vendredi 16 avril 2010

Les Arméniens au service de l'appareil d'Etat ottoman - 2 / Armenians in the Service of the Ottoman State Apparatus - 2


Les Arméniens au service de l’appareil d’Etat ottoman – 2

par Anahit Astoyan

Hetq, 12.04.2010


Gouverneurs arméniens du Liban

En 1859, les massacres des chrétiens dans le Liban sous contrôle ottoman provoquèrent une inquiétude légitime en Europe. La France fut le premier pays à proposer une aide concrète. Elle envoya 10 000 hommes afin de réprimer les violences destructrices entre les communautés druze et maronite et mettre un terme aux pogroms anti-chrétiens. Une fois les tensions apaisées, les troupes françaises rentrèrent chez elles. Un congrès international fut ensuite réuni afin de revoir la situation et le statut du Liban. Le 9 juin 1861, une partie de l’actuel Liban, « Djabal Lubnan » (le Mont-Liban), fut proclamée province autonome et semi-indépendante, ne restant que formellement au sein de l’empire ottoman.

Le Mont-Liban se vit accorder certains privilèges politiques, dont le fait d’avoir un gouverneur-général chrétien, élu par les puissances européennes. Ces gouverneurs-généraux étaient choisis parmi des officiels chrétiens au service de l’administration étatique ottomane. A cette époque, nombre d’Arméniens occupaient de hauts postes gouvernementaux dans la bureaucratie ottomane. Entre 1861 et 1913, le Liban compta huit gouverneurs, dont deux furent Arméniens, Davoud Pacha et Ohannes Pacha, respectivement premier et dernier gouverneur-général du Liban.

Garabed Artin Pacha Davoudian (Daoud Pacha, 1816-1873)

Daoud Pacha reçut une éducation privée et alla à Berlin achever ses études. De retour à Constantinople, il entra au service du ministère des Affaires Etrangères. Dans les années 1840, il fut nommé traducteur et secrétaire à l’ambassade ottomane de Berlin, puis consul général de l’empire ottoman à Vienne. Daoud Pacha était très respecté dans les milieux diplomatiques européens. Il servit aussi dans plusieurs postes auprès des ministères ottomans de l’Intérieur et des Finances.

En 1861, lors de la guerre civile au Mont-Liban entre Druzes et Maronites, il fut choisi par la Porte et les cinq puissances européennes pour occuper le très difficile poste de gouverneur-général du Liban. Durant ses sept ans de mandat, il se révéla digne de la confiance qui lui avait été accordée. C’est à cette occasion qu’il fut créé muchir (maréchal) ou pacha du grade le plus haut, devenant le premier chrétien à être élevé au rang de muchir par la Sublime Porte. En 1868, il démissionna de ses fonctions de gouverneur-général du Mont-Liban et retourna à Constantinople, où il fut nommé ministre des Travaux Publics, poste que sa mauvaise santé le contraignit cependant à quitter le 19 juin de la même année.

La tâche de Daoud Pacha en aurait découragé plus d’un, mais il parvint à apaiser les haines religieuses, profondément enracinées, entre les diverses communautés du Liban et établir un certaine tolérance mutuelle. Après avoir assuré la sécurité personnelle des populations et leurs droits de propriété, Daoud Pacha lança des programmes visant à élever leur niveau de vie.

Avant sa venue, le Liban ne possédait pas de routes à proprement parler. Réalisant la nécessité d’un système routier correct pour le développement à long terme du pays, il commença tout d’abord par mettre en œuvre un programme de construction routière à grande échelle. Durant son mandat, 700 kilomètres de routes furent réalisés. Puis il dirigea son attention sur l’amélioration du système éducatif. A l’époque, le Liban manquait d’écoles dignes de ce nom. Les rares qui existaient étaient des « medersas », écoles musulmanes n’enseignant que les fondamentaux. Dans ses efforts pour améliorer le système éducatif, Daoud Pacha rencontra une forte résistance et nombre d’obstacles de la part des autorités ottomanes. Il réussit cependant à obtenir des finances et affecter ces ressources pour ses projets éducatifs. Une des écoles qu’il créa fut nommée en son honneur « Davoudieh Medressa ». Une institution éducative de pointe à son époque.

Daoud Pacha allégea aussi le fardeau des impôts et des taxes prélevées sur la population. L’agriculture fit aussi de grands progrès sous son mandat. Le système judiciaire du pays fut normalisé et le premier journal officiel fut édité. Une fois achevé son mandat de trois ans, les puissances européennes et la Sublime Porte allongèrent son contrat de cinq autres années, en reconnaissance de l’excellent bilan de Daoud Pacha comme gouverneur-général. Il fut très estimé, tant par la population locale que par celle européenne. Politicien hors pair, il tenta de conserver le statut semi-indépendant du Liban et ses frontières reconnues.

Il chercha aussi à résoudre un autre problème que rencontrait le Mont-Liban, mais son échec dans ce domaine le conduisit finalement à démissionner. En effet, le pays ne possédait pas de port maritime pour s’ouvrir au monde extérieur. Daoud Pacha proposa au gouvernement ottoman que Tripoli ou Beyrouth soit cédé à son territoire, mais il essuya un refus. Il remit alors sa démission. Garabed Artin Pacha Davoudian consacra six années de service consciencieux auprès du peuple du Liban et fit grandement progresser la région. Une grande artère de Beyrouth, la capitale du Liban, porte son nom.

