jeudi 29 avril 2010

Exposition "L'inhumanité de l'homme envers l'homme : voyage au bout de la nuit" / Exhibition : "Man's Inhumanity to Man : Journey Out of Darkness"

© Alina Mnatsakanian – 1.5 million
Installation multimédia, 2003
Avec l'aimable autorisation de l'artiste

Réflexions au lendemain d’une exposition

par Ramela Grigorian Abbamontian

www.criticsforum.org


En début d’année, la sous-commission des autorités municipales et de la communauté artistique de Glendale m’a demandé d’être commissaire invitée de l’exposition annuelle consacrée aux commémorations. Après trois mois de travail intense, cette exposition, finalement intitulée « L’inhumanité de l’homme envers l’homme : voyage au bout de la nuit… », s’est ouverte le 4 avril 2009 à la galerie d’art de la Brand Library et fut visible jusqu’au 8 mai 2009. Plus de 70 œuvres, dont des tableaux, sculptures, installations et photographies réalisées par quarante-quatre artistes, étaient exposées. La liste des artistes comprenait des artistes arméniens réputés tels que Ara Oshagan, Kaloust Guedel, Alina Mnatsakanian, Sophia Gasparian et Zareh, ainsi que des artistes non arméniens très connus, comme Ruth Weisberg, Mark Vallen, Poli Marichal, Lark (Larisa Pilisky), Beth Bachenheimer, Hessam Abrishami et Sheila Pinkel.

L’exposition s’organisait en trois sections thématiques afin d’illustrer le déroulement des différentes étapes d’un voyage. La première section, « Visages de l’inhumanité », comprenait des œuvres représentant différentes formes d’atrocités à travers l’histoire humaine, dont la guerre, le génocide, le travail forcé et les sans-abri. Les contrecoups physiques, mentaux et intellectuels de l’inhumanité étaient explorés dans « Cicatrices de l’inhumanité », présentant des survivants racontant leur histoire, des fragments de corps et d’identités, et le recours à la prière comme moyen de transcender la douleur. La section finale de l’exposition, « Triomphe de l’humanité », proposait des œuvres qui transmettaient espoir, survie, renaissance et même pardon – alternative, ou peut-être même remède, à l’inhumanité.

Pour une historienne de l’art, une telle opportunité constituait un projet rêvé : avoir à sa disposition les œuvres dérangeantes de plusieurs artistes et construire un discours qui puisse les évoquer. En tant qu’Arménienne familière des répercussions historiques et visuelles du génocide arménien, j’étais aussi curieuse de voir comment des artistes non arméniens représentaient des exemples d’injustices historiques ou contemporaines. Mon intérêt était toutefois tempéré par la prudence : me considérant à l’aise avec l’œuvre des artistes arméniens de Los Angeles, je me demandais comment leurs œuvres allaient interagir et dialoguer avec celles d’artistes non arméniens, et comment cette interaction pouvait le mieux être présentée.

Les multiples visionnages de plus de 300 propositions mirent au jour des thèmes significatifs, et je parvins à identifier un discours explicatif, qu’avec la sous-commission nous avons intitulé « Voyage au bout de la nuit. » Ma formation m’a appris à étudier les œuvres d’art de manière critique et à les interpréter dans leur contexte. Autrement dit, je m’appuie sur les stratégies visuelles à l’œuvre dans les œuvres d’art pour révéler leur histoire et percevoir mon rôle de déchiffrage et d’interprétation de ces discours. Mais je suis aussi consciente que, sans nul doute – bien que souvent de manière inconsciente – j’apporte mes partis pris, mes attentes et même mes espoirs dans une exposition de ce type. D’où le fait que j’étais souvent tenaillée par la question de savoir si je construisais un certain discours attendu et si je disposais d’un agenda qui m’appartienne, ou bien si ces œuvres révélaient de fait certains thèmes sous-jacents. Je me suis rendue compte que j’élaborais, en fin de compte, un discours tout en le laissant émerger des créations.

J’ai aussi pris en compte d’autres questions annexes : les œuvres de cette exposition et des représentations visuelles semblables de réalités historiques étaient-elles suffisamment représentatives de leurs atrocités respectives ? L’ampleur de phénomènes tels que la guerre et le génocide peut-elle être liée avec pertinence sous une forme visuelle ? Et, finalement, ces représentations constituent-elles des vecteurs efficaces pour le travail de mémoire ? J’en vins à réaliser que les œuvres d’art ne fonctionnent pas nécessairement comme des documents historiques, présentant au public un récit authentique de réalités historiques. Ce sont plutôt des lieux de mémoire, des espaces à travers lesquels les artistes s’efforcent de comprendre les événements, leurs conséquences et finalement leurs propres rôles et identités.

