vendredi 23 avril 2010

Jirayr Kocharian - Interview


L’Allemagne considère toujours le génocide arménien comme un « chapitre tragique de l’Histoire »
Entretien avec Jirayr Kocharian, lecteur en Etudes arméniennes à la Freie Universität de Berlin

par Sara Petrosyan

Hetq, 19.04.2010


- Sara Petrosyan : Dans un article paru le 3 avril 2010, intitulé « Démons du passé », le magazine allemand Der Spiegel réfléchissait sur les événements de 1915 et s’étonnait qu’à ce jour, l’Allemagne n’ait pas reconnu officiellement ce qui eut lieu comme un « génocide ». Dans quelle mesure un tel étonnement de la part du Spiegel est-il sincère ?
- Jirayr Kocharian : Diffusé à 3,5 millions d’exemplaires, le Spiegel est un acteur majeur, pour ce qui est d’influencer l’opinion publique en Allemagne. A l’occasion du 90ème anniversaire du génocide arménien, lorsque le Bundestag allemand adopta une résolution, beaucoup de gens en Arménie, y compris Vardan Oskanian, alors ministre arménien des Affaires Etrangères, et Giro Manoyan, porte-parole du bureau de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), déclarèrent qu’il s’agissait d’une étape positive et d’une décision tout à fait claire. Malgré cela, la communauté arménienne allemande protesta contre cette résolution, car elle omettait deux mots importants – expulsion et génocide. Termes qui ont un sens sur le plan juridique.
A mon avis, le Spiegel ne devrait pas s’étonner du fait que l’Allemagne, bien qu’alliée de la Turquie durant la Première Guerre mondiale, ait tout fait pour maintenir la population allemande dans l’ignorance de ce qui se passait dans le sultanat ottoman. (A cette époque, la Turquie était un « sultanat » et non un empire, pour reprendre ici une incompréhension et un terme incorrect largement usités). A travers toute la Turquie, plus de quinze consulats allemands furent tenus informés de l’expulsion et des massacres des Arméniens, adressant le tout à Berlin. Autrement dit, les autorités allemandes étaient pleinement conscientes de ce qui se passait dans le sultanat ottoman. Ces matériaux furent compilés en cinquante-deux volumes et sont conservés aux archives du ministère allemand des Affaires Etrangères.
A cette époque, l’Allemagne s’avéra un allié inconditionnel de la Turquie. Et aujourd’hui, elle demeure amie de la Turquie et un allié de l’OTAN.