Nos lecteurs diront que tout cela est bel et bon, mais, ajouteront-ils, que fit ce grand homme pour le peuple arménien ? Durant son mandat, Daoud Pacha chercha à unir le Liban et la Cilicie dans une même région administrative chrétienne, semi-indépendante. Il rencontra nombre d’obstacles de taille sur sa route. De nombreux habitants l’accusèrent ouvertement de vouloir établir un Etat arménien. La rumeur prétendit aussi qu’il cherchait à repeupler le Liban grâce aux Arméniens.

En 1869, le gouvernement ottoman nomma Daoud Pacha ministre des Travaux Publics et directeur du service des Postes et Télégraphes. Ces fonctions étaient vacantes depuis la mort de Krikor Aghaton. Grâce à ses contacts en Europe et à l’estime dont il y bénéficiait, Daoud Pacha parvint à lancer la construction du chemin de fer de Roumélie, liant l’Europe et l’Asie Mineure, lequel s’avéra un stimulant majeur pour le développement économique et politique de l’empire ottoman.

Daoud Pacha fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un « homme complet », à savoir une personnalité harmonieuse aux talents multiples. En hommage à ses recherches exhaustives sur les lois et codes des premières tribus germaniques, le chancelier allemand lui décerna un prix spécial et il fut admis à l’Académie des Sciences de Berlin. Daoud Pacha reçut de nombreuses distinctions en tant que diplomate et officiel du gouvernement. En 1867, Napoléon III le décora de l’ordre de la Légion d’Honneur. Il reçut de la part du gouvernement ottoman le Grand ruban de l’ordre impérial d’Osmaniye, tandis que le Pape le nomma chevalier grand-croix de première classe dans l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand.

Ohannes Pacha Kouyoumdjian (1858-1933)

Après avoir été éduqué chez les Pères mékhitaristes à Constantinople, Ohannes Pacha poursuivit ses études à Vaugirard, célèbre institution jésuite d’enseignement à Paris. De retour à Constantinople, il entra au service du gouvernement.

Il occupa de hautes fonctions au ministère ottoman des Affaires Etrangères et servit en qualité de Premier secrétaire à l’ambassade de l’empire ottoman à Rome de 1899 à 1908, devenant ensuite chargé d’affaires ottoman en Italie. Durant ses fonctions à Rome, Ohannes Pacha s’attira le respect du corps diplomatique italien et international. Il revint à Constantinople en 1908 et fut choisi comme membre du Conseil d’Etat. La même année, il fut nommé vice-ministre des Affaires Etrangères ottoman. En 1912, Kapriel Noradounkian fut nommé ministre des Affaires Etrangères ottoman. Pour apaiser la jalousie et les craintes possibles des Turcs, du fait que les postes de premier plan de la diplomatie se trouvaient aux mains d’Arméniens, les deux amis, Kapriel et Ohannes, convinrent d’un arrangement. Ohannes Pacha démissionna du ministère des Affaires Etrangères et accepta en 1913 le poste de gouverneur-général du Liban, qu’il avait précédemment refusé.

Les puissances européennes soutinrent à l’unanimité sa candidature. Ohannes Kouyoumdjian reçut le rang militaire de maréchal et le titre de pacha. Il devint gouverneur du Liban à une époque troublée. La Première Guerre mondiale éclata l’année suivante. Durant ses trois années de fonctions, Ohannes Pacha réalisa cinq projets majeurs de réforme au Liban.

En Syrie, Djemal Pacha n’eut de cesse de contrecarrer Ohannes Pacha. Djemal l’accusa d’être pro-Français et tenta de désarmer la population libanaise pour faciliter ainsi le massacre des chrétiens. Ohannes Pacha mit sa vie et sa réputation en balance dans son épreuve de force avec le gouvernement ottoman, empêchant ainsi les Libanais de subir un même destin tragique que les Arméniens occidentaux.

En 1915, la Sublime Porte annula le statut privilégié semi-autonome du Liban et Ohannes Pacha fut démis de ses fonctions. En 1916, de retour à Constantinople, il fut témoin des souffrances de ses compatriotes arméniens dans les marches de la mort. Il fut ensuite élu membre du Parlement ottoman, mais refusa de siéger, pour une question de principe.

Après la défaite de l’empire ottoman durant la Première Guerre mondiale, les talents d’Ohannes Pacha étaient toujours recherchés. Le prince Abd ul-Mejid, héritier du trône ottoman, sollicitait souvent les conseils d’Ohannes Pacha sur les affaires de l’Etat. Ce prince tentait d’utiliser les Arméniens afin de modifier la vision négative que les nations européennes avaient de la Turquie.

Le grand-vizir Kyamil Pacha proposa même à Ohannes Pacha, Aram Bey Yeram et d’autres personnalités arméniennes de participer à la délégation de la Turquie lors de la Conférence sur la Paix à Paris en 1919, à condition qu’ils déclarassent publiquement que rien n’était arrivé aux Arméniens dans l’empire durant la guerre. Ohannes Pacha refusa d’obéir et déclara que jamais plus il ne servirait un gouvernement qui avait transformé l’Arménie en cimetière. Il quitta ensuite le pays et s’établit à Rome.

(à suivre)

[Anahit Astoyan est chercheur au Matenadaran (Erevan, Arménie).]

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Source : http://hetq.am/en/society/armenians-in-the-ottoman-state-apparatus/
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.