samedi 24 avril 2010

Génocide arménien - Les orphelins assimilés / Armenian Genocide - Assimilated Orphans

Collège Saint Joseph, Aintoura – Liban
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Missak Keleshian met au jour de nouvelles révélations concernant les orphelins assimilés

par Nora Parseghian

The Armenian Mirror-Spectator, 24.04.2010


Le génocide se traduisit par la mort directe de plus d’un million de personnes tuées soit du fait d’exécutions, soit de lentes tortures. Des centaines de milliers d’autres furent contraintes de marcher vers le désert, souvent vers une mort certaine.
Ceux qui eurent de la chance arrivèrent en Syrie ou dans la Syrie sous mandat français, qui devint plus tard le Liban.
Certains déportés arméniens atteignirent la Cilicie, pensant y trouver une vie nouvelle. Or, non loin de Beyrouth, dans un village appelé Aintoura, près de Zouk Keserwan, un programme de turcisation d’orphelins arméniens fut mis en place en 1915.

Missak Keleshian, collecteur passionné de photographies du génocide arménien, a récemment découvert ces orphelinats dédiés à la conversion. « Il y a quelques mois, je lisais un livre intitulé The Lions of Marash, de Stanley E. Kerr (président de l’Université Américaine de Beyrouth), qui évoque ses expériences personnelles avec le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient], durant les années 1919-1922. Je tombe sur une photo choquante, avec la légende suivante : « Djemal Pacha, sur les marches du Collège Français d’Aintoura, au Liban. Djemal Pacha a créé un orphelinat pour les enfants arméniens dans le bâtiment du Collège et a nommé Halide Edib pour en être la directrice. » Halide Edib Hanum est une célèbre féministe turque, très connue aussi pour ses efforts visant à turciser les orphelins arméniens. Outre son caractère choquant, cette photo fut une première étape qui le conduisit vers une nouvelle découverte.

« Le 8 décembre 2005, je visite le village d’Aintoura et repère l’école où la photo avait été prise. Il s’agit d’un Collège Français réputé, qui fut créé par les Jésuites (1657-1783) et les Lazaristes (1783-1834). Je rencontre le principal, le Père Jean Sfeir, et après lui avoir montré la photo, je lui demande l’autorisation d’accéder aux archives de l’Ecole pour compléter mes informations et en révéler toute l’histoire. Il est lui aussi étonné par cette photographie et demande à l’archiviste en place de m’aider.

L’archiviste de l’Ecole est M. Jean Sebastian Arhan, un Français arrivé au Liban il y a quarante-trois ans, et qui travaille depuis aux archives du Collège Français d’Aintoura. Je lui montre la photo, en lui expliquant ce que je recherche. A mon étonnement, non seulement il est au courant de ce pan de l’histoire de l’Ecole qui m’intéresse, mais il a aussi rassemblé tous les matériaux d’archive relatifs à cette période dans un dossier à part, qu’il me remet alors. »

D’après Keleshian, la révélation la plus importante de cette photo est la présence de Djemal Pacha et d’Halide Hanum aux côtés d’orphelins arméniens. Halide Hanum (Halide Edib Adivar, 1884-1964) fut l’une des féministes en vue de cette époque. Elle fréquenta le Collège Américain pour Femmes en 1901 et est surtout connue pour ses romans critiquant le statut social inférieur des femmes turques. Son premier roman, Seviye Talip [En quête d’égalité], fut publié en 1909. Son premier mari fut Salih Zeki, puis elle se remaria avec le Dr Adnan Adivar en 1917.
Elle servit comme sergent dans l’armée nationaliste turque. Elle vécut au Royaume-Uni, en France et, en tant que féministe de la première heure, rencontra Gandhi et se rendit aux Etats-Unis pour y rencontrer les dirigeantes du mouvement féministe local. Elle s’amouracha de Kemal Ataturk, mais ce dernier repoussa ses avances. Halide Hanum soutint sans réserve les pachas qui planifièrent, organisèrent et perpétrèrent le génocide arménien, jouant un rôle essentiel, avec Nigar Hanum, dans leurs efforts pour turciser les Arméniens rescapés.
Halide Adivar fut membre du Parlement turc de 1950 à 1954.

