samedi 3 avril 2010

Les Arméniens et le cinéma iranien / Armenians and Iranian Cinema

Samuel Khachikian (Tabriz, 1923 – Téhéran, 2001)

Les Arméniens et le cinéma iranien

par George Bournoutian

www.massisweekly.com


La grande surprise du Festival du Film de Cannes en 1997 fut de voir sa récompense la plus haute, la Palme d’Or, attribuée à un film iranien, Le Goût de la cerise, d’Abbas Kiarostami. Exceptée une poignée de cinéastes, le grand public et la presse ignoraient totalement les changements importants intervenus dans le cinéma iranien à la suite de la Révolution islamique de 1979.
Le premier film produit en Iran fut une comédie intitulée Abi et Rabi. Il fut l’œuvre d’un Arménien, Ovanes Oganiants (Hovhannes Ohanian). Il naquit en Iran en 1900 et poursuivit ses études en Russie. Revenu en Iran, il lança une école de cinéma en 1925. Il réalisa deux films, tous deux des comédies : Abi et Rabi (1930), et Hajji Aqa, l’acteur (1932). Il fut alors invité à se rendre en Inde et ouvrit une école de cinéma à Calcutta. En 1938 il gagne Ashkhabad (Turkménistan), où il réalise un film.
Durant les cinquante années qui suivirent, les Arméniens continuèrent à jouer un rôle majeur en tant que producteurs, acteurs, cinéastes, décorateurs et costumiers, techniciens de laboratoire et ingénieurs du son.
Il fallut quelque temps pour que les Iraniens conservateurs et religieux approuvent le cinéma. Les comédies furent donc de rigueur. Désireux de combattre les mollahs, Reza Shah favorisa une industrie nationale du cinéma, tant que celui-ci demeura apolitique et ne contesta pas l’Etat. Des réalisateurs iraniens, tels que Sepanta et Kushan, produisirent ainsi plusieurs films basés sur des contes populaires et des épopées nationales persanes.
Le réalisateur arménien suivant fut Serozh Azarian, dont les films Golnesa (1952) et L’Epouse encombrante (1953) brisèrent un certain nombre de tabous sociaux concernant les relations hommes-femmes. Autre réalisateur arménien, Haig Karakashian, auteur du film Coup d’œil (1953). Le réalisateur arménien le plus important d’Iran, avant la Révolution islamique, fut Samvel Khachikian, dont les films adoptèrent le style des séries B d’Hollywood et qui employa plusieurs acteurs arméniens, dont le plus célèbre fut Arman. Débutant en 1953 avec son film Le Retour, Khachikian continua de réaliser des films jusqu’en 1979, date à laquelle la Révolution islamique mit un terme à ce genre de films. Ses vingt-neuf films s’intéressent à des histoires de vengeance, de meurtres, des intrigues policières, des amours triangulaires et des mélodrames familiaux et furent très populaires, recevant un accueil enthousiaste des foules, en particulier dans les provinces. Les réalisateurs iraniens des années 1950, 1960 et 1970 suivirent pour la plupart une formule identique, répondant aux désirs des masses. Les acteurs et actrices arméniennes ne cessaient d’être sollicités par les réalisateurs arméniens et non arméniens dans de nombreux films de ce genre.
Le premier film réalisé pour la télévision, Le Printemps, fut lui aussi réalisé par un Arménien, Arbi Hovanessian, en 1970.
Les intellectuels, en particulier la population occidentalisée de Téhéran, évitaient ces productions et accourraient pour voir des films américains (doublés en persan). Les rares « films artistiques » venus d’Europe, qui réussissaient à arriver sur les écrans des cinémas iraniens, n’attiraient guère l’attention du public.
Les révoltes de 1963 mirent en avant plusieurs jeunes réalisateurs et certains films acclamés par la critique, tels que La Nuit du bossu de Farrokh Ghaffari, Le Mari de Madame Ahou de Davud Mollapur (1968), et La Vache de Dariush Mehrjui (1969). Le climat de répression politique des années 1970 poussa de jeunes réalisateurs à s’intéresser à de nouveaux thèmes ; certains s’inspirèrent de l’école italienne du néoréalisme, d’autres du cinéma expérimental français ou allemand. Parmi eux, les plus connus sont Bahram Beizai, Abbas Kiarostami, Amir Naderi, Sohrab Shahid-Saless (auteur de Nature morte, 1974 et Loin du pays, 1975), Bahman Farmanara et Dariush Mehrjui (Le Postier, 1971 et Le Cycle de Mina, 1975).