Mais il convient aussi de nous demander comment, ou dans quelle mesure, les artistes peuvent visuellement articuler une catastrophe, en particulier celle qu’ils n’ont pas vécue directement, comme c’était le cas pour nombre d’artistes dans cette exposition. Dans Memory Effects : The Holocaust and the Art of Secondary Witnessing [Les Effets de la mémoire : la Shoah et l’art du témoignage secondaire] (Rutgers U. Press, 2002), Dora Appel suggère que les artistes de la génération d’après-guerre sont « en fin de compte dans la position de spectateurs après coup, malgré eux » et peuvent, théoriquement, choisir leur posture d’identification : victime, spectateur ou même responsable (p. 4), postures assumées par plusieurs artistes de l’exposition. Ainsi les artistes deviennent-ils « témoins » de ces événements, car même s’ils n’ont pas vécu directement d’inhumanités, ils ont néanmoins conscience de leurs répercussions. L’un des paradoxes les plus forts de cette exposition a peut-être été qu’en assumant leurs rôles, les artistes ont opéré un choix au profit de ceux auxquels l’histoire n’a pas laissé de choix.

Le processus de la représentation visuelle devient alors un moyen grâce auquel les artistes se confrontent et construisent une mémoire historique. Il fournit un instrument grâce auquel les artistes, et à travers eux le public, accepte la responsabilité d’assumer et de préserver la mémoire historique. Comme l’a noté à juste titre un visiteur de l’exposition, les œuvres constituent « de l’art qui me donne les yeux pour voir ». A cet égard, les œuvres d’art sont des vecteurs de mémoire et, comme Lorne Shirinian l’écrit dans Survivor Memoirs of the Armenian Genocide [Les Mémoires des survivants du génocide arménien] (Taderon Press, 1999), concernant l’usage des photographies, « grâce au souvenir, le passé est réparé et l’identité recréée et affirmée » (p. 67).

Mais quel impact, finalement, l’exposition d’œuvres sur le génocide arménien, présenté aux côtés d’autres événements historiques catastrophiques, a-t-elle sur le public, arménien ou non ? Et quel impact une telle représentation a-t-elle sur les artistes représentés ? Un moment mémorable, lors de l’exposition, éclaira d’un jour nouveau ces questions et contribua à réactiver mon engagement à contribution. Il eut lieu de manière assez inattendue, lors d’une séance de questions-réponses avec les artistes, un des nombreux événements organisés en liaison avec l’exposition.

Conçu à l’origine comme un forum où le public pouvait poser aux intervenants des questions sur leurs influences artistiques, leurs motivations et leurs significations, la table ronde constitua parallèlement pour les artistes une occasion impromptue d’interagir. Lors de cette séance de questions-réponses, en particulier à la fin de celle-ci, les artistes présents – Sophia Gasparian, Lark (Larisa Pilinsky), Poli Marichal, Hessam Abrishami, Arpine Shakhbandaryan et Mark Vallen – commencèrent à discuter tant entre eux qu’avec le public. Ils n’avaient de cesse de s’apostropher, curieux de l’intention, du but et de la méthode de leur interlocuteur. Chacun semblait reconnaître un même sens de responsabilité artistique dans le traitement d’atrocités historiques, qui imprégnait l’œuvre des autres. Ces échanges animés entre artistes créèrent une énergie inattendue et contagieuse, incitant le public à poser des questions encore plus intéressantes.

Lorsque les artistes échangèrent leurs cartes de visite à la fin de la séance, cette scène résuma à mes yeux la nécessité vitale pour les artistes arméniens de rencontrer d’autres artistes non arméniens dans un dialogue direct. Insistant sur l’élément universel de leur œuvre de création, de nombreux artistes arméniens contemporains rejettent souvent des classifications de leur art comme étant exclusivement ou même principalement « arménien » ou « ethnique ». En conséquence, maints artistes arméniens s’efforcent de faire appel à un public plus large, souvent aux dépens d’une collaboration avec d’autres artistes, également « ethniques ». Comme l’ont suggéré les échanges entre les artistes présents lors de cette table ronde, non seulement ce genre de collaborations est productif, mais ils constituent un prolongement naturel et une confirmation des questions de représentation que les œuvres elles-mêmes abordent.

Cette exposition et les programmes annexes étaient organisés par la Commission aux Beaux-Arts et à la Culture de la Ville de Glendale, en collaboration avec les Affaires Culturelles de la Ville, une division du Département des Parcs, Loisirs et Services communaux, la Bibliothèque Municipale de Glendale/Bibliothèque Brand, et grâce à la généreuse contribution d’Advanced Development & Investment, Inc.

Note de la rédaction : Ramela Grigorian Abbamontian est docteur (PhD) en histoire de l’art de l’UCLA [Université de Californie, Los Angeles]. Elle est actuellement professeure associée d’histoire de l’art au Pierce College (Woodland Hills, Californie).

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1255018222.pdf
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.