mardi 6 avril 2010

La Calabre, antique terre arménienne / Calabria, ancient Armenian land

Vestiges de Castello Armeno - Rocca Armenia, Bruzzano Vecchia
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La Calabre, antique terre arménienne

par Orlando Sculli

Akhtamar on line, 15.02, 01.07.09


Géographiquement, il s’agit de la pointe de la botte italienne. Si lointaine de Rome et de Milan. L’autoroute Salerne – Reggio de Calabre n’en finit pas de dérouler ses centaines de kilomètres à travers viaducs, paysages marins et contreforts montagneux.
Terre pauvre, d’émigration, que même le tourisme de masse n’est pas parvenu à rapprocher davantage. Mais aussi terre très riche d’histoire et de tradition. Plus encore, véritable berceau de la civilisation italique, s’il est vrai que, il y a quatre mille ans environ, Italo régnait sur les Italoi, appellation que leur emprunteront ensuite ceux qui feront de l’Italie une nation.
Terre lointaine, point de départ, de transit, mais aussi d’abordage. S’avançant dans la mer, et même plusieurs mers, se faisant abri sûr ou terre de conquête. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui y parvinrent ne l’abandonnèrent pas facilement, laissant des traces dans certains cas confiées à la mémoire et à l’archéologie, et dans d’autres encore présentes et vivantes.
Les Albanais (forte communauté présente dans une trentaine de communes du Cosentin), les Grecs (à Bova et dans l’Aspromonte), les Occitans (à Guardia Piemontese). Mais aussi les Arabes, les Normands, les Byzantins. Et les Arméniens.
Eux aussi arrivèrent en Calabre et y restèrent des siècles durant, avant d’être absorbés par le contexte local. Et ils ont laissé des vestiges importants, significatifs, qui témoignent non seulement de leur présence, mais aussi de leur rôle dans la société de l’époque.
Dès leur arrivée, vers le IXe siècle après J.-C., alors que l’empereur byzantin Basile Ier désirait que d’importants contingents militaires arméniens repeuplent une région épuisée par les guerres contre les Arabes, les Arméniens arrivèrent et s’établirent dans la région, se consacrant à leurs activités principales : le commerce et la viticulture essentiellement, mais aussi intégrant de manière durable l’administration du thème de Calabre (1) et l’organisation de l’armée.
Sans oublier, en outre, l’activité des moines basiliens qui, dans cette terre aussi, oeuvrèrent à leur mission de foi.
Les antiques rocs, les pressoirs (lieu où avait lieu le foulage du raisin afin de produire le moût qui était déposé dans de grands bassins - les pressoirs de Ferruzzano et la réfection du vignoble arménien ont fait l’objet d’un ouvrage et d’un projet complexe de restauration, thème par ailleurs d’un colloque organisé en 2007) et les croix arméniennes ne sont que quelques-unes des marques transmises par les communautés arméniennes dans la région (et décrites dans l’article de la Gazzetta del Sud du 17/04/05, traduit ci-après).
L’on pourrait citer encore l’artisanat des tapis arméniens à San Giovanni in Fiore dans la Sila cosentine, qui atteste à quel point la présence arménienne a intéressé tant la Calabre du nord que celle du sud.
Comme nous avons eu l’occasion, à plusieurs reprises, de le redire dans les colonnes d’Akhtamar, c’est à la communauté arménienne actuellement présente en Italie de maintenir vivante la mémoire de ces témoignages importants et significatifs sur le territoire de toute la péninsule ; et donc de suivre attentivement et de coopérer autant que possible à tous les projets de restauration ayant pour objet la réfection et la mise au jour.

