mercredi 28 avril 2010

Immigrés arméniens en Turquie / Armenian migrants in Turkey

Eglise arménienne, île d’Adalar – Istanbul
© Levon R.

Une étude éclaire l’immigration arménienne en Turquie

par Emil Danielyan

The Armenian Reporter, 27.02.2010


[La plupart de ces immigrés, estimés entre 5 000 et 10 000, vivent dans de « très mauvaises » conditions.]

Ils constituent un problème épineux, du côté du gouvernement arménien, et la cible favorite des politiciens turcs, ulcérés par les résolutions sur le génocide arménien votées par les Parlements étrangers. Invisibles à l’opinion, les milliers de citoyens arméniens censés travailler illégalement en Turquie composent la communauté immigrée arménienne la plus discrète et la plus obscure à l’étranger.
Durant des années, les gouvernements turcs successifs ont toléré leur existence, afin de gêner Erevan sur la scène internationale et illustrer la bonne volonté d’Ankara vis-à-vis des Arméniens. A plusieurs reprises, les dirigeants turcs ont évoqué le chiffre de 30 à 100 000 citoyens d’Arméniens qui résideraient dans leur pays.
Les résultats d’une enquête qui vient de paraître, menée par Alin Ozinian, chercheur arménienne née à Istanbul, et commanditée par l’Eurasia Partnership Foundation, située à Erevan, indiquent que ces chiffres sont inexacts. Ils livrent aussi de précieux aperçus sur le calvaire de ces travailleurs, principalement des femmes, survivant grâce aux travaux domestiques et autres emplois subalternes.
Cette enquête de 130 pages, première en son genre, se base sur des entretiens menés par Ozinian avec 150 Arméniens, durant l’année écoulée [2009]. Elle confirme l’opinion largement partagée selon laquelle l’immense majorité des immigrés arméniens (plus de 90 %) sont des femmes issues de régions en dehors d’Erevan, âgées entre 40 et 60 ans et qui travaillent à Istanbul sans titres de séjour ni permis de travail turcs.
« En général, elles se présentent comme veuves ou divorcées, précise le rapport. Certaines femmes mariées n’ont plus eu de contact avec leurs maris depuis leur venue en Turquie. »
Interrogées sur leurs occupations, neuf personnes interviewées sur dix disent qu’elles font du nettoyage à domicile ou qu’elles s’occupent de personnes âgées ou d’enfants. La plupart déclarent travailler et vivre chez de riches familles turques d’origine arménienne. Beaucoup de celles qui ne peuvent se loger ainsi gratuitement louent des chambres dans le quartier populaire de Kumkapi à Istanbul, siège du Patriarcat de l’Eglise apostolique arménienne. Le rapport, principalement financé par le gouvernement norvégien, présente leurs conditions d’existence comme « très mauvaises ».
Les relations des travailleurs immigrés avec leurs employeurs d’origine arménienne semblent moins cordiales qu’on pourrait le penser.
« Ils nous regardent de haut, précise A.B., âgée de 46 ans et citée par Alin Ozinian. Dans leur esprit, nous sommes des villageois ignares. »
Trois-quarts des personnes interrogées répondent qu’elles gagnent entre 500 et 600 dollars par mois. Cette somme, bien que deux fois plus élevée que l’actuel salaire moyen en Arménie, est bien inférieure au revenu mensuel de centaines de milliers d’immigrés arméniens, qui travaillent en Russie, en Europe et aux Etats-Unis. De nombreuses personnes interviewées précisent qu’elles n’accepteraient pas de travailler comme femmes de ménage, femmes de chambre ou gardes d’enfants en Arménie, où ces emplois sont stigmatisés. « J’ai des enfants et je n’ai pas envie que mes enfants entendent dire des choses du genre « Leur mère fait des ménages, elle nettoie les toilettes. », déclare A.B.
Certaines femmes, travailleuses clandestines, ont eu des enfants, y compris hors mariage, en Turquie. Ozinian estimait leur nombre entre 600 et 800, lors de la présentation de son rapport au Global Political Trends Center [Centre d’Etudes Politiques Globales] (GPOT) à l’Université Kultur d’Istanbul, la semaine dernière. Le statut clandestin de leurs mères et la crainte de ces dernières de s’exposer à quelque autorité de l’Etat turc signifient que ces enfants grandissent sans suivre d’études, une fois en âge d’être scolarisés. Le mieux qu’ils puissent espérer est de suivre des études primaires dans une école clandestine organisée, dit-on, par des Arméniens stambouliotes.
L’enquête d’Ozinian tente aussi de répondre à la question politiquement sensible de savoir au juste combien d’Arméniens se sont établis en Turquie depuis le début des années 1990. N’ayant pu obtenir la moindre information concrète de la part des instances gouvernementales d’Ankara, Ozinian s’est appuyée sur les chiffres officiels concernant les touristes étrangers entrés et sortis de Turquie entre 2000 et 2007. Lesquels montrent que le nombre de citoyens arméniens arrivant dans ce pays (pratiquement tous avec un visa touristique de 30 jours) est supérieur de 5 800 à ceux qui reviennent chez eux durant cette période. (En comparaison, le différentiel arrivées-départs depuis la Géorgie et l’Azerbaïdjan voisins vers la Turquie s’établit autour de 53 800 et 99 300 respectivement.)
