jeudi 8 avril 2010

L'Histoire du Taron / The History of Taron

Paolo Uccello – Bataille de San Romano, vers 1456 (détail)

Hovhan Mamikonian
L'Histoire du Taron
Erevan : Khorhrtayin Grogh, 1989, 176 p.

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


L’Histoire du Taron est une autre ancienne œuvre littéraire arménienne, dont la date de composition et la paternité resteront à jamais enveloppées dans les ténèbres d’une époque lointaine. Ecrite peut-être à la fin du VIIe siècle, et peut-être aussi augmentée par différents auteurs au cours des périodes suivantes, elle ne ressemble à aucune autre d’après le canon de la littérature arménienne classique. Sa valeur historique est limitée et elle ne possède aucun contenu artistique d’ordre universel ou durable. Pourtant, l’Histoire du Taron nécessite un commentaire – ne serait-ce que pour montrer combien est sous-évalué l’accueil important qui lui est encore réservé dans la tradition littéraire et historique arménienne.

Nous n’avons aucune connaissance certaine quant aux circonstances entourant sa composition (qui en passa la commande et pourquoi, par exemple). En outre, l’ouvrage ne contenant aucune information historique fiable, il est pratiquement impossible de le situer dans quelque contexte historique ou politique précis. On doit donc le considérer comme une œuvre strictement « fictive », exprimant une certaine perception de l’origine de l’Eglise arménienne et de son histoire. A cet égard, il n’est pas sans intérêt, ni aiguillonner l’esprit. Etonnamment, l’ouvrage peut être lu comme dépeignant les débuts de l’Eglise chrétienne en Arménie sous la forme d’une force coloniale conquérante. En outre, l’Histoire du Taron présente une réflexion dérangeante sur l’empressement d’une partie du clergé (en l’occurrence les auteurs ou ceux qui commandèrent l’ouvrage) à applaudir une politique d’une violence révoltante lors de combats visant à défendre les richesses et les biens de l’Eglise.

1. La conversion de l’Arménie au christianisme comme conquête coloniale

Divisé en deux parties, le Livre 1 est censé être le témoignage oculaire de la conversion au christianisme de l’Arménie, par un certain Zenob Klag. Il est remarquable par le tableau qu’il donne de cette conversion en tant que processus colonial, dirigé et contrôlé par des représentants d’un mouvement religieux nouveau (étranger). En dépit de la collaboration d’une partie (soumise et docile) de la noblesse du pays, cette religion chrétienne étrangère ne s’impose qu’après de féroces combats contre l’élite dirigeante païenne locale et ses partisans au sein du peuple. Une fois maîtresse du territoire, cette nouvelle Eglise finit par s’approprier des parts de choix parmi les biens et les richesses de la nation.

Le récit se déroule sous la forme d’une correspondance entre Grégoire l’Illuminateur en Arménie et son supérieur, l’archevêque Léo, siégeant à Ghessaria. Aucun d’eux n’est natif d’Arménie. Pourtant, ils parlent comme s’ils possédaient le pays et sa population, avec une sorte de pouvoir, donné par Dieu, d’agir à leur guise sur eux. Leur mine confiante et évidente, soutenue sans nul doute par la vertu religieuse. Se préparant à consolider leur conquête spirituelle de la population locale, Grégoire exhorte Léo à « mander vos [prêtres] afin de faucher la moisson de Dieu » (p. 21). La moisson ne se limitait naturellement pas aux âmes. Le contrôle de la vie spirituelle du peuple devait être le terrain propice visant à collecter de vastes quantités de richesses matérielles grâce à toutes sortes d’impôts, redevances et dons en faveur de l’Eglise.

La demande de Grégoire a un caractère d’urgence. « Nous avons besoin d’évêques et de prêtres dans toutes nos (sic !) provinces. » Les rares qui ont été « regroupés ici et là » sont insuffisants pour régir les « 630 provinces lucratives de l’Arménie » (p. 24). Réalisant que le succès d’une mission uniquement intellectuelle constitue une motivation insuffisante pour l’implantation de prêtres étrangers (assyriens ou grecs), Grégoire en appelle à leurs ambitions davantage matérielles. Agissant comme s’il avait, ainsi que l’Eglise nouvelle, tout pouvoir sur cette terre, Grégoire les attire en leur promettant : « Si vous venez, je mettrai à votre service les provinces entières de Hark et de Yegheghyatz. » (p. 25). A ceux qui sont prêts à le rejoindre pour l’aider à consolider son emprise, Grégoire promet qu’ils « peuvent avoir […] ce qu’ils trouveront plaisant et agréable » en Arménie (p. 25). Il les exhorte à laisser derrière eux « la terre aride et famélique » qu’ils « habitent présentement » et à venir en Arménie « où il y a profusion », où « l’air est agréable et les eaux s’écoulent avec abondance » (p. 59).