En 527 après J.-C., Justinien Ier devient empereur dans des circonstances très critiques, les provinces de l’empire byzantin connaissant de profondes divisions, tandis que de graves désordres étaient provoqués par les factions des Bleus et des Verts (2).
C’est dans ce contexte qu’en 532, celles-ci s’en prirent à Justinien lui-même, prêt alors à abandonner le trône, mais la détermination de son épouse Théodora lui ouvrit la voie vers un avenir glorieux et actif. De fait, l’impératrice écrasa avec une féroce énergie l’opposition intérieure, grâce à quoi les ressources militaires furent dirigées contre les esclaves et les Hongrois, tandis que parallèlement fut programmée la reconquête de l’empire romain d’Occident, tombé entre les mains des Barbares. Sous la direction du général Bélisaire, les troupes byzantines débarquèrent en Afrique du nord et entamèrent des manœuvres militaires contre les Vandales, lesquels s’étaient établis de la Libye occidentale jusqu’au Maroc. Partant de leurs bases africaines, les Vandales menaient leurs incursions vers l’Italie au moyen d’actions conduites en profondeur, qui finirent par atteindre Rome. En 534, les troupes de Justinien anéantirent lors d’une bataille rangée l’armée vandale et une grande partie des survivants de ce valeureux peuple germanique furent vendus comme esclaves, tandis que les autres se réfugièrent en Kabylie (partie intérieure et montagneuse de l’Algérie actuelle). C’est alors que les troupes de Justinien débarquèrent en Italie afin de la libérer des Goths, qu’en 554, le général Narsès, défit sur les pentes du Vésuve, après une longue lutte. Les vaillants combattants germaniques se virent accorder l’honneur des armes et les Byzantins leur permirent d’abandonner l’Italie avec leurs familles vers une destination inconnue. Tandis que les troupes de Justinien se battaient sur de multiples fronts, les Perses conduits par Chosroès Ier l’Immortel commencèrent à attaquer les territoires byzantins du Moyen-Orient, lors d’incursions en Anatolie et de campagnes militaires en Arménie, suite à quoi les Byzantins, attaqués sur tous les fronts, furent contraints de payer des tributs aux Perses. Durant les campagnes contre les Goths en Italie, les troupes de Justinien furent sans cesse ravitaillées grâce au service d’approvisionnement assuré par les Juifs et les Arméniens, lesquels étaient probablement déjà présents sur le territoire que nous étudions, autrement dit la vallée de Bruzzano où survivent les ruines de la Rocca degli Armeni.
Les contacts avec les Hébreux, dans l’Antiquité tardive (Ve – VIIe siècle), sont mis en évidence par la synagogue de San Pasquale di Bova, tandis que, pour les Arméniens de la vallée de Bruzzano, les études et les enquêtes de type archéologique n’ont pas encore été développées. Ce n’est que début 2008 que furent lancées des études dans la partie la plus élevée de Brancaleone Superiore, aujourd’hui abandonné depuis près de cinquante ans. Voisin de l’église troglodyte, ornée d'une colonne centrale, creusée dans le tuf et attribuée à la culture arménienne, l'on peut voir actuellement un système de silos, utilisés comme dépôts de vivres, semblables à ceux de Vardzia, situé aujourd'hui en Géorgie, mais qui fut jadis un centre réputé de culture arménienne. A la suite, sur la paroi orientée vers le nord, nombreuses sont les grottes creusées dans le tuf, marquées parfois de croix, où se réfugièrent, pense-t-on, des moines de rite oriental afin d'y prier. Jusqu'à ce jour, l'intérêt s'est principalement porté sur l'église - une grotte jadis ornée de fresques, où se détache, sur un minuscule autel, un paon, symbole de l'immortalité dans la culture orientale arméno-persane, gravé dans la roche, prostré en position d'adoration face à la Croix. Autant d'indices assignables à la sensibilité arménienne.
Dans la roche en grès de la Rocca Armenia ou Rocca degli Armeni ont été creusées deux grottes, lieu peut-être de culte ou ermitages de rite oriental, ainsi que de nombreuses citernes creusées dans la roche et une sorte de pressoir, lui aussi aménagé dans la roche. Jusqu'à la fin des années 1940, disent les anciens de Bruzzano, une inscription était gravée sur un mur, indiquant le lieu de provenance des Arméniens, mais au début des années 50, le hameau, alors complètement abandonné, fut transformé en carrière pour matériaux de construction et une grande partie du centre ancien fut rasé, suite à quoi l'inscription fut effacée. Dans la commune de Feruzzano, autrefois hameau de Bruzzano, le passage d'une population caucasienne est indiqué par toute une série de pressoirs ornées de croix gravées de forme arménienne : deux d'entre eux comportent une croix potencée s'appuyant sur une sphère, deux autres la croix trilobite; sur l'un la croix potencée s'appuie sur un hémisphère, sur un autre une croix non potencée s'appuie sur un hémisphère; sur un autre encore le bras vertical de la croix est surmonté d'une sphère. Tous ces indices indiquent que les Arméniens de la vallée de Bruzzano pratiquaient la viticulture et approvisionnaient en vins plus ou moins appréciés les armées impériales byzantines. En outre, les pressoirs sont souvent localisés dans des sites où se trouvaient des monastères, comme dans le cas du secteur de Prati où s'élevait le monastère de San Nicola, détruit par les Arabes lors d'incursions aux IXe et Xe siècles, puis reconstruit par les Normands entre le XIe et XIIe siècle; non loin de ce monastère s'en trouvait aussi un autre, destiné aux femmes, dédié peut-être à Saint Clément.
