mercredi 14 avril 2010

Khatchig Mouradian - Voir Ani et mourir

Ani, Sourp Krikor / Abougraments
© http://commons.wikimedia.org

Voir Ani et mourir – Missives de Turquie (5ème partie)

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly, 25.03.2010


N’avez-vous jamais ressenti, une fois parvenu quelque part, que toute votre existence fut une gravitation vers cette destination particulière ?

Ce n’est pas une sensation du genre « Tous les chemins mènent à Rome ». Tout se passe plutôt, comme si toutes les routes que vous pensiez avoir empruntées consciemment dans votre vie vous conduisaient inconsciemment vers cette destination précise, fatidique.

Samedi 21 mars 2010, mon cinquième jour en Turquie, j’ai vécu cette sorte d’« arrivée », lorsque je me suis retrouvé parmi les ruines d’Ani.

Jadis la capitale glorieuse d’un royaume arménien, il me semble qu’Ani m’attirait vers elle depuis trente années.

J’ai l’impression de n’avoir appris à marcher que pour, un jour, marcher ici.

Si vous cherchez de glorieux monuments, allez voir ailleurs. Depuis des siècles Ani pleure sa gloire perdue. Les pierres de nombre de ses majestueuses églises sont devenues maintenant des blocs de construction pour de mornes (et c’est peu dire) maisons dans les villages avoisinants. Ses cicatrices ne sont recouvertes que par d’autres cicatrices, elles-mêmes recouvertes d’autres, plus récentes.

Ici, la déformation de l’histoire frappe autant que les cicatrices. Pas une seule mention des Arméniens sur les brochures et affiches du ministère du Tourisme. Des êtres venus de Krypton auront construit ces églises, semble-t-on nous dire.

Des excréments de chevaux à l’entrée d’une des églises d’Ani : puissant rappel de sa place dans ce pays. Cela me rappelle ces matières fécales que je vis près d’une fosse commune de 1915 dans le désert syrien de Deir-es-Zor, en septembre dernier. A mon retour, j’écrivis dans The Economist : « Les ânes défèquent maintenant sur les ossements de mes ancêtres. Aucune dignité ne leur fut accordée, pas même dans la mort. » (« Os à ramasser », The Economist, 08/10/2009).

Tout près, les ruines d’un pont sur l’Akhourian – le fleuve qui délimite la frontière entre la Turquie et l’Arménie aujourd’hui – nous rappelle l’état des affaires entre les deux pays. Si vous n’êtes pas sûr de savoir exactement pourquoi Turcs et Arméniens sont si éloignés d’une « normalisation », demandez-le à Ani.

Lors de mon séjour en Turquie, je prends connaissance de plusieurs initiatives visant à rénover des monuments culturels arméniens (de Malatya à Dyarbekir et Ani). Le TEPAV, ce groupe de réflexion qui m’a invité en Turquie, ainsi qu’un groupe de huit experts arméniens, envisage de rénover le pont sur l’Akhourian et, à la suite, d’autres structures et monuments.

L’Etat turc ne peut ramener ceux qui perdirent la vie lors des massacres et du génocide, mais s’il désire véritablement lever les obstacles vis à vis des Arméniens (comme je l’appris de la part d’officiels de haut rang de l’administration actuelle), il pourrait peut-être commencer par créer un environnement favorable dans lequel les milliers de structures architecturales arméniennes existant à travers le pays puissent être rénovées et leur authenticité préservée. Les réparations au titre du génocide (un sujet dont de nombreux intellectuels progressistes que j’ai rencontrés ici débattent sans problème publiquement, et plus encore, lors de conversations privées – chose quasi impossible, il y a quelques années) ne concernent pas seulement la restitution des terres, des biens et de l’argent confisqués.

Ani rappelle avec une force incommensurable que les Turcs n’ont pas besoin d’aller bien loin pour affronter leur passé. Chaque jour, elle les contemple de son œil perçant.

« Voir Venise et mourir », dit-on. Nous autres, Arméniens, pouvons aisément en dire autant d’Ani.

Pas moi. Car Ani mérite que l’on vive pour elle. Ani mérite qu’on la visite à nouveau. Et Ani mérite chaque goutte de sueur que vous et moi pouvons verser pour la libérer des cendres et des excréments.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2010/03/25/voire-ani-et-mourire-dispatches-from-turkey-part-iii/
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.