Gaguik Yeganian, directeur de l’Agence pour les Migrations de l’Etat arménien, présenta un chiffre similaire lors d’une conférence de presse organisée à Erevan, en décembre 2009. « On peut parler d’environ 5 200 immigrés, qui sont citoyens d’Arménie et qui travaillent en Turquie », a-t-il déclaré, accusant les Turcs d’exagérer leur nombre.
« Personnellement, je pense que le chiffre véritable n’excède pas 10 000. », note, quant à elle, Ozinian.
Aris Nalci, journaliste au journal turco-arménien Agos, présent lors de ce débat, livra une estimation légèrement inférieure : entre 12 000 et 14 000.
Estimations sans comparaison avec le nombre toujours croissant d’immigrés arméniens illégaux cité par les officiels gouvernementaux et les politiciens turcs. Parlant de 30 000 travailleurs concernés, lorsque cette question fut pour la première fois sous les feux de l’actualité fin 2000, alors que le Congrès des Etats-Unis était près d’adopter une résolution présentant les massacres des Arméniens en 1915 dans l’empire ottoman comme un génocide.
Hrant Dink, le grand rédacteur en chef d’Agos, assassiné en 2007, assumait la responsabilité de ce chiffre dans un article de 2004, que cite le rapport d’Ozinian. Dink déclare que ce chiffre se répandit dans les milieux politiques turcs, après qu’il ait ironiquement conseillé à un journaliste turc : « 30 000 ferait un meilleur chiffre, si vous voulez exagérer les choses. » Le journaliste, dit-il, se demandait si le nombre de ces immigrés dépassait les 10 000 et prit cette réponse comme sérieuse. « Le nombre de citoyens arméniens [en Turquie] n’a jamais atteint 30 000 ; en fait, il n’a jamais dépassé 3 000 ou 5 000. », écrit Dink.
En 2006, les décideurs turcs affirmaient encore qu’il y a 70 000 immigrés clandestins en provenance d’Arménie. Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, fit allègrement passer leur nombre à 100 000 lors d’un débat télévisé, en janvier 2010. Le gouvernement turc ne les déporte [sic] pas, car « nous ne voulons pas de tension », déclara-t-il, se plaignant que le gouvernement arménien n’ait pas apprécié cette position avec des « mesures réciproques » sur la question du génocide et le conflit du Nagorno-Karabagh.
« Le chiffre est apparemment grossi à des fins politiques. Je ne pense pas qu’il soit aussi élevé. », a déclaré Ozinian sur la radio RFE/RI [Radio Free Europe/Radio Liberty Research Institute], suite à une table ronde sur son enquête, organisée par un autre groupe de réflexion, basé à Ankara, l’Economic Policy Research Foundation of Turkey (TEPAV – Fondation Turque pour la Recherche en Politique Economique], la semaine dernière. Les officiels turcs, y compris ceux qu’elle a interviewés, a-t-elle noté, ne précisent jamais leurs sources d’information.
Intervenant lors de ce débat, Tugrul Biltekin, haut responsable au ministère turc des Affaires Etrangères, a réfuté les estimations d’Ozinian et martelé qu’un « Etat sérieux » comme la Turquie ne peut manipuler les données de l’immigration. « Soyez sûrs que les chiffres cités par le gouvernement turc sont basés sur une étude sérieuse. », a-t-il déclaré sans plus de précisions.
Ozinian et les représentants de l’Eurasia Partnership Foundation (EPF), laquelle soutient depuis des années des contacts directs entre les sociétés civiles arménienne et turque, soulignent que ce rapport ne poursuit aucun but politique.
« Comme Alin l’a souligné, le principal objectif de cette étude n’est pas de clarifier le nombre de travailleurs clandestins, mais d’identifier les principaux problèmes que rencontrent les Arméniens travaillant illégalement en Turquie. », précise Vazgen Karapetian, responsable des programmes transfrontaliers à la délégation de l’EPF à Erevan.
Karapetian suggère que les gouvernements des deux Etats voisins recourent aux informations de première main contenues dans cette enquête, au cas où ils décideraient de traiter conjointement ces problèmes. Le gouvernement arménien s’est déjà montré très intéressé par ces résultats, a-t-il ajouté sur RFE/RI.
Avec une commission clé de la Chambre des Représentants des Etats-Unis, qui prévoit de voter une nouvelle résolution sur le génocide arménien le 4 mars 2010, la question pourrait bien être dans la ligne de mire des politiciens turcs, durant les semaines à venir. La commission a, à plusieurs reprises, approuvé de telles résolutions par le passé, provoquant des appels en Turquie pour l’expulsion en masse des travailleurs arméniens. Appels que le gouvernement turc a ignoré jusqu’à maintenant.
Quant aux immigrés eux-mêmes, la déportation n’est pas nécessairement un scénario catastrophe.
96 % des personnes interviewées par Ozinian déclarent qu’elles prévoient de revenir finalement chez elles. Comme le précise l’une d’elles, âgée de 36 ans : « A mes heures perdues […] je rêve. Je rêve du jour où je rentrerai en Arménie. »

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Source : http://www.reporter.am/pdfs/20100227.pdf
Texte anglais : © 2010 RFE/RI – www.rferl.org.
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.

site de la Fondation Eurasia Partnership : http://www.epfound.am