Le 29 octobre 1914, l’empire ottoman déclare la guerre à la France, la Grande-Bretagne et la Russie. L’accord signé le 9 juin 1861 entre les Grandes Puissances et les Ottomans, accordant un statut particulier au Mont-Liban, devient alors caduc. Le dernier gouverneur chrétien du Liban, Ohannes Kouyoumdjian Pacha, est remplacé par Ali Mounif Bey. Sous son règne, la région connaît la famine, la terreur et la violence politique.
Fin 1915, le kaymakam (gouverneur du district) de Jounieh informe le responsable du Collège d’Aintoura que l’établissement doit fermer ses portes. Le clergé est contraint de partir dans un autre monastère, d’autres prêtres sont transférés en Anatolie ou à Ourfa, tandis que quelques anciens, incapables de voyager, restent à Aintoura.
Après l’expulsion des Lazaristes, l’école est transformée en un orphelinat pour les enfants arméniens, turcs et kurdes. En 1915, l’école abrite 800 orphelins et 30 soldats qui gardent l’établissement. Une équipe de dix personnes, dirigée par Nebih Bey, commence à assimiler les enfants arméniens. Les garçons sont circoncis et se voient attribuer des noms arabes et turcs, ne conservant que les initiales de leurs noms arméniens. Par exemple, Haroutioun Najarian devient Hamid Nazim, Boghos Merdanian devient Bekim Mohammed et Sarkis Sarafian Safwad Suleyman. Des conditions sanitaires insuffisantes, les maladies et le manque de nourriture prévalent, si bien que de nombreux enfants meurent. Les dirigeants turcs qui visiteront l’école, blâmeront Nebih Bey, l’accusant d’incompétence.
En 1916, le commandant de la 4ème Armée de Turquie, Djemal Pacha, visite l’orphelinat. Informé que le responsable, qui l’a nommé à ce poste et chargé de la tâche d’assimiler les orphelins, prévoit de lui rendre visite, Nebih Bey ordonne que les statues de Saint Joseph et du frère Saliège soient ôtées de l’entrée de l’école. Djemal Pacha arrive à l’école, accompagné d’Halide Adivar, laquelle est nommée séance tenante pour remplacer Nebih Bey en tant que principal de cet orphelinat. Outre l’orphelinat d’Aintoura, Adivar était aussi en charge de l’école des Sœurs de Nazareth à Beyrouth, fermée en 1917.
A cette époque, 400 nouveaux orphelins âgés de 3 à 15 ans sont conduits à Aintoura avec Djemal Pacha. Ils sont accompagnés de 15 jeunes femmes, issues de familles de notables turcs, qui rejoignent l’équipe de 40 personnes chargées d’assimiler totalement les orphelins arméniens.
Alors que la famine prévaut à Beyrouth et dans d’autres parties du Liban, et que les plans de la Turquie visant à exterminer les Arméniens par la violence et les Arabes par la faim sont mis en œuvre, vaches, moutons et farine abondent dans l’orphelinat d’Aintoura. L’objectif est de fabriquer de nouveaux enfants « turcs », bien nourris et en bonne santé.
L’enseignement à l’orphelinat est alors dispensé en turc. Les orphelins les plus âgés sont formés au commerce – cordonnerie, menuiserie et autres -, tandis que le mollah affecté dans l’école appelle les enfants à la prière, cinq fois par jour. Chaque soir, un orchestre joue « Longue vie à Djemal Pacha ! »
Durant l’été 1916, la lèpre se répand dans l’orphelinat, tandis que les armées ottomanes commencent à perdre dans les Balkans et en Palestine. Lutfy Bey, Rashid Bey et Adivar abandonnent alors l’école et l’orphelinat sombre dans le chaos, les enfants se livrant à de sanglants affrontements.
A cette date, sur les 1 200 orphelins d’Aintoura, 1 000 sont Arméniens et le reste des enfants, soit Turcs soit Kurdes. Les orphelins arméniens se servent de fourchettes et autres objets aiguisés pour se défendre. Lorsque les Ottomans battent en retraite et que les Français et les Britanniques arrivent dans la région, accompagnés par des membres du clergé, ils découvrent une situation chaotique dans l’école. Un des responsables lazaristes demande de l’aide auprès de Bayard Dodge, un dirigeant de l’Université Américaine de Beyrouth, lequel donne immédiatement suite à sa requête et prend des dispositions pour que de la nourriture soit acheminée via la Croix Rouge Américaine.
Le 1er octobre 1918, l’armée turque évacue le Liban. Le 7 octobre, le Père Sarlout revient à Aintoura et se rend compte que la situation est intenable. Il fait en sorte que les orphelins turcs et kurdes soient transférés à Damas, afin d’apaiser les tensions à l’intérieur de l’orphelinat. Puis il rassemble les orphelins arméniens et se met à travailler avec eux, pour qu’ils se souviennent de leurs noms arméniens, tentant de leur expliquer que le processus qu’ils traversaient n’est plus en vigueur.
La statue de Saint Joseph est remise en place et le drapeau français flotte au-dessus de l’école. Mais le Père Sarlout réalise que ses ressources sont limitées. Il fait appel à Bayard Dodge et à la Croix Rouge Américaine pour qu’ils soutiennent l’école et les orphelins. M. Crawford est alors nommé principal de l’école d’Aintoura, l’équipe éducative est remplacée par des enseignants arméniens et les orphelins se voient proposer des cours en arménien et en anglais. Puis le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] prend en charge l’école et l’administre jusqu’à l’automne 1919, date à laquelle les garçons orphelins sont envoyés à Alep et les filles dans l'orphelinat arménien du village de Ghazir, au Liban.
A l’époque où l’école était sous le contrôle des Turcs, suite à une mauvaise alimentation, aux manque de conditions sanitaires et aux maladies (principalement le typhus), 300 orphelins arméniens moururent. Ils furent enterrés en 1916 dans l’arrière-cour de l’école. En 1993, les directeurs de l’école décident de construire une extension dans cette même arrière-cour. Lorsqu’ils commencent à faire creuser le sol, ils tombent sur des restes humains qu’ils rassemblent et enterrent à nouveau dans quelques fosses communes du cimetière appartenant aux prêtres d’Aintoura.
Lorsque les Turcs partent et que le Père Sarlout revient dans l’école, il y découvre 670 orphelins – 470 garçons et 200 filles.

