samedi 24 avril 2010

Génocide arménien - Paroles de témoins / Armenian Genocide - Eye Witnesses

Yepraksia Gevorgyan – Alis Kasaryan
© Hetq.am

95 ans de souvenirs : témoins oculaires du génocide arménien de 1915

par Grisha Balasanyan

Hetq, 24.04.2010


Il reste aujourd’hui quatre survivantes du génocide de 1915 dans le marz d’Armavir en Arménie. Informés de leur existence par l’administration régionale, nous leur avons rendu visite.

Yepraksia Gevorgyan est âgée de 104 ans, mais elle en remontrerait à bien des jeunes par son entrain et sa vitalité. A la voir, il est difficile de deviner son âge, en particulier lorsqu’elle se met à réciter Anoush d’Hovhannes Toumanian et d’autres poèmes, sans marquer de pause. Ajoutant même quelques mots en anglais.

Mamig Yepraksia a élevé cinq enfants, quatre filles et un garçon. Depuis, elle a perdu son fils. Elle réside dans la ville d’Armavir avec son petit-fils et sa famille. Lorsque nous lui rendons visite, Yepraksia discute amicalement dans le couloir avec une autre dame âgée. Elle n’a aucune idée de la raison pour laquelle nous sommes venus la voir.

Lorsqu’elle nous aperçoit, elle se lève, nous salue et se dirige vers nous. Au début, je me demande si cette dame âgée de 104 ans va pouvoir marcher, mais je me trompais bel et bien.

Elle refuse mon aide et se dirige avec assurance vers la salle à manger. Une pièce qu’elle a organisée « à sa façon ».

Elle s’assied toujours à l’angle du canapé, mais lorsqu’elle prend son café, elle s’installe dans son fauteuil. Mamig Yepraksia nous précise qu’elle mange de tout, mais préfère prendre son café du côté éclairé, jamais à l’ombre.

Elle s’occupe toujours de la cuisine et des plats. L’épouse de son petit-fils nous confie que Yepraksia confectionne une délicieuse soupe aux herbes [tambour], à s’en lécher les doigts.

Mamig nous répond qu’elle en aurait préparé une, si elle avait su que nous venions. Mais, lorsque nous l’interrogeons sur son enfance, le sourire sur son visage a tôt fait de disparaître.

L’Arax était rouge de sang

« Dieu merci, vous n’avez jamais été témoins de ce que j’ai vu, comment les Turcs massacraient les Arméniens ! C’était horrible ! Les mamans s’enfuyaient avec leurs bébés emmitouflés. Les Turcs passaient les bébés à la baïonnette par l’estomac et les soulevaient ! J’ai tout vu de mes propres yeux. On se cachait jusqu’à ce que les Turcs partent. Puis on se remettait en route. On a atteint l’Arax. Il était rouge de sang. On a aperçu une clairière. On a traversé la rivière avec des radeaux. J’aurais préféré être aveugle, ne pas voir tout ce qu’ils nous ont fait ! Encore une fois, vous avez de la chance de ne pas avoir vu tout ça ! », raconte mamig Yepraksia Gevorgyan.

Elle avait neuf ans, lorsque sa famille abandonna le village de Marvak dans la région de Kars. Elle ne s’est jamais faite à l’idée que Kars ne soit plus une ville arménienne.

Durant notre entretien, elle nous rappelle à plusieurs reprises que Kars était une ville principalement arménienne et que les Turcs y étaient peu nombreux.

Mamig Yepraksia précise que lorsque les Turcs ont commencé à massacrer les Arméniens, sa famille creusa quelques trous en profondeur dans le sol et y dissimula tous ses biens, dans l’espoir de revenir un jour.

Lorsque sa famille prit la fuite, ils n’emportèrent que de l’argent et de l’or. Elle se souvient que l’or qu’ils possédaient ne leur permit de se nourrir que durant quelques jours, la moindre miche de pain coûtant une pièce d’or.

Mamig Yepraksia se retrouva dans un orphelinat à Gumri. Les descriptions qu’elle donne de la maison familiale à Kars sont si vivantes qu’on a l’impression qu’elle vient juste d’en sortir.

Si je revenais, je la reconnaîtrais encore notre maison !

