dimanche 25 avril 2010

Génocide arménien - Les orphelins assimilés - 2 / Armenian Genocide - Assimilated Orphans - 2

Djemal Pacha passant en revue des orphelins arméniens turcisés à Damas en 1917
In : Aram Andonian, Mémoires de Naïm Bey, 1964, p. 24
© www.genocide-museum.am

La preuve vivante du génocide arménien

par Robert Fisk

The Independent, 09.03.2010


[Les Etats-Unis veulent nier le fait que le massacre par la Turquie d’un million et demi d’Arméniens en 1915 fut un génocide. Or la preuve est là, dans un orphelinat situé sur une hauteur près de Beyrouth.]

Ce n’est qu’une petite tombe, délimitée par un banal rectangle en béton, où fleurissent des lys jaunes sauvages. A l’intérieur gisent les ossements, les crânes et des morceaux de fémur, réduits à l’état de poussière, de près de 300 enfants, des orphelins arméniens de l’immense génocide de 1915, qui moururent de choléra et de faim, alors que les autorités turques tentaient de les « turciser » dans un Collège converti en orphelinat, sur les hauteurs de Beyrouth. Mais, pour l’heure, cette histoire quasi inconnue de ces 1 200 enfants survivants – âgés de 3 à 15 ans –, lesquels vécurent dans le dortoir bondé de cet – ô ironie - élégant édifice en pierre de taille, prouve que les Turcs ont de fait perpétré un génocide contre les Arméniens en 1915.

Barack Obama et sa docile Secrétaire d’Etat, Hillary Clinton – laquelle fait maintenant pitoyablement campagne pour empêcher le Congrès des Etats-Unis de reconnaître que le massacre par les Turcs ottomans d’un million et demi d’Arméniens fut un génocide – devraient venir ici, dans ce village des hauteurs du Liban, et s’incliner de honte. Car il s’agit d’un récit tragique, effroyable, de brutalités exercées à l’encontre d’enfants en bas âge, sans défense, dont les familles avaient déjà été assassinées par les forces turques au début de la Première Guerre mondiale, et dont certains relateront ensuite comment ils furent contraints de broyer et manger les squelettes de leurs camarades orphelins morts, pour survivre à la famine.

Djemal Pacha, l’un des architectes du génocide de 1915, et – hélas ! – la première féministe de la Turquie, Halide Edip Adivar, contribuèrent à administrer cet orphelinat de la terreur, dans lequel des enfants arméniens furent systématiquement dépossédés de leur identité arménienne et affublés de nouveaux noms turcs, contraints de devenir musulmans et sauvagement battus s’ils étaient surpris en train de parler arménien. Les prêtres du Collège lazariste d’Aintoura ont enregistré de quelle manière ses enseignants lazaristes d’origine furent expulsés par les Turcs et comment Djemal Pacha se présenta en personne sur le perron, accompagné de son garde du corps allemand, après qu’un muezzin ait commencé à appeler les musulmans à la prière, une fois la statue de la Vierge Marie ôtée de son beffroi.

Jusqu’ici, l’argument selon lequel les Arméniens ont subi un génocide se basait sur la nature délibérée du massacre. Or l’article II de la Convention des Nations Unies de 1951 sur la Prévention et la Répression du Crime de génocide déclare que la définition du génocide – « détruire en totalité ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » - inclut « le fait de transférer par la force les enfants d’un groupe vers un autre groupe ». C’est exactement ce que les Turcs ont fait au Liban. Des photographies existent encore, montrant des centaines d’enfants arméniens quasi nus accomplir des exercices physiques dans l’enceinte du Collège. L’une d’elles montre même Djemal Pacha se tenant sur le perron en 1916, près de la jeune et belle Halide Adivar, laquelle – après quelques hésitations – accepta de gérer l’orphelinat.