L’aspect colonial de la conversion est davantage souligné dans les descriptions de combats contre l’élite arménienne pré-chrétienne. Dans le récit de Zenob Klag, plus encore que dans celui d'Agatangeghos, l'Arménie ne reste pas sans défense face au nouveau pouvoir religieux. Il n'y a ni défaite passive, ni soumission volontaire. Pour dominer la situation et imposer sa religion étrangère, l'Eglise nouvelle (étrangère) doit faire la guerre et infliger "souffrances et tortures" jusqu'à ce que ses victimes autochtones soient "conduites aux portes de la mort" (p. 43). Le combat peut être mené par des troupes appartenant aux factions converties de la noblesse, mais c'est l'Eglise qui tient les rênes et qui commande.

Lors des combats, les païens ne sont ni une petite minorité isolée, ni lâches. Les forces sont fréquemment divisées à part égale et la résistance antichrétienne est vigoureuse, empreinte de courage. L'offensive de la nouvelle religion est dirigée non seulement contre l'élite dirigeante pré-chrétienne, mais contre de larges pans de la population même de l'Arménie, contre la nation dans son ensemble. Dans le récit de Klag, les forces païennes sont présentées comme bénéficiant d'un notable soutien populaire. A plusieurs reprises, la population paysanne et villageoise est décrite comme se joignant aux "efforts visant à bloquer et détruire" l'armée chrétienne (p. 39).

Afin de soumettre définitivement son peuple nouvellement conquis, l'Eglise, à l'instar des puissances coloniales à toutes les époques, entreprend de détruire l'héritage intellectuel et culturel de l'Arménie pré-chrétienne afin d'anéantir son identité nationale indépendante, développée au cours de l'histoire. Ultime signe d'arrogance, elle bâtit ses propres églises sur "l'emplacement même et avec les mêmes matériaux de construction que ceux des temples païens" qu'elle a détruits (p. 43-44), allant jusqu'à copier leur architecture (p. 45-46). (Ce point pourrait clairement concerner les critiques littéraires et les historiens, lesquels tentent de mettre au jour et reconstituer certains aspects des traditions pré-chrétiennes qui survécurent, mêlées à la littérature et à la culture arménienne suivante.)

La présentation de la conversion au christianisme comme une conquête coloniale n'est pas sans vérité historique. Nous sommes conscients de la destruction d'un vaste héritage culturel / intellectuel pré-chrétien. Or, pour une approche plus profonde et plus vraie du rôle historique de l’Eglise arménienne, il convient de prendre en compte ce processus décisif d'arménisation, entrepris par l'Eglise dès son instauration. Et qui devint si irrévocable que cette même Eglise devint, lors de certaines périodes qui suivirent, un pilier et un garant pour la survie de la nation arménienne. Durant ce processus d'arménisation - allant de l'incorporation d'éléments du rituel païen dans le culte chrétien arménien, en passant par le schisme avec Rome et Byzance, à la création de l'alphabet arménien et au rôle dirigeant qu'elle joua dans la lutte pour l'autonomie / indépendance politique au Vème siècle -, l'Eglise fit preuve d'un niveau remarquable de conscience nationale.

La première partie de l'Histoire du Taron a ceci de singulier qu'elle est totalement aveugle au processus d'arménisation, alors que le livre fut écrit bien après les œuvres d'Agatangeghos, Pavsdos Puzant et Khazar Barpetzi, lesquels, chacun à sa manière et à des degrés divers, évoquent l'absorption et l'adaptation de l'Eglise à la vie arménienne. En rédigeant cet ouvrage, son/ses auteur(s) avai(en)t peut-être en tête, contrairement à nos autres érudits chrétiens de l'Age classique, des préoccupations plus étroites que les intérêts de la nation arménienne dans sa globalité. Or, c'est précisément l'absence de cette dimension politique et culturelle nationale, dans l'œuvre de Hovhan Mamikonian, qui la réduit au rang de matériau source secondaire.

