jeudi 22 avril 2010

Les Arméniens au service de l'appareil d'Etat ottoman - 3 / Armenians in the Service of the Ottoman State Apparatus - 3

Mirzaian Manouk Bey
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Les Arméniens au service de l’appareil d’Etat ottoman – 3

par Anahit Astoyan

Hetq, 19.04.2010


Le ministère ottoman des Affaires Etrangères

Les compétences et les talents des Arméniens s’illustrèrent en particulier au ministère ottoman des Affaires Etrangères. Le premier Arménien notable dans le domaine diplomatique fut Mirzaian Manouk Bey (1769-1817).
Il servit en tant que commandant militaire des forces ottomanes du Danube, puis devint conseiller du grand-vizir Mustafa Pacha Bayrakdar. Lequel grand-vizir autorisa Manouk Bey à conduire des négociations de paix avec les Russes lors de la guerre russo-turque de 1806-1812. Le traité de Bucarest fut conclu grâce à ses efforts énergiques, ce qui eut pour conséquence que ces deux empires, contrairement aux souhaits de Napoléon Bonaparte, furent entraînés dans la guerre qui suivit. Pour ses services rendus à l’empire ottoman, Manouk Bey fut honoré du titre de prince de Moldova par le sultan et nommé drogman (traducteur diplomatique au niveau du ministère des Affaires Etrangères) à la Cour ottomane.

Les Arméniens assistaient, en tant que conseillers, les diplomates turcs. Rechid Pacha, par exemple, l’une des plus hautes autorités de la Turquie au 19ème siècle et auteur des réformes du Tanzimat, avait à ses côtés Hagop Krdjikian (1806-1865) comme homme de confiance. Désireux de poursuivre ses études, il partit à Paris avec Rechid Pacha en 1835 et s’inscrivit à la Sorbonne. Il exerça les fonctions de traducteur du pacha, puis fut nommé traducteur en second à l’ambassade de l’empire ottoman à Paris. En 1839, lorsque Rechid Pacha fut promu ambassadeur de la Porte en Angleterre, il emmena Manouk Bey avec lui, en qualité de premier traducteur à l’ambassade. Et lorsque Rechid Pacha fut rappelé à Constantinople pour être grand-vizir, Krdjikian resta à Londres comme attaché afin de s’occuper des affaires de l’ambassade. Durant les fonctions de Rechid Pacha en tant que ministre des Affaires Etrangères, Krdjikian lui servit de conseiller et de traducteur, reprenant ces mêmes fonctions à Paris en 1841, lorsque Rechid Pacha devint à nouveau ambassadeur en France. En 1846, lorsque Rechid Pacha prit les rênes du gouvernement ottoman, Krdjikian continua d’être son conseiller et traducteur, jouant un rôle important dans les réformes menées par Rechid Pacha, notamment le Tanzimat.

Krikor Odian (1816-1873) aida Midhat Pacha à élaborer la Constitution ottomane et dans ses activités diplomatiques. Dès 1860, il exerça comme secrétaire au ministère ottoman des Affaires Etrangères, puis en dirigea les Archives, dont il devint en 1869 archiviste en chef.

Sahak Apron (1823-1900) joua un rôle majeur dans la formation du ministère ottoman des Affaires Etrangères, où il exerça, pendant plusieurs années, de hautes fonctions en tant que secrétaire, traducteur, archiviste, etc. Il fut aussi membre de plusieurs délégations et commissions diplomatiques.

Haroutioun Pacha Dadian (1830-1901) fut un diplomate hors pair et une haute figure nationale dans l’histoire de l’Arménie au 19ème siècle. Au cours de ses cinquante années de carrière, il occupa plusieurs hauts postes gouvernementaux. Fils du célèbre mécène arménien Hovhannes Bey Dadian, il suivit des études supérieures à la Sorbonne. De retour à Constantinople, il entra au service du ministère des Affaires Etrangères, dans le département du courrier diplomatique. En tant que secrétaire, il fit souvent partie de missions diplomatiques à l’étranger ou dans les provinces ottomanes. En 1862, il fut membre de la délégation spéciale qui partit à Odessa accueillir le tsar de Russie Alexandre II. Il est nommé en 1865 secrétaire à l’ambassade de l’empire ottoman à Paris, puis vice-ministre des Finances en 1873. De 1875 à sa mort, Dadian exerça les fonctions de vice-ministre des Affaires Etrangères. Bien que vice-ministre, Dadian dirigeait en fait ce ministère. Durant une courte période, où cet officiel « infidèle » fut relevé de son poste, toute la correspondance et le courrier diplomatique durent être restitués, devenus alors illisibles et incompréhensibles. Dadian supervisait, semble-t-il, toute la correspondance émanant du ministre lui-même. Il était très respecté et admiré dans les milieux diplomatiques et gouvernementaux ottomans et étrangers.

Hovhannes Pacha Kuyumjian et Manouk Azarian servirent aussi en qualité de vice-ministres des Affaires Etrangères dans l’empire ottoman.

Parmi les diplomates arméniens, celui qui parvint à la position la plus élevée de ministre des Affaires Etrangères de l’empire ottoman, fut Kapriel Noradounkian (1852-1936). Il fit des études secondaires au lycée de Scutari, puis partit étudier le droit à Paris. De retour à Constantinople en 1875, il fut nommé secrétaire au ministère des Affaires Etrangères par le ministre en poste, Rechid Pacha. Noradounkian prit en charge les affaires juridiques de ce ministère. En tant que Premier secrétaire, il participa à la commission internationale instituée pour tracer la nouvelle frontière entre la Russie et la Turquie après la guerre russo-turque de 1877-1878. En 1908, il devint ministre des Travaux Publics. A la veille des guerres balkaniques en 1912, Kapriel Noradounkian occupait le poste de ministre des Affaires Etrangères de l’empire ottoman.
Durant cette période, l’Etat ottoman connut plusieurs situations critiques. Noradounkian employa tout son savoir-faire afin de tenir l’Etat ottoman à l’écart de tout danger. Bénéficiant aussi à l’étranger d’une réputation de juriste hors pair, il publia un Recueil d’actes internationaux de l’Empire Ottoman, collection en quatre volumes de traités et d’accords internationaux signés par le gouvernement ottoman depuis ses débuts.
En dépit de ses multiples activités en tant que diplomate et officiel du gouvernement, Noradounkian s’impliqua aussi dans les affaires de la communauté arménienne. Il présida ainsi l’Assemblée nationale des Arméniens et dirigea, avec Boghos Nubar Pacha, la délégation nationale au congrès de Lausanne en 1922-1923.

Les Arméniens ont donc grandement contribué à la modernisation et à l’européanisation du ministère ottoman des Affaires Etrangères. Dès le début, les Arméniens figurèrent en bonne place dans les services du courrier et de traduction de ce ministère. Sahak Apron et Krikor Margosian furent les premiers à diriger ces services.

Lorsque l’on évoque les Arméniens qui jouèrent un rôle dans les milieux diplomatiques ottomans, il convient de rappeler ceux qui exercèrent dans les ambassades et consulats ottomans de plusieurs pays.

Sarkis Hamamjian fut ambassadeur de la Porte en Italie, comme son homologue Dikran Alexsanian en Belgique. Parmi les consuls ottomans, citons Manouk Azarian à Toulon, Hovsep Missak à La Haye, Mihran Karakashian à Nice, Hrad Bey Dyuz à Messine, Mihran Yeram à Naples, Hovsep Azarian à Malte et Dikran Hyunkyarbeyendian à Odessa. Les Arméniens au service des ambassades ottomanes aux Etats-Unis et en Europe se révélèrent de remarquables conseillers et secrétaires. Ils furent en fait si nombreux que rappeler leurs noms prendrait ici trop de place.

Au fil du temps, les Arméniens servant dans le gouvernement ottoman prirent véritablement en charge le ministère des Affaires Etrangères. Ce dont prit acte le quotidien français Le Monde, lequel note en 1903 que le département le plus efficace de l’empire ottoman est le ministère des Affaires Etrangères, géré par des Arméniens.

[Anahit Astoyan est chercheur au Matenadaran d’Erevan (Arménie).]

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Source : http://hetq.am/en/society/armenian-in-ottoman-admin/
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.