Avant sa mort en 1989, Karnig Panian – qui avait six ans lorsqu’il arriva à Aintoura en 1916 – rappelait en arménien comment son nom fut changé et comment il se vit attribuer un numéro, 551, pour toute identité. « Chaque jour, au coucher du soleil, en présence de plus de mille orphelins, lorsque le drapeau turc était baissé, on récitait « Longue vie au général pacha ! » C’était la première partie de la cérémonie. Puis venait le temps des punitions pour ceux qui s’étaient mal comportés durant la journée. Ils nous battaient à coups de falakha [une baguette utilisée pour frapper la plante des pieds]. Parler arménien entraînait la punition la plus lourde. »

Panian décrit comment, du fait de ces traitements cruels ou de leur faiblesse physique, beaucoup d’enfants moururent. Ils étaient alors enterrés derrière l’ancienne chapelle du Collège. « La nuit, des chacals et des chiens sauvages les déterraient et dispersaient leurs os […] Durant la nuit, les gamins couraient dans la forêt environnante chercher des pommes ou n’importe quel fruit qu’ils pouvaient trouver – et leurs pieds heurtaient des os. Alors, ils ramenaient ces os dans leurs chambres et les broyaient en cachette pour en faire de la soupe, ou bien ils les mélangeaient à des céréales pour pouvoir les manger, car on manquait de nourriture à l’orphelinat. Ils mangeaient les os de leurs copains morts. »

Grâce aux archives en place, Emile Joppin, le prêtre qui dirigeait alors le Collège lazarite d’Aintoura, écrit dans le magazine de l’école en 1947 : « Les orphelins arméniens étaient islamisés, circoncis et se voyaient attribuer de nouveaux noms arabes ou turcs. Leurs nouveaux noms conservaient les initiales de leurs noms de baptême. C’est ainsi que Haroutioun Nadjarian recevait le nom d’Hamed Nazih, Boghos Merdanian celui de Bekir Mohamed et Sarkis Safarian celui de Safouad Sulieman. »

Missak Kelechian, un ingénieur arménien américain né au Liban, est un passionné d’histoire arménienne et a déniché un rapport très rare, publié à compte d’auteur en 1918 par un officier de la Croix Rouge américaine, le major Stephen Trowbridge, lequel arriva au Collège d’Aintoura, après sa libération par les troupes britanniques et françaises, et qui s’entretint avec les orphelins survivants. Son récit confirme point par point les recherches du Père Joppin en 1949.

« Toute trace, et autant que possible tout souvenir, des origines arméniennes ou kurdes des enfants devait être supprimé. Des noms turcs leur étaient attribués et les enfants étaient contraints de pratiquer les rites prescrits par la loi et la tradition islamiques […] Aucun mot arménien ou kurde n’était autorisé. Les enseignants et les surveillants étaient formés avec soin pour imprégner les idées et coutumes turques dans l’esprit des enfants et les catéchiser [sic] régulièrement sur […] le prestige de la race turque. »

Halide Adivar, dont le New York Times fera plus tard l’éloge en la qualifiant de « Jeanne d’Arc turque » - une présentation que contestent bien évidemment les Arméniens – naquit à Constantinople en 1884 et fréquenta un Collège américain dans la capitale ottomane. Elle se maria à deux reprises et écrivit neuf romans – Trowbridge reconnaît même qu’elle fut une « femme aux dons littéraires remarquables » - puis servit comme femme officier dans l’armée de libération de Mustafa Kemal Ataturk, après la Première Guerre mondiale. Elle vécut ensuite en Grande-Bretagne et en France.

Kelechian, encore lui, a retrouvé les mémoires d’Adivar, oubliés depuis longtemps et très intéressés, publiés à New York en 1926, dans lesquels elle rappelle comment Djemal Pacha, commandant la 4ème Armée turque à Damas, visita en sa compagnie l’orphelinat d’Aintoura :
- « Je lui dis : « Vous vous êtes montré aussi bon qu’il est possible de l’être envers les Arméniens en ces jours difficiles. Pourquoi permettez-vous que des enfants arméniens portent des noms musulmans [sic] ? Autant transformer des Arméniens en musulmans. Un jour, l’Histoire se vengera sur la génération suivante de Turcs. »
- « Vous êtes une idéaliste, me répondit-il avec gravité. Et comme tous les idéalistes vous n’avez pas le sens des réalités […] Il s’agit d’un orphelinat musulman et seuls les orphelins musulmans y sont autorisés. »

D’après Adivar, Djemal Pacha lui aurait confié qu’il « ne pouvait supporter de les voir mourir dans les rues », en lui promettant qu’ils « retourneraient dans leur peuple » après la guerre.
Adivar répondit au général : « Mais je n’ai rien à faire d’un tel orphelinat ! ». A quoi, selon elle, Djemal Pacha aurait répliqué : « Vous le ferez. Lorsque vous les verrez dans la misère et les souffrances, vous irez vers eux, sans songer un seul instant à leurs noms et à leur religion. » C’est exactement ce qu’elle fit.