« Si j’allais à Kars, je reconnaîtrais de suite notre maison, à condition qu’elle soit toujours debout et qu’elle n’ait pas été endommagée ! Elle a appartenu tout d’abord à mon oncle, puis nous y avons habité. Plus haut, habitait ma tante. Son mari, aveugle des deux yeux, était un troubadour. Je me rappelle d’un homme appelé Vardan, qui avait un magasin dans notre rue. Dans le village, quinze maisons appartenaient à nos proches. Tous tués, à part le frère de ma mère, qui a survécu ! »

Puis, elle se met à compter le nombre de bêtes qu’ils possédaient dans leur grande étable.

« On avait quatre vaches à lait, vingt moutons et deux bœufs. Je me souviens, quand nous étions enfants, on apportait de l’engrais séché au magasin de Vardan en échange d’un peu de seigle. On le faisait cuire et on le mangeait ! », ajoute-t-elle.

Les Turcs tuèrent son père sur la route, alors que sa famille quittait le village. Un des frères de son père fut fait prisonnier et l’autre fut tué, alors qu’il était à l’armée. La vieille dame précise que le village était exclusivement arménien.

Elle décrit en détail l’endroit situé au bord de l’Arax, lorsqu’ils entrèrent en Arménie orientale : « C’était près du poste, sur la rivière. »

A l’orphelinat, les Américains nous ont bien traités

« Je me souviens, on a franchi la rivière et on s’est retrouvés dans un village, où on s’est mis à chercher de l’herbe et des plantes à manger. Puis, tous ceux qui restaient du village sont partis à Leninakan (Gumri). Quelqu’un s’est approché de nous et nous a dit qu’il s’appelait Askanaz Mravyan. Il nous a conduits vers un grand bâtiment et nous a dit de vivre là, jusqu’à ce que les choses s’améliorent. On allait en ville chercher du pain. Quand on rencontrait des soldats dans la rue, avec leurs grands chapeaux, on avait peur, on s’enfuyait. Un jour, des soldats nous ont attrapés et nous ont donné à manger, raconte mamig Yepraksia. Alors, un Américain est arrivé à Leninakan, il a rassemblé tous les enfants orphelins et nous a emmenés à l’orphelinat « Kazach Post ». »

Les Américains les ont bien traités, dit-elle. Ils étaient nourris quatre fois par jour et avaient même droit à une douche, trois fois par semaine.

A l’école, les enfants apprenaient l’arménien, le russe et l’anglais. « Après toutes ces années, mon anglais est comme ci comme ça ! Tout ce que je me rappelle, c’est Open the door ! Goodbye ! et un ou deux autres mots. »

« Maintenant, quand ils montrent un Américain à la télévision, je peux vous dire que je n’ai jamais vu les Américains comme ça ! Ils montrent des Noirs. Les Américains que j’ai vus étaient très élégants ! », note cette dame âgée de 104 ans.

La mère de Yepraksia mourut de faim, lors de l’exode familial. Un de ses deux frères disparut aussi durant ce périple. Ce n’est que lorsqu’elle atteignit Leninakan qu’elle réalisa que, sur toute sa famille, seuls le frère de sa mère et l’un de ses frères étaient encore vivants.

Les Turcs ne changeront jamais ! Ils ont ça dans le sang !

« Ils ont pris un de mes frères comme domestique. C’était une famille qui n’avait pas de fils. Alors ils l’ont pris et ils l’ont gardé. Puis, ils l’ont marié. On ne s’est retrouvés que lorsque je me suis mariée après l’orphelinat. Il est parti travailler comme domestique à Yeghvard. », raconte Yepraksia. L’émotion la gagne lorsqu’elle revit les années difficiles qui précédèrent l’orphelinat. « Je m’en souviens bien. Une bande d’entre nous, enfants, sommes allés chez une riche famille. On entendait de la musique depuis leur maison. Ils faisaient une fête, mangeaient et buvaient. On a frappé à leur porte et on a demandé du pain. Ils nous ont fermé la porte au nez. On a attendu un peu et puis on est partis. Ils ne nous ont rien donné ! »

Nous demandons à mamig Yepraksia si elle aimerait un jour revenir à Kars, voir la maison de son enfance et peut-être y vivre. « Ah non ! Jamais de la vie ! J’aimerais mieux mendier dans la rue pour une bouchée de pain que revenir en Turquie ! A quoi pensent-ils quand ils disent qu’ils veulent ouvrir la frontière ? Veulent-ils qu’on se mélangent ? Il y a un proverbe qui dit : tu peux devenir ami avec un chien, mais ne lâche jamais le bâton que tu tiens. Ils n’ont aucun scrupule ; tu ne peux pas devenir ami avec eux. Les Turcs n’ont pas changé ! C’est dans le lait qu’ils boivent. Qu’est-ce qui va changer en eux ? Ils prenaient les cadavres et les empilaient comme s’ils construisaient un mur et jouaient de la zurna pour fêter ça ! », nous répond-elle.