- Sara Petrosyan : En 2005, le Bundestag appela la Turquie à assumer es « responsabilités historiques ». Or, à ce jour, l’Allemagne elle-même ne parvient pas à décrire ce qui eut lieu comme un « génocide ». Qu’est-ce qui a changé, si tel est le cas, à cet égard depuis 2005 ? Peut-on dire que l’échec de l’Allemagne à reconnaître le génocide arménien résulte d’efforts inappropriés du lobby arménien allemand ?
- Jirayr Kocharian : Le processus qui suivit le décret de 2005 ne nous a pas été favorable. De nombreux ouvrages et publications ont cessé d’utiliser le terme de « génocide », suivant l’exemple du Parlement allemand. Jusqu’alors, le terme de « génocide » était largement usité lors des commémorations des massacres d’Arméniens. En outre, en février de la même année, Gregor Gysi, une figure clé du parti socialiste Die Linke [La Gauche], présenta une question écrite au Bundestag, demandant explicitement : « Si la République Fédérale d’Allemagne reconnaît les massacres des Arméniens en 1915-1916, ces événements correspondent-ils pleinement à la Convention sur le Génocide des Nations Unies de 1948, en tant que « génocide » de fait ? ».
Cornelia Pieper, ministre d’Etat allemande des Affaires Etrangères, présenta une réponse qui, dans l’esprit des actuels protocoles arméno-turcs, vidait de son contenu la question originelle : « L’Allemagne Fédérale salue toutes les initiatives visant à clarifier les événements historiques de 1915-1916. L’examen et la clarification de ces événements ne peut être confiée qu’à des spécialistes. L’Allemagne Fédérale estime que les événements tragiques de 1915-1916 constituent d’abord et avant tout un problème entre Turquie et Arménie. De ce point de vue, l’Allemagne Fédérale félicite la Turquie et l’Arménie pour avoir pris des mesures courageuses vers une normalisation de leurs relations. L’Allemagne Fédérale encourage les deux parties à poursuivre le dialogue et approuve le rapprochement en cours, lequel inclut aussi la création d’une commission d’historiens. »
Personnellement, j’observe une similitude entre cette réponse et le programme 2010 de l’Institut Lepsius. Le gouvernement allemand est en mesure d’influencer plusieurs organisations, dont l’Institut Lepsius. Il ne s’en cache pas. Dans son programme 2010, il est écrit : « L’Institut Lepsius est en particulier chargé, à la demande du Bundestag, de voir l’héritage du Dr Johannes Lepsius servir l’objectif de dialogue et de réconciliation entre la Turquie, l’Arménie et l’Allemagne. »
Dans le programme 2010 de l’Institut Lepsius, figure une manifestation intitulée « Voyage à Istanbul – 2010 », une occasion de participer aux commémorations marquant la prise de Constantinople par Mehmed II en 1453. Alors même que 2010 marque le 95ème anniversaire du génocide arménien, il n’en est fait aucune mention dans ce programme. Toujours selon ce même programme, le 24 avril 2010, seules les « victimes arméniennes » seront commémorées, sans faire aucunement mention des responsables, ni des criminels. Le 29 mai 1453 est un jour de tristesse pour tous les chrétiens, en particulier les Grecs et les Arméniens, car ce jour signifie la fin d’une culture byzantine unique, empreinte de christianisme. La prise de Constantinople marque aussi la fin de l’existence de l’Eglise Orthodoxe en Asie Mineure. L’annonce de cette manifestation a irrité et révolté les Arméniens, les Grecs, les Assyriens, ainsi que les chrétiens araméophones d’Allemagne, au moins autant que cette résolution absurde du Bundestag en 2005, sans la moindre référence au génocide et aux expulsions.
Notons aussi qu’il n’existe pas de lobby arménien en Allemagne. A l’opposé, existe un lobby turc. Aujourd’hui, trois millions de Turcs environ vivent en Allemagne. Ils sont membres de plusieurs partis politiques allemands et sont très présents dans le pays. Ils mettent tout en oeuvre pour neutraliser chaque tentative visant à faire reconnaître le génocide arménien. Depuis deux ou trois ans, le mouvement « Talaat Pacha » s’active. Il veut rouvrir le procès de Soghomon Tehlirian et venger Talaat. Ce même mouvement demande qu’une rue de Berlin soit rebaptisée en l’honneur de Talaat et qu’on leur permette d’ériger une statue à l’effigie de ce dirigeant ottoman. Naturellement, le Comité pour la Reconnaissance du Génocide, dirigé par Tessa Hoffman, se bat contre cela.
J’ajouterai que les Arméniens ne parviennent pas à contrer le lobby turc, du fait du grand nombre de cette communauté et que le gouvernement turc, ainsi que l’ambassade locale, ne ménagent pas leur aide. N’oublions pas le grand nombre d’Allemands turcophiles, qui aident la Turquie dans ses efforts contre les questions intéressant les Arméniens. Il n’existe pas de tradition de communauté arménienne en Allemagne, à proprement parler. Le petit nombre d’Arméniens venus d’Iran et de Turquie, et, ces dernières années, d’Arménie, ne sont pas organisés. Les Arméniens d’Allemagne ne comptent pas autant d’organisations que les communautés arméniennes en France ou aux Etats-Unis. La communauté arménienne allemande ne reçoit aucune aide du gouvernement. Le Comité pour la Reconnaissance du Génocide envoie des pétitions auprès des tribunaux, demandant que tous ceux qui nient le génocide ou sous-estiment son étendue et sa gravité soient condamnés, comme c’est le cas en Suisse et en Belgique.

- Sara Petrosyan : Quelles sont les perspectives dans un pays qui ne reconnaît même pas le génocide ?
- Jirayr Kocharian : L’Union Européenne, ainsi que plusieurs nations européennes, a reconnu le génocide arménien. Je pense que leurs décisions peuvent aussi s’appliquer en Allemagne.