Dans sa préface à ce volume, Vartan Vartanian note que la première partie a pu être faussement rédigée sous la forme d'un témoignage oculaire à seule fin de légitimer sur le plan théologique les efforts de l'Eglise au VIIème siècle pour protéger ses biens des ambitions dévorantes de princes locaux et de puissances étrangères. Quelle meilleure preuve de propriété qu’un témoin oculaire affirmant que le monastère de Saint Garabed et ses fermes, villages et serfs environnants, furent donnés à l'Eglise par Grégoire l'Illuminateur ? (p. 22). De fait, la première partie fourmille d’indications et de suggestions de cet ordre.

Si la première partie tente de conférer quelque légitimité idéologique à la position sociale et économique de l’Eglise, la seconde constitue une approbation révoltante de la violence la plus exacerbée visant à défendre son statut et ses biens.

2. Le guerrier chrétien vu comme barbare

Le soldat de Dieu est un personnage intervenant fréquemment dans la littérature arménienne. Or la version sadique du guerrier chrétien qui surgit dans le récit d’Hovhan Mamikonian est des plus singulières, du moins dans la littérature arménienne. Prouvant amplement que le roman de gare glorifiant la violence gratuite et se délectant de luxure sanglante est loin d’être un phénomène nouveau, propre au 20ème siècle. Prétendant n’avoir été écrit que par un évêque – Hovhan Mamikonian -, le récit formel de la résistance arménienne contre les Perses révèle une image des plus sinistres de l’humanité, contrastant de manière répugnante avec les œuvres d’autres érudits chrétiens arméniens, plus nobles.

Souvent présentée comme une épopée exaltante de résistance nationale, la seconde partie de l’Histoire du Taron s’adonne à des descriptions de plusieurs princes Mamikonian successifs, poursuivant et massacrant impitoyablement les envahisseurs persans. Ne subissant quasiment aucun dommage, recourant aux stratégies et aux tactiques les plus rusées et tortueuses, les Mamikonian infligent à plusieurs reprises de lourdes pertes dévastatrices à leurs ennemis. A un niveau superficiel, ils sont – et Vahan Mamikonian en particulier (connu sous le nom de Vahan le Loup) – dépeints comme de véritables figures mythologiques – des géants qui triomphent allègrement du haut de leurs 80 et 90 printemps, tuant de gauche, de droite et de face, et s’extirpant de situations qui, pour n’importe qui, seraient d’implacables pièges mortels.

Or il ne s’agit qu’en apparence d’un récit de résistance et de courage face à un péril encore plus grand. De par son contenu, aucune autre histoire de l’Arménie n’est autant imprégnée de sentiment anti-humaniste et de mysticisme religieux dénaturé. Dans ce récit, contrairement à ceux d’un Moïse de Khorène, d’un Pavsdos Puzant ou d’autres grands classiques de la littérature arménienne ancienne, les êtres humains apparaissent dépourvus de toute noblesse ou grandeur. Incapables d’agir et d’accomplir de façon autonome, ne montrant pas la moindre magnanimité ou générosité d’esprit. Les « héros » d’Hovhan Mamikonian n’ont aucune dimension ou ambition nationale, sociale, politique ou même personnelle. Ce ne sont guère plus que des robots militaristes, brutaux et violents, se vouant à la protection des biens de l’Eglise.

Lors du combat armé, et c’est dans ce genre de situation que nous les découvrons tout d’abord, les Mamikonian se délectent de tortures, de mutilations et de meurtres gratuits. Découpant les nez de leurs prisonniers (p. 76-77), les castrant (p. 104), se servant de leurs têtes comme autant de ballons (p. 107 et 81), les repoussant dans des marécages pour qu’ils y meurent (p. 104), coupant des têtes (p. 89), étouffant certains à l’aide d’oreillers (p. 100) – tout cela décrit avec délectation. Le personnage central, Vahan le Loup, est particulièrement sadique. Il brûle vivants des soldats persans captifs (p. 79), jouissant de leurs souffrances. Décapitant un prince persan, il traite l’incident de divertissement (p. 89). Il se montre aussi grossier et sans critères moraux, lorsqu’il négocie avec ses opposants (p. 83).

Moushegh, Vahan, Smbad, Diran, Stephan sont tous décrits avec un même esprit sournois, un même goût du sang et de la violence. Les descriptions de leur violence sont si outrageusement partiales et dominantes qu’elles en perdent tout potentiel dramatique ou cathartique. La violence gratuite n’est pas contrebalancée ou mise en parallèle avec des aspects plus nobles de l’entreprise humaine. Ni même présentée comme une nécessité militaire. Bien au contraire, au travers d’un chapelet de descriptions implacablement enthousiastes, le seconde partie de l’ouvrage se mue en une glorification grotesque de la part négative, barbare et destructrice de l’existence humaine.

