jeudi 22 avril 2010

Les Naufragés du Fol Espoir



Juin-juillet 1914 : il suffit de tourner la manivelle. Dans le tournage de ce film, où nous sommes tous conviés. Où nous l’avons été, de tout temps. Sur la scène, les décors factices se succèdent. La saison est si belle. Floraison de nos amours. Bords de Marne. Et puis l’argent, toujours l’argent. Dans cette cavalerie balzacienne, d’outre-mer ou de ruée vers l’or. Peu importe. L’Histoire s’accélère. Magie de ces boites à images, où l’on se prend à inventer un monde nouveau. Chacun peut prêter son rôle. De servante tu deviendras amante royale. Garçon de café ou ministre. Ici l’existence se multiplie, devient interchangeable. Clair obscur d’une scène humaine. Nourrie d’ambitions, de rêves démesurés. De désastres aussi. Alors conjurer les menaces. Dont nous repaissent les journaux. Mayerling ou le roman-photo d’une révolte inédite. Le prince anarchiste. Assassiné ? Enfui dans quelque Patagonie idéale ? Chemins d’utopie. A la fois imaginaires, implacables. Qui saura jamais ? Reprendre le fil. Ce cher Vassili, qui fait se succéder les planches peintes. En trompe-l’œil. Car tout cela n’est aussi que farce. Le burlesque n’est jamais bien loin. Comme ces échafaudages, faits de poutrelles et de toiles. Mais le temps presse. Faisant fuir les caprices d’un instant. Départ des immigrants. Les Paoli. Famille italienne éplorée, déchirante. Au fils que l’on refoule sans ménagements. « Mon ombre passera comme en rêve les portes d’ivoire et de corne. » Leitmotiv du tabellion noir. De son ballet et de ses cris. Marionnette aux prises avec l’inachevé, le bouillonnant. Passe une certaine Victoria, dite impératrice des Indes. Flanquée de deux Sikhs. La Patagonie ? Pendant que Jaurès parle un certain 16 juillet, Chiliens et Argentins se disputent un canal. Beagle ou le bégaiement du chaos. Ce chaos de toujours, où l’on se massacre pour quelques arpents. Comme d’autres cultivent ailleurs la fièvre de l'or. Le général Roca et le génocide des Indiens de Patagonie. Nouvelle jungle. Polaire, cette fois. Où croisent chasseurs de primes, survivants autochtones et quelques Justes. Eux aussi rescapés d’un enfer à venir. Reprenons. A travers ces hublots une autre navigation, un autre incendie. 7ème épisode : amours de Simon et Rachel, tandis que l’Indien se voit proposer de l’alcool. Et si l’on inventait un ailleurs, tangible, pour une fois ? « Pas d’Etat, pas d’Histoire, pas de monuments ! » Nouvelle genèse. Regagner l’Eden perdu. Cette île Hoste. Nos îles Hoste. Par delà la Révolution. « Soyons providentiels ! » Assassinat de Jaurès. Les brigands s’entretuent. Qu’importe. Sur notre radeau précaire, face aux lames et à la nuit, nous embarquerons à nouveau. Vers ce phare. Qui n’est jamais bien loin. Les révoltés, les rescapés. Nous, les émigrants du fol espoir.

© georges festa – 04.2010

Théâtre du Soleil, Paris
Les Naufragés du Fol Espoir
(Aurores)
Une création collective mi-écrite par Hélène Cixous, librement inspirée d’un mystérieux roman posthume de Jules Verne.
Sur une proposition d’Ariane Mnouchkine – Musique de Jean-Jacques Lemêtre

site du Théâtre du Soleil : www.theatre-du-soleil.fr