les autres », dans la société de son temps, « personne n’aime les pauvres » :

« Effacée, piétinée, telle est la tombe du miséreux ;
Du miséreux vacille la chandelle parmi l’obscurité ;
Et dans ces ténèbres pleurent des enfants affamés
Tandis qu’au palais les convives allument leurs chandeliers
Et que l’équipage du riche fuit gaiement le passé,
Le cadavre du mendiant solitaire est enseveli en silence. »

La dimension contemporaine et sociale des préoccupations à l’œuvre dans le monde inspiré de Tourian acquiert une intensité hardie dans sa dernière pièce Le Théâtre ou les Misérables. Laquelle marque un écart par rapport aux thèmes du nationalisme aliéné, fondé sur des récits historiques classiques romancés, qui dominaient alors la scène. Dans sa préface, Tourian écrit ce qu’il en espère :

« un exemple à suivre pour d’autres auteurs, afin qu’ils travaillent à créer des pièces s’inspirant d’épisodes de la vie quotidienne contemporaine. Lesquelles auraient beaucoup plus de valeur pour la communauté arménienne que [ces récits] d’épopées tragiques … qui n’échappent pas toujours à la monotonie […] » (p. 338)

Grâce à ses efforts en ce sens, cette pièce de Tourian, mis à part ses mérites artistiques, est considérée comme une étape marquante dans le théâtre arménien contemporain.

***

Tourian pressentit une immortalité, peut-être inspirée par l’audace et l’assurance de ses 21 ans. « Les anges pâles de la mort » surgiront alors et dans un « suaire m’envelopperont, froid et glacé comme de la pierre ». Mais, alors même qu’« ils auront mis en ordre ma tombe » et que « mes chers proches s’éloignent de mon tombeau » :

« Sachez, mes amis, que je vivrai toujours ;

Mais, lorsque oubliée ma tombe demeurera
Dans quelque vague recoin, négligée et ignorée,
Lorsque dans le monde mon souvenir s’effacera,
Alors sera venu pour moi le temps de mourir ! »

Des années durant, après sa mort, la tombe de Tourian devint un lieu de pèlerinage, visité par les esseulés et les marginaux, des admirateurs, des écrivains en herbe et des militants politiques. Sa poésie a été sans cesse publiée et une nouvelle traduction anglaise, à paraître bientôt, témoigne de son héritage vivant. Parouir Sevak note, à juste titre : « Tant qu’existeront l’amour, le rire et les larmes, existera la poésie de Bedros Tourian. »

[Note de l’A. :
N’étant pas poète, j’ai utilisé les traductions parues dans diverses sources - Alice Stone Blackwell, www.love.poemslibrary.com, www.sacred-textes.com – ne recourant aux miennes que lorsque j’y étais contraint. Je n’en commenterai pas la qualité et me bornerai à noter que chaque traducteur crée quelque chose de nouveau, selon son approche. Mais savoir comment différents efforts se mesurent mutuellement et au sens supposé de l’original peut être la source d’un débat éternellement profitable.]

Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20060911.html
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.
Cliché : http://armenianhouse.org/duryan/duryan.html