En tant que créations littéraires, les « héroïques » Mamikonian sont uniformément les mêmes caricatures uni-dimensionnelles, dépourvues de toute profondeur ou authenticité. Dans les situations critiques, au bord de la défaite et de l’anéantissement, ils ne doivent pas leur survie à l’effort, à l’ingéniosité, au talent ou à l’audace des hommes, mais à la seule intervention divine. Quelle que soit l’échelle de leurs victoires, Saint Garabed s’en attribue seul le bénéfice (p. 94, 102, 103). Naturellement, dans toutes les religions et à toutes les époques, les appels à l’aide adressés à Dieu et à ses saints sont chose courante. L’inspiration sincère de ces appels contribue néanmoins à libérer et renforcer une fermeté et un courage innés chez l’homme, faire valoir et inspirer une énergie et une force latentes visant à conquérir quelque ambition sociale ou politique essentiellement positive. Autant d’exhortations à rassembler une volonté et une détermination nouvelles. Tel n’est pas le cas avec Hovhan Mamikonian. Ici les appel à Dieu et à ses saints corrompent et amoindrissent l’homme en ce qu’ils ne font que renforcer ses instincts brutaux, mis dès lors au service d’une Eglise uniquement désireuse de défendre ses intérêts étroits.

Pour mesurer la profondeur du mysticisme religieux dénaturé que nous rencontrons dans l’Histoire du Taron, nous pouvons comparer cela aux appels inspirés de Khrimian Hayrig dans Haykouzh or Vankhouz, en deux petits volumes. Ecrits quelque douze siècles plus tard, ceux-ci sont encore empreints d’un profond et passionné sentiment religieux. Or ils placent la nécessité humaine, le bien-être humain et l’action humaine en leur centre. Exhortant hommes et femmes à mobiliser leur énergie, leur intelligence et leur détermination dans leur quête de dignité et de liberté. Ici, les appels à Dieu n’encouragent pas la violence et la cruauté, et ne sont pas opérés au nom d’une Eglise égoïste.

En tant que personnages historiques, les princes Mamikonian d’Hovhan ne révèlent rien sur leur époque et ses préoccupations, exceptées celles d’un clergé prompt à conserver ses richesses. A l’opposé d’un Moïse de Khorène, l’Histoire du Taron ne renferme aucun concept de liberté, fût-il étroitement ou historiquement défini. Ni quelque idée notable de nation, ni même de quelque entité digne d’être défendue, plus vaste que le monastère de Saint-Garabed. L’ouvrage réduit ainsi la Maison des Mamikonian au rang de valets serviles d’une Eglise cupide et rien de plus. Ce faisant, il nous laisse dans l’ignorance d’ambitions nationales / politiques davantage dignes d’intérêt, incarnées parfois dans l’alliance de l’Eglise et des Mamikonian.

En tant qu’hommage aux Mamikonian, l’Histoire du Taron a pu servir quelque but éphémère en les présentant comme d’invincibles guerriers. Mais en le faisant d’une manière aussi brutale et inhumaine, elle perd toute valeur humaine ou universelle durable possible. En ce sens, on ne peut la comparer aux hommages contenus dans des œuvres d’une véritable qualité classique, telles que l’Histoire des Arméniens de Khazar Barpetzi au Vème siècle ou l’Histoire [des guerres et des conquêtes des Arabes en Arménie] de Ghevond au VIIIème siècle.

Contrairement à d’autres œuvres d’auteurs chrétiens, il est impossible d’extraire quelque noyau rationnel, historique de l’ouvrage d’Hovhan Mamikonian. Nous subodorons que le système d’imposition n’est pas étranger à l’affrontement entre Arméniens et Persans, rien de plus. Présenté comme soutenant les forces païennes dans la première partie, le peuple disparaît complètement dans la seconde. Rares sont les références à quelque contexte ou événement national ou international, quelque développement politique, réalité ou coutume sociale.

Tout en reconnaissant son indigence comme document historique, d’éminents historiens de la littérature plaident en faveur de sa prétendue valeur artistique / culturelle. Manoug Abeghian, par exemple, soutient qu’il constitue « avec son langage plébéien, son style et son contenu simple et commun, un recueil de contes populaires ». Or la peinture de l’expérience humaine, vaste et profonde, si familière dans les contes les meilleurs, est absente de ce volume, dominé par un panégyrique détestable du sang et de l’horreur.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Grande-Bretagne. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010807.html
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.
Cliché : http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/80/Paolo_Uccello_027.jpg