Alis Kasaryan est née en Arménie Occidentale en 1909. Elle vit maintenant dans le village de Norpat, près d’Armavir, chez sa fille. Quand nous lui rendons visite, mamig Alis est pleine d’entrain, même si elle ne peut plus se déplacer toute seule depuis l’an dernier.

Malgré son âge, elle aime toujours travailler. Un jour, elle s’est brisé une jambe en nettoyant la cour. Sa fille, Hripsik, nous confie qu’auparavant, sa mère, âgée de 101 ans, s’estimait en bonne santé. Aujourd’hui encore, elle ne se plaint pas vraiment. Son cœur lui joue des tours, mais cela n’empêche pas Alis d’aller et venir.

Mamig Alis plaisante même avec nous, disant que si ce n’était pour son gendre, sa fille ne se serait pas occupée d’elle toutes ces années. « J’adore mon gendre. Il est comme mon fils. Si ce n'était pour lui, je n’aurais pas vécu aussi longtemps. »

Se briser la jambe en travaillant, centenaire

Elle s’interroge sur la nature de notre visite et se demande pourquoi les membres de sa famille vont et viennent dans la salle à manger.

« Hripsik, qu’est-ce qui se passe ? », demande-t-elle sans arrêt à sa fille. Peu après, mamig Alis nous montre son certificat attestant qu’elle est une survivante du génocide. Puis elle sort une broderie et nous montre fièrement des nappes qu’elle a réalisées de sa main. Au fil des ans, elle a offert plusieurs de ses travaux de dentelle à des amis.

C’est en Grèce, où elle s’est retrouvée avec sa mère et son frère, après le génocide, qu’elle a appris cet artisanat. La mémoire de cette dame âgée flanche un peu et elle ne se rappelle plus très bien, jusqu’au nombre des membres de sa famille qui ont péri lors de ces terribles événements. Avec l’aide de sa fille, Alis arrive à se souvenir que son père, Hakob Berberian, fut sauvagement assassiné, alors qu’elle n’était âgée que de six mois.

Les Turcs mutilent son oncle, un prêtre

Le frère de son père, un prêtre célibataire, fut lui aussi assassiné. Les Turcs lui arrachèrent les entrailles. Sa mère l’emmena, elle et son frère, avec quelques proches, sur la route de l’exil, vers la Grèce où sa grand-mère vivait. Et où sa mère mourut. Mamig Alis n’a aucun souvenir de sa mère, mis à part son nom, Zarouhie.

« Quand on est partis en Grèce, j’avais onze ans. Mon oncle nous donna une chambre. J’ai appris la couture à l’école. Je revenais directement à la maison après les cours et je ne sortais pas beaucoup. On cousait jusqu’à minuit. Mon oncle s’énervait, en disant que ce travail n’était pas bon pour les yeux, mais on travaillait quand même ! », nous confie mamig Alis.

Plus tard, ces élégants travaux d’aiguille deviendront pour elle une source de revenus. La vieille dame se rappelle encore de son premier ouvrage. Il n’était pas parfait, mais elle fut payée pour cela. Mamig Alis se maria en Grèce et eut un enfant. Son mari partit à la guerre et n’est jamais revenu.

Rapatriée en Arménie en 1947

Avec des proches de son mari, elle se fait rapatrier en Arménie en 1947. Le nom de son frère ne figurait pas sur la liste des personnes autorisées à être rapatriées, si bien qu’il resta en Grèce. Après quelques lettres, elle perdit tout contact. C’est ainsi que sœur et frère, survivants du génocide, ne se revirent plus jamais.

Alis Kasaryan est inquiète depuis la perte de l’arbre généalogique familial, écrit à la main et qui rappelait les noms de ceux ont péri lors du génocide, ainsi que l’existence difficile qu’ils connurent. Aujourd’hui encore, cette dame âgée demande de temps à autre à sa fille Hripsik : « Mais où est passé ce livre ? »

P.S. : Les noms des deux autres survivantes, qui vivent actuellement dans le marz d’Armavir, sont Gyouleh Hovhannisyan, née dans le village de Khanuk, près de Bitlis, et Ovsanna Safaryan, âgée de 100 ans.

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Source : http://hetq.am/en/society/april-24-4/
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.