Plus tard, durant la guerre, Adivar s’adresse cependant à Talaat Pacha, l’architecte du premier génocide du 20ème siècle, et rapporte comment il perd pratiquement toute contenance en parlant des « déportations » (terme qu’elle utilise) des Arméniens, lui disant : « Ecoute, Halide […], j’ai un cœur aussi bon que le tien et, la nuit, je n’arrive pas à dormir en songeant aux souffrances humaines. Mais c’est quelque chose de personnel et je suis ici sur cette terre pour penser à mon peuple et non à mes sentiments […] Un nombre équivalent de Turcs et de musulmans ont été massacrés durant la guerre des Balkans [1912], et pourtant le monde a gardé un silence criminel. Je suis convaincu que tant qu’une nation agit de son mieux pour ses propres intérêts et y parvient, alors le monde l’admire et trouve cela moral. Je suis prêt à mourir pour ce que j’ai fait et je sais que je mourrai pour cela. »

Les souffrances qu’évoque Talaat Pacha d’un ton aussi glacial, apparurent avec évidence à Trowbridge lorsqu’il rencontra lui-même les orphelins d’Aintoura. Beaucoup avaient vu leurs parents assassinés et leurs sœurs violées. Levon, qui venait de Malgara, fut chassé de sa maison avec ses sœurs âgées de 12 et 14 ans. Les jeunes filles furent prises par des Kurdes – alliés aux Turcs – comme « concubines », tandis que le garçon fut torturé et affamé, rapporte Trowbridge. Il fut finalement conduit par ses ravisseurs dans l’orphelinat d’Aintoura.

Takhouhi – son nom signifie « Reine » en arménien et elle était originaire d’une riche famille de Rodosto sur la mer de Marmara – partit à dix ans avec sa famille dans un train de marchandises pour Konya. Deux de ses frères moururent dans le wagon, ses deux parents contractèrent le typhus – ils moururent dans les bras de Takhouhi -, tandis qu’elle parvint, avec son frère aîné, à Alep. Elle est finalement séparée de lui par un officier turc, reçoit le nom musulman de Muzeyyan et se retrouve à Aintoura. Lorsque Trowbridge lui propose d’essayer de retrouver quelqu’un à Rodosto et de lui rendre les biens de sa famille, elle lui répond, dit-il : « Je ne veux rien de tout cela, si je ne peux retrouver à nouveau mon frère ! » Lequel frère serait mort à Damas.

Trowbridge relate maintes autres tragédies de la part des enfants qu’il découvre à Aintoura, observant avec amertume qu’Halide « et Djemal Pacha aimaient se faire photographier sur les marches de l’orphelinat […], posant en tant que dirigeants du modernisme ottoman. Ont-ils réalisé ce que le monde extérieur penserait de telles photographies ? » D’après le compte rendu de Trowbridge, 669 enfants seulement survécurent, dont 456 Arméniens, 184 Kurdes et 29 Syriens. Talaat Pacha n’est pas mort pour ses péchés. Il fut assassiné par un Arménien à Berlin en 1922 – son corps fut ensuite restitué à la Turquie sur ordre exprès d’Hitler. Djemal Pacha fut assassiné dans la ville turque de Tiflis. Halide Edip Adivar vécut en Angleterre jusqu’en 1939, date à laquelle elle revint en Turquie, devenant professeur de littérature anglaise, puis élue au Parlement de Turquie, pays où elle mourut à l’âge de quatre-vingts ans.

Ce n’est qu’en 1993 que les ossements des enfants furent découverts, alors que les Pères Lazaristes creusaient les fondations pour de nouvelles salles de classe. Ce qui subsistait de leurs restes fut cérémonieusement transporté dans le petit cimetière où les prêtres du Collège sont enterrés et déposé dans une tombe unique, mais profonde. Kelechian m’a fait voir ce triste lieu, ombragé de grands arbres, par-dessus un mur d’un mètre cinquante. Aucune plaque, aucune pierre tombale ne signalent leur fosse commune.

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-living-proof-of-the-armenian-genocide-1918367.html
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.