Toute la vallée de Bruzzano et la zone limitrophe de Ferruzzano et de Samo, dans le territoire duquel - secteur de Palecastro - subsistent encore les vestiges d'une forteresse datant des VIIe-VIIIe siècles, furent donc concernées par la présence arménienne, composante ethnique active et vitale pour l'empire byzantin.
A ce jour, dans d'autres parties de la Calabre, des indices de communautés arméniennes n'ont pas été mises en évidence, excepté à Bovalino où vivent une dizaine de familles portant le nom Armeni. Mais quand arrivèrent dans la vallée de Bruzzano et ses environs des éléments de peuplement caucasien ? Probablement au début du VIIe siècle, lorsque les Lombards, qui avaient envahi l'Italie en 568, se constituèrent un solide domaine au nord de l'Italie, avec Pavie comme capitale, le duché de Spolète au centre et celui de Bénévent au sud. Durant cette période, l'empire byzantin fut soumis aux attaques mortelles d'ennemis sur tous les fronts et probablement sur ceux les plus sensibles, dont la Calabre actuelle. Le grand empereur d'origine arménienne, Héraclius Ier, imagina alors un système défensif, basé sur des paysans-soldats qui défendaient le territoire en cas d'attaques ennemies, redevenant de pacifiques agriculteurs en temps de paix.
A Ferruzzano, dans la zone des pressoirs ornés de croix arméniennes, se trouvent des signes de la centuriation (division et répartition des espaces agricoles en parts égales afin d'être cultivés, indiqués par un système routier géométrique), peut-être stratiotique (3), dont les bénéficiaires ont pu être les paysans-soldats d'origine arménienne chargés d'endiguer les attaques des Lombards, au cas où ceux-ci empièteraient vers le sud, étant donné qu'en 589 ils avaient atteint le détroit de Messine et dévasté Crotone en 596.
L'Orient polarisait néanmoins les préoccupations majeures de Constantinople, d'autant qu'au début du VIIe siècle les Perses, sous la direction de Chosroès II le Victorieux attaquèrent et furent près de conquérir la capitale de l'empire. Mais Héraclius contre-attaqua, libérant l'Anatolie, la Syrie, l'Egypte, pénétrant en Mésopotamie, où il battit à Ninive Chosroès II en 628. Les forces persanes furent anéanties, mais les Byzantins perdirent leurs troupes les plus valeureuses lors de cette longue guerre d'usure. C'est dans ce contexte d'affaiblissement des deux empires qu'apparut la puissance nouvelle de l'islam, laquelle vainquit Héraclius en 636 lors de la bataille du Yarmouk, conquérant rapidement la Mésopotamie, la Syrie, l'Arménie, l'Egypte. Les armées arabes furent irrésistibles et en 711 leur domaine connut son expansion maximale, atteignant l'Inde et Samarcande à l'Est, les Pyrénées à l'Ouest. Partant de leurs bases espagnoles, ils tentèrent de soumettre l'Europe, franchissant les Pyrénées, mais furent arrêtés définitivement par Charles Martel à Poitiers en 732. En 827, les Arabes commencèrent la conquête de la Sicile, d'où ils partirent ensuite pour opérer des incursions en Italie méridionale. Ces attaques furent incessantes et c'est durant l'une d'elles qu'en 862 fut occupée la Rocca degli Armeni, lieu probablement situé dans la vallée de Bruzzano, qui s'appela depuis lors Bruzzano. Au printemps 925, les troupes arabes, renforcées par des mercenaires croates, l'occupèrent et la dévastèrent; la population survivante, qui échappa à la déportation en Afrique du nord, se dispersa dans des zones plus faciles à défendre et seule une partie revint sur le site d'origine, lequel continuera à comporter une partie fortifiée, appelée Armenia. Certaines cartes géographiques du XVIIIème siècle localisent un site arménien à environ deux kilomètres, plus au nord, qu'elles nomment "La Rocca dell'Armeno". S'agit-il du lieu d'habitation le plus ancien, occupé et dévasté par les Arabes ? Seules des études plus approfondies et des enquêtes de terrain pourraient fournir des réponses davantage plausibles.
Il n'en demeure pas moins extraordinaire que, sur une distance de quelque mille ans, compte tenu de l'autre hypothèse de soldats arméniens arrivés en Calabre au temps de Nicéphore Phocas au Xe siècle, ait perduré la mémoire d'un village fondé et habité par des Arméniens en Calabre.