- Sara Petrosyan : Il est dit dans l’article du Spiegel que la rareté des matériaux visuels et photographiques concernant la « catastrophe » arménienne, comparé à la Shoah et aux génocides ultérieurs, rend plus difficile la tâche de reconstituer ce qui eut lieu. Puis, les auteurs de l’article se contredisent et déclarent qu’il existe une abondance de matériaux d’archives sur ce sujet, dont les spécialistes n’ont pas toujours conscience. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de preuve suffisante du génocide arménien dans les archives allemandes ?
- Jirayr Kocharian : Tout d’abord, parlons de ce mot de « catastrophe ». Il y a quelques années, un groupe d’historiens et d’intellectuels turcs ont déclaré vouloir s’excuser pour la « catastrophe » que subit le peuple arménien durant la Première Guerre mondiale. Déclaration qui fut traduite et diffusée en plusieurs langues. Le mot de « tragédie/catastrophe » est largement utilisé, depuis qu’il a été prononcé par le président Barack Obama. Autrement dit, tout est fait pour éviter d’utiliser le mot de « génocide » et chercher un substitutif pour exprimer ce qui s’est passé. Or la terminologie juridique est « génocide ». De nos jours encore, en Allemagne, certains veulent présenter le génocide arménien comme un « chapitre tragique du passé ». Nous nous opposons, bien sûr, à ces tentatives. En fin de compte, même les Allemands seront contraints d’accepter la vérité.
Il y eut deux nations avec lesquelles la Turquie avait de bonnes relations durant la Première Guerre mondiale et qui étaient très présentes en Turquie. 2 000 officiers et 20 000 soldats allemands se trouvaient alors en Turquie. L’Allemagne possédait des consuls dans quinze villes turques. En outre, il y a les mémoires des missionnaires allemands et américains à cette époque, par exemple ceux d’Armin Teofil Wegner et Johannes Lepsius, qui ont écrit à ce sujet et photographié ce qui se passait.
Les archives les plus nombreuses concernant le génocide se trouvent en Allemagne et un grand nombre de matériaux restent à étudier. Outre le ministère des Affaires Etrangères, citons les archives militaires, les archives des missionnaires et d’autres récits personnels de témoins oculaires. Deux autres centres d’archives majeurs se trouvent aussi en Autriche. Artyom Ohandjanian a publié des matériaux issus de ces archives, mais ce travail ne peut être entrepris par une seule personne. Cela requiert l’aide du gouvernement et il s’agit d’une tâche vitale, car les matériaux les plus précis sont à rechercher en Allemagne. La Turquie ne peut éluder la précision de ces archives, car Berlin fut son allié en temps de guerre.

- Sara Petrosyan : Outre cet article dont nous avons parlé, le Spiegel publie aussi dans cette même édition un entretien avec le président arménien Sarkissian. Entretien auquel a succédé le film de 90 minutes, Aghet – Ein Völkermord [Aghet - Un génocide], un documentaire sur le génocide arménien. La presse allemande signale que de nombreux officiels du gouvernement étaient présents lors de la projection. Pouvons-nous considérer ces développements en Allemagne comme faisant partie d’un intérêt croissant pour le génocide arménien en général ou faut-il l’expliquer par un changement dans l’approche du passé par le gouvernement allemand ?
- Jirayr Kocharian : Il y a peu de débats sur les Arméniens en Allemagne. Des films et des manifestations ont eu lieu par le passé. Des rapports ont été publiés et diffusés. L’Allemagne est une terre aux contradictions multiples. Quoi qu’il en soit, des ouvrages en langue allemande sur le génocide arménien ont été publiés, même s’ils ne présentent pas la vérité ou la réalité historique dans son ensemble. Chaque année, le sujet est traité et cette année ne fera pas exception. Trois productions ont déjà été mises en scène. Tessa Hoffman a écrit le scénario de l’une d’elles, faisant salle comble. Les Arméniens devraient donner plus de force à leur message en atteignant d’autres groupes qui ont été soumis à un génocide, menant ainsi un combat commun. 150 000 Assyriens, chrétiens araméophones et Grecs vivent en Allemagne, qui se joignent aux manifestations des Arméniens. Des Yézidis originaires d’Arménie nous soutiennent aussi.
Le Comité pour la Reconnaissance du Génocide mène ses activités conjointement avec ces communautés, car le génocide et l’expulsion de ces trois populations chrétiennes de Turquie ont eu lieu en même temps, dans le même pays et du fait d’un même gouvernement criminel. Notre combat serait beaucoup plus productif si nos trois peuples coordonnaient leurs efforts en la matière.

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Source : http://hetq.am/en/diaspora/jirayr-kocharyan/
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.