« En me baladant dans différentes parties de l’école, un coin me sembla très familier. Au premier coup d’œil, je ne pus me rappeler où et comment je l’avais vu, mais j’étais sûr qu’il ne m’était pas inconnu. De retour chez moi, je me mets à travailler sur ma collection de photographies et, trois heures après, je découvre ce que je cherche : c’est la photo d’un jeune orphelin, prise à ce même endroit de l’école d’Aintoura, qui m’était familier. L’original de la photo se trouve dans les archives du catholicossat du Saint-Siège de Cilicie à Antélias, au Liban, parmi les documents et photos ayant appartenu à Maria Jacobson. Il est écrit dans un angle de la photo : « Orphelin arménien, aux traits nets et brillant. » Le cachet du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] est encore visible au revers gauche de la photo. A cette époque, la photo en question ne me semblait pas aussi importante, mais aujourd’hui, suite aux faits nouvellement découverts concernant le Collège d’Aintoura, c’est une autre pièce du puzzle que je retrouve. », précise Keleshian.

En plaçant des photos côte à côte et grâce à ses recherches dans les archives du Collège d’Aintoura, Missak Keleshian est ainsi parvenu à reconstituer l’une des phases les plus atroces du génocide arménien – la turcisation, qui ne fut qu’une autre partie du plan visant à anéantir la nation arménienne.

[Missak Keleshian est ingénieur, diplômé en Angleterre. Il vit et travaille à Watertown depuis onze ans. Il est actuellement représentant du Groupe Silicon Valley au Moyen-Orient. Il est membre de l’ADL [Anti-Defamation League] (1) et de l’Association Culturelle Tekeyan du Liban . Son épouse, Mayda Keleshian, a été secrétaire exécutive de l’Association Culturelle Tekeyan des Etats-Unis et du Canada. Cet article a été traduit en anglais par Simon Beugekian. L’article originel est paru dans le journal Aztag de Beyrouth.]

NdT :
1. Anti-Defamation League : ONG fondée par l'organisation B’nai B’rith aux Etats-Unis, dont le but premier est de soutenir les Juifs contre toute forme d'antisémitisme et de discrimination, par tous les moyens légaux possibles et des campagnes d'information et de sensibilisation. – source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Anti-Defamation_League

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20April%2024,%202010.pdf
Traduction anglaise : © Simon Beugekian.
Traduction française : © Georges Festa – 04.2010.