mardi 13 avril 2010

Neal Ascherson

Neal Ascherson
Black Sea
New York : Hill & Wang, 1996, 320 p. (1ère éd. 1995)
ISBN : 978-0-8090-1593-1

par Marion James

www.todayszaman.com


Parmi les multiples splendeurs d'Istanbul, figure le défilé captivant des bateaux sillonnant le détroit du Bosphore.
Navires de guerre, bateaux de pêche, pétroliers et cargos font la navette entre la Méditerranée et la mer Noire à travers l'étroit chenal des Dardanelles, traversant la mer de Marmara, puis à nouveau d'étroits passages, avant d'atteindre la haute mer.

Jason et ses Argonautes manœuvrèrent à travers cette bande de terre à la recherche de la Toison d'Or. Aujourd'hui, des vacanciers à bord de luxueux paquebots font le même voyage, en quête d'aventure et de détente. Nombre de ces hôtels flottants et chatoyants, qui entrent dans le port de Karaköy ou Kuruçeşme, accostent à Istanbul, étape de leur croisière méditerranéenne; repartant, après cette visite, à travers les Dardanelles sans trop s'aventurer au-delà du Bosphore.

Mais un habitué hebdomadaire des docks de Karaköy me fascine. Il s'agit du ferry ukrainien qui fait la navette entre Istanbul et Odessa. Sur son site web, Tom Brosnahan nous apprend qu'il "part d'Istanbul le mardi à minuit et arrive à Odessa le jeudi suivant à midi. Vous avez le choix : si vous utilisez le bateau pour vous héberger durant votre séjour au port d'Istanbul ou d'Odessa, vous ne payez qu'entre 20 et 30 dollars par personne par jour, avec trois repas inclus."

Ce visiteur hebdomadaire en direction d'Istanbul vous fait traverser la mer Noire. Ces dernières années, le paysage politique de la mer Noire semble apparemment être resté stable. Il n'y a eu ni guerres d'importance, ni changement dramatique de frontière. Comparé aux Balkans au sud-ouest, et au Moyen-Orient au sud-est, il a été très stable. Or, dans son essai stimulant sur cette région, Neal Ascherson soutient que la population de la mer Noire n'a cessé de mouvoir depuis quelque 5 000 ans. Résultat, conclut-il, la mer Noire constitue un paysage culturel unique, dont aucune part n'a de sens privée des autres.

La mer donne la vie aux régions côtières de plusieurs pays. Chaque année, à Trabzon, l'excitation grandit à mesure que les hamsi [anchois] arrivent près du littoral en grand nombre. Ces poissons effectuent un pèlerinage annuel le long des côtes. Ils fraient à Odessa en juillet-août, puis partent pour leur voyage, en sens inverse des aiguilles d'une montre, autour des pays bordant la mer Noire. Ils passent devant l'embouchure du célèbre Danube, devant la Roumanie et la Bulgarie, puis tournent à l'est pour longer la côte de l'Anatolie. A la mi-novembre, ils atteignent Sinop, puis Trabzon en décembre. Au Nouvel An, ceux qui sont passés à travers les filets des pêcheurs parviennent à Batoumi en Géorgie. Là le groupe se divise. Certains retournent à Sinop et traversent les eaux libres de la mer Noire pour revenir vers leurs lieux de frai. D'autres continuent au-delà des rivages de l'Abkhazie pour atteindre la même destination.

Durant des siècles, les populations qui vivent dans les régions entourant la mer Noire ont opéré de semblables migrations, gagnant la zone côtière pour trouver une vie nouvelle. Grecs et Scythes, Tatars et Caucasiens, Vénitiens et Juifs - tous ces peuples sont, au fil des siècles, venus dans cette région pour s'y établir. Le titre de dirigeant suprême dans chaque communauté, des siècles durant, a fort bien pu appartenir à un homme (ou, dans certains cas, une femme), dont les origines familiales étaient turciques, iraniennes ou mongoles. Chaque vague nouvelle de colons éprouva la méfiance de ceux qui étaient déjà établis ici - les Grecs allant jusqu'à inventer les mots de civilisation et de barbarie pour parler d'eux et de leurs voisins dans la région de la mer Noire.

Ascherson étudie en profondeur les questions de culture et de barbarie, de nationalisme et de coexistence, de rapatriement et d'assimilation, et conclut : "Il s'agit d'un livre sur les identités et sur l'utilisation des miroirs afin de magnifier ou déformer l'identité - véritable masque du nationalisme."

De nombreux noms de lieux manifestent avec évidence l'influence turque dans cette région. Par exemple, Bakhchisarai est l'ancienne capitale des Tatars de Crimée - le