La chute du shah en 1979 changea tout. Comme dans la plupart des Etats post-révolutionnaires, les réalisateurs se virent accorder au début force liberté et soutien. Une fois le régime islamique fermement établi, tous les films occidentaux furent interdits. Ce qui créa un nouveau marché pour les films iraniens. Le public des salles de cinéma, désormais fort de quelque trente millions de personnes, réclama de nouveaux films iraniens. Non seulement les comédies et les films d’action, mais aussi les scénarii abordant des questions sociales importantes devinrent plus acceptables. Les films adoptèrent alors un réalisme social sous-entendu, un style naturaliste, quasi documentaire, qui était accessible auprès d’un large public d’âge varié, aux niveaux d’études et issu de milieux économiques différents. Même si les réalisateurs doivent suivre certaines restrictions lorsqu’ils représentent des femmes, des thèmes sexuels ou la consommation d’alcool, ils sont libres de critiquer les autorités (exceptés les hauts dirigeants religieux), la police et la société au sens large. Recourant à des allégories politiques pour critiquer l’Etat et ses lois absurdes. Le film Hors Jeu, par exemple, de Jafar Panahi (2006), se moque de la loi qui interdit aux femmes d’assister à des matchs de football, tandis que La Salamandre ironise sur l’hypocrisie du bas clergé. La situation critique des femmes dans l’Iran actuel est aussi présente dans de nombreux films réalisés par des réalisatrices.
Les jeunes réalisateurs cités plus haut disposaient d’un terrain fertile ainsi que d’un large public. Avec de nouveaux réalisateurs tels que Rakhshan Bani-Etemad, Massoud Kimiai, Mohsen Makhmalbaf et sa fille Samira, Tahmineh Milani, Bahman Qobadi, Majid Majidi et Jafar Panahi ont commencé à réaliser des films d’une telle qualité qu’ils ont obtenu, ainsi que leurs acteurs, plus de trente prix et mentions d’excellence lors de festivals internationaux du film, tels que ceux de Berlin, Cannes, Chicago, Montréal, Toronto, Moscou, Rimini, Venise, Le Caire, Los Angeles et le Festival du film de l’Abricot d’Or à Erevan. Les films iraniens sont maintenant reconnus comme égalant les meilleurs films artistiques produits en Europe et aux Etats-Unis. Naturellement, des films de qualité moindre, principalement des comédies, des mélodrames de guerre et des films policiers, continuent d’être produits en Iran, tout comme ils le sont en Europe et aux Amériques.
Je recommande les films suivants, réalisés par les cinéastes cités plus haut (la plupart sont disponibles en DVD) : Bashu, le petit étranger (1989), Voyageurs (1992) de Bahram Beizai ; Odeur de camphre, le parfum du jasmin (2000), de Bahman Farmanara ; Où est la maison de mon ami ? (1987), Close-Up (1990), A travers les oliviers (1994), Le Goût de la cerise (1997), Le Vent nous emportera (1999) d’Abbas Kiarostami ; Le Revendeur (1987), Le Cycliste (1988), Gabbeh (1996), La Pomme (1998), Kandahar (2001) de Mohsen Makhmalbaf (1987) ; La Vache (1969), Le Postier (1971), Le Cycle de Mina (1975), Hamoun (1990), Baanoo [La Dame] (1991), Leila (1996) de Dariush Mehrjui ; Le Coureur (1985) d’Amir Naderi ; Un temps pour l’ivresse des chevaux (2000) de Bahman Ghobadi ; Le Cercle (2000) et Hors Jeu (2006) de Jafar Panahi ; La Vie encore (1974) et Loin du pays (1975) de Sohrab Shahid-Saless ; Station déserte (2002) d’Ali Reza Raisian ; Les Enfants du ciel (1997), La Pluie (2001), Le Chant des moineaux (2008) de Majid Majidi ; Tableaux noirs (2000) de Samira Makhmalbaf ; La Dame de mai (1998) de Rakhshan Bani-Etemad et Les Feux d’artifice de mercredi (2006) d’Asghar Farhadi.
En ce qui concerne les Arméniens, leur rôle dans le cinéma iranien a pris fin avec la chute du shah. La plupart d’entre eux ont émigré à l’Ouest. En dépit de leur faible nombre, les Arméniens jouèrent cependant un rôle important dans l’industrie du film iranien de 1930 à 1980, apportant une contribution essentielle dans la formation du théâtre, du ballet, de la musique classique, de la peinture et de la photographie en Iran.

__________

Source : http://www.massisweekly.com/Vol30/issue10/pg11.pdf
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.
Cliché : http://iranahay.blogspot.com/2008/12/samuel-khachikian.html