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A la découverte des traces arméniennes

par Giorgio Gatto

Gazzetta del Sud, 17.04.2005


Dans son histoire bimillénaire, la Calabre a vu passer et s’établir tant de peuples. Des plus importants, comme les Grecs, les Romains, les Byzantins et les Normands, nous conservons des traces historiques conséquentes. Pour beaucoup de gens, l’histoire locale naît et finit avec ces peuples et il n’y a plus rien à ajouter. Heureusement, ce n’est pas le cas pour tous.
Un aspect peu connu de notre histoire, relatif à la présence des Arméniens en Calabre, a été l’objet d’un colloque organisé au musée du Cercle culturel L’Agorà (4). En furent rapporteurs les professeurs Sebastiano Stranges et Orlando Sculli. Les travaux furent présentés par Orlando Sorgonà, organisateur de cette rencontre, qui a mis en évidence la passion pour la Calabre de deux chercheurs « qui mettent tant d’ardeur à étudier, de manière continue et consciencieuse, des témoignages parvenus jusqu’à nous depuis de lointaines époques.
Dans son exposé, Stranges a retracé avant tout l’histoire du peuple arménien lequel, avec le peuple juif voisin, partage une histoire faite de persécutions et d’exodes. Les Turcs, principaux responsables des massacres, n’admettent toujours pas leurs responsabilités. « En tant que Calabrais, nous devons nous souvenir des souffrances de ce peuple, a déclaré Stranges, car nous avons avec lui un lien historique. » Stranges a ainsi exposé les résultats de ses études sur la présence des Arméniens dans la province de Reggio de Calabre, entre le Ve et le IXe siècle après J.-C.
Il reste des traces de cette présence dans certains toponymes - comme Rocca Armenia, près de Buzzano, ou Discesa dell’Armeno à Bova -, dans certains patronymes comme Armeno, Trebisonda ou Borzomati. D’importantes références au monde arménien sont présentes par ailleurs dans les églises rupestres de Brancaleone, qu’illustrent paons et croix arméniennes gravées, ainsi que dans les territoires de Ferruzzano, Casignana, Caraffa, Santagata, Samo et celui situé entre San Luca et Natile Vecchio. D’autres caractéristiques propres à la culture arménienne se rencontrent dans certains plats régionaux, sans oublier les cartes à jouer.
L’approche de Sculli fut au contraire davantage technique et à certains égards inhabituelle. Ce chercheur étudie depuis de nombreuses années les cépages, plus particulièrement ceux sauvages du Basso Ionio Reggino (5). Même ici, grâce à des analyses spécifiques, il a été possible de supposer une origine moyen-orientale de certaines cultures. Récemment, l’université de Milan a découvert que de nombreux cépages locaux sont de fait génétiquement apparentés à ceux d’Arménie. Reste en outre à mettre en évidence le travail de recensement de plus de 750 pressoirs, conduit par ce chercheur entre le village de Bruzzano et le torrent Bonamico.
Il y a aussi les mines, les forteresses, les arcs et les fondations des villages qui n’attendent qu’à être redécouverts, étudiés et valorisés.
« Aucune valeur n’est attribuée à ces vestiges, a aussi dénoncé Sculli. En tel endroit, plus de trente pressoirs ont été détruits. Ailleurs, ce sont les vestiges de tout un village qui l’ont été. »
A la suite de ces conférences, le professeur Domenico Minuto est aussi intervenu : « Il convient d’être prudent dans la formulation des hypothèses. C’est déjà un grand résultat que de mettre en évidence la présence de vestiges méconnus ou oubliés, afin que ne se répètent plus des destructions opérées au préjudice de notre patrimoine culturel. »


NdT

1. Sur les thèmes italiens du IXe au XIe siècle, voir l’étude de Jean-Martin Martin, « Les thèmes italiens : Territoire, administration, population », Mélanges de l’Ecole Française de Rome, vol. 363, 2006, pp. 517-558.
2. Sur les factions dans l’empire byzantin, voir l’essai d’Alan Cameron, Circus Factions. Blues and Greens at Rome and Byzantium, Oxford, 1976.
3. Stratiotique : Se dit d'une terre soumise à l'obligation légale et héréditaire d'équiper un soldat thématique en échange d'un avantage fiscal.
4. Site internet : http://www.circoloculturalelagora.it/
5. Région méridionale située en bordure de la mer Ionienne.


[Orlando Sculli est un érudit passionné et profond connaisseur de la présence arménienne en Calabre et sur l'origine du vin dans cette région (association "Patrum vinea et viridarium" - site web www.patrum.org).
Citons, entre autres ouvrages, le volume I palmenti di Ferruzzano (Firenze : Edizioni Palazzo Spinelli, 2002) et I vitigni della Locride (Edizioni Città Calabria, 2004).]


Sources : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2068%20(15%20febbraio)%20.pdf
http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2077%20(1%20luglio)%20.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2010.