mercredi 14 avril 2010

Les Arméniens au service de l'appareil d'Etat ottoman - 1 / Armenians in the Service of the Ottoman State Apparatus - 1

Cezayirli Ghazi Hassan Pacha


Les Arméniens au service de l'appareil d'Etat ottoman - 1

par Anahit Astoyan

Hetq, 05.04.2010


Arméniens, convertis de force à l'islam, devenus grands-vizirs et hommes d'Etat

Dans le gouvernement ottoman, tous les postes officiels étaient occupés par des Turcs ottomans, d'autres peuples musulmans et des chrétiens islamisés, le droit de gouverner étant le monopole des musulmans. La charia musulmane, code de lois dérivé du Coran et de l'enseignement et de l'exemple de Mohamed, ne permet pas à un musulman d'être soumis à la volonté d'un chrétien.

Durant des siècles, les Arméniens furent ainsi écartés des positions de pouvoir dans le gouvernement ottoman jusqu'aux réformes du Tanzimat en 1839. A moins, bien sûr, que l'on ne compte ces quelques Arméniens d'exception qui, séparés de leurs familles à un âge précoce lors des rafles d'enfants ou devşirme [devchirmé] (pratique par laquelle l'empire ottoman recrutait des garçons issus de familles chrétiennes, enlevés de force à ces mêmes familles, convertis à l'islam, puis entraînés et enrôlés dans l'une des quatre institutions impériales : le Palais, les scribes, l'appareil religieux et militaire).

La conscription des garçons arméniens

La cavalerie était appelée "Kapıkulu Süvari" (Cavalerie des Serviteurs de la Porte) et l'infanterie formait la populaire "Yeni Çeri" (janissaires, signifiant "Le nouveau Corps").

Le "devchirmé" consistait en des rafles opérées tous les quatre ou cinq ans dans les provinces rurales des Balkans et ne concernant que les non musulmans. C'est Murad Ier, le premier sultan ottoman, qui institua le "regroupement de garçons" dans la seconde moitié du 14ème siècle. Ce système perdura jusqu'au milieu du 17ème siècle. Le corps des janissaires fut, quant à lui, officiellement aboli par le sultan Mahmud II en 1826.

Ainsi, durant trois cents ans, les meilleurs et les plus brillants enfants du peuple arménien furent sélectionnés, contraints de se convertir à l'islam et de se retrouver au service des intérêts d'un gouvernement étranger.
L'on ignore dans quelle mesure l'élément purement arménien compta dans la foule des janissaires. Certains individus, d'origine arménienne, intégrés au corps des janissaires, parvinrent cependant à atteindre de hautes fonctions dans l'armée et le gouvernement ottomans, grâce à leur bravoure et leurs talents.

Commandants et grands-vizirs arméniens

L'amiral et grand-vizir Khalil Pacha, dont les actes de courage ont été glorifiés dans les annales de l'histoire ottomane, fut un grand janissaire, d'origine arménienne, au 17ème siècle. Il fut nommé grand-vizir après être sorti victorieux d'une bataille navale en 1609. Il lutta contre les incursions des Kazakhs à Sinope et renouvela le traité de paix avec la Pologne et l'Autriche. Il combattit les Persans en 1619 et obligea Shah Abbas à signer un cessez-le-feu.

Ermeni Suleyman Pacha (1605-1680), commandant et figure politique ottomane, était d'origine arménienne. Grâce à ses talents reçus de Dieu, son intelligence et sa valeur, il réussit à échapper à sa condition de simple soldat et à devenir grand-vizir et l'un des personnages les plus célèbres de l'histoire ottomane. Suleyman Pacha ne fut pas le premier Arménien converti de force à l'islam, ni le dernier. Mais il fut peut-être le seul qui ne dissimula jamais ses racines nationales, utilisant toujours le terme Ermeni (Arménien) dans ses fonctions officielles, y compris de grand-vizir.

Toujours au 17ème siècle, l'homme d'Etat Khousrev (Khosrov), un Arménien issu du devchirmé, accéda lui aussi au rang élevé de grand-vizir.

Les dirigeants ottomans n'utilisaient pas seulement leurs sujets chrétiens afin de renforcer les rangs de l'armée, mais aussi pour la Cour ottomane. Nombre de jeunes garçons de belle prestance et doués, issus du devchirmé, furent envoyés à la Cour du sultan. Le terme "Ich Oghlan" renvoie à ces jeunes serviteurs ainsi recrutés, qui travaillaient à l'Andarun, ou Palais intérieur, l'une des trois parties du palais de Topkapı. Autrement dit, ils étaient serviteurs au Palais ou, pour employer une expression moderne, l'équipe au service de la résidence du chef de l'Etat. Le même terme était usité pour certains membres des janissaires.

Les "Ich Oghlan" régissant l'appareil d'Etat ottoman

La caste des "Ich Oghlan" joua un rôle éminent dans le renforcement et le développement de la bureaucratie étatique ottomane.

Kara Mehmed Pacha Doghanju, frère aîné de l'amiral Khalil Pacha, fut l'un de ces Arméniens qui accédèrent à de hautes fonctions dans l'administration ottomane. Il devint ministre d'Etat, mais fut décapité à la fin du 17ème siècle à cause d'une rivalité avec le grand-vizir Ibrahim, d'origine bosniaque.

Durant le 18ème siècle, l'empire ottoman vécut une brève période de réformes et de développement, durant laquelle le gouvernement tenta d'imiter les expériences de l'Europe. Les Ottomans s'intéressèrent à l'imprimerie, des bibliothèques furent créées, d'admirables édifices publics et officiels furent bâtis à Constantinople, tandis que villes et sujets de l'empire voyaient leur situation s'améliorer.

"Pachas" arméniens célèbres et obscurs

Le moteur de ce processus de réforme et de réhabilitation fut Nevşehirli Damat Ibrahim Pacha (1662-1730), d'origine arménienne. La preuve des origines arméniennes de ce pacha est attestée dans l'Histoire de la Turquie, écrite par Alphonse de Lamartine et publiée à Paris en 1855. Le fait qu'il était Arménien explique peut-être l'attitude tolérante qu'il montra envers les sujets arméniens de l'empire. C'est lors de son règne en qualité de grand-vizir que les églises arméniennes de Sourp Azdvadzadzin à Kumkapi et de Sourp Kevork à Samatya, ainsi que d'autres églises à Constantinople, furent reconstruites. En 1724, Hovhannes Golod, patriarche de Constantinople de 1715 à 1741, protesta auprès du grand-vizir Ibrahim Pacha contre le fait que des prisonniers arméniens originaires du Caucase fussent vendus comme esclaves sur les marchés. Le grand-vizir ordonna l'arrêt de cette pratique. Sous son mandat, les Arméniens de Constantinople parvinrent à opérer des avancées significatives dans certains domaines.

C'est durant le règne du sultan Abd ul-Hamid Ier (1771-1788) que Cezayirli Hassan Pacha Ghazi, d'origine arménienne, servit comme amiral de la marine ottomane, devenant ensuite, lui aussi, grand-vizir. 75 % des marins qui s'occupaient des canons sur les navires ottomans étaient soit Arméniens, soit Grecs. Les Arméniens servaient aussi comme porte-étendards dans les vaisseaux de guerre ottomans.

Hassan Pacha Ghazi était issu d'une famille arménienne pauvre du quartier de Sainte-Croix dans la ville de Rhodosto. Ses parents furent contraints de livrer leur fils à un marchand ottoman pour servir de domestique. Ce marchand lui donna le nom de Hassan. Après avoir passé de nombreuses années à Alger (Cezayirli signifiant Alger en turc), il finit par entrer au service de la flotte ottomane et devint célèbre grâce aux nombreuses contributions qu'il rendit à la marine, dont sa participation au siège de l'île de Malte. Il gagna le surnom de ghazi (victorieux). C'est à son initiative que furent bâtis d'immenses structures de fournitures d'armements pour la flotte militaire ottomane et d'autres institutions. La construction navale prospéra de même sous son mandat.

Certains attribuent des racines arméniennes à Izzet Mehmed Pacha, important grand-vizir ottoman de la fin du 18ème siècle. Peut-être s'agit-il là d'une thèse fondée sur le traitement favorable qu'il réserva aux Arméniens. L'on peut cependant affirmer sans conteste qu'outre Khalil, Suleyman et Mehmed Pacha, d'innombrables autres Arméniens, convertis de force à l'islam, accédèrent à de hautes responsabilités au sein du gouvernement ottoman, tout en étant identifiés comme Turcs. Soit leurs noms ne nous sont pas parvenus à travers toutes ces années, soit les historiens ottomans n'ont jamais noté leurs origines arméniennes à l'époque, préférant être sélectifs vis à vis de ce genre d'information.

Les Arméniens commencèrent à apparaître dans la vie administrative de l'empire ottoman et leur rôle devint plus actif, dès lors que le système connut des changements et que la nécessité de réformes à l'européenne se fit sentir. Au 18ème siècle, l'empire ottoman commença à être appelé "l'homme malade de l'Europe" et, de fait, la machine étatique de l'Etat ottoman trébuchait, tel un vieil homme estropié. A partir du milieu du 19ème siècle, la Sublime Porte, emboîtant le pas à l'Europe, tenta de moderniser son appareil d'Etat ébranlé.

Demande d'Arméniens durant la "période des réformes"

Les Turcs n'étaient cependant ni prêts ni aptes à conduire de telles réformes par eux-mêmes. Lorsque vint l'époque d'instaurer des ministères de style européen, se fit sentir le besoin de jeunes Arméniens professionnels lesquels, d'une part, eussent étudié dans les collèges et universités d'Europe, tout en étant, d'autre part, familiers de la réalité et des coutumes ottomanes. Qui plus est, ces Arméniens parlaient plusieurs langues.

L'honneur turc ne souffrait pas cependant que ces nouveaux ministères fussent confiés à l'entière discrétion des Arméniens. De nombreux Arméniens servirent ainsi d'adjoints pour les ministres turcs au Commerce, aux Affaires étrangères, à la Poste et au Télégraphe, aux Finances, aux Travaux publics, aux Mines et aux Forêts, à l'Education et dans d'autres ministères. Dans les faits, l'essentiel du travail de ces ministères était pris en charge et géré par ces Arméniens , étant donné que les ministres eux-mêmes n'étaient souvent que d'estimables prête-noms. A l'occasion, au besoin, des Arméniens furent nommés ministres. Ces personnalités, qui servirent dans l'appareil d'Etat ottoman, prouvent que les Arméniens ne furent pas seulement de talentueux artisans et marchands, mais aussi d'efficaces hommes d'Etat et politiciens.

D'après Shule Berinchek, militant et journaliste turc, plus de quarante Arméniens occupèrent d'importants postes ministériels durant la période ottomane, dont des conseillers auprès du gouvernement, des parlementaires, ambassadeurs, etc.

(à suivre)

[Anahit Astoyan est chercheur au Matenadaran (Erevan).]

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Source : http://hetq.am/en/society/armenians-in-the-service-of-the-ottoman-state-apparatus/
Traduction : © Georges Festa - 04.2010.
Cliché : http://www.turkkorsanlari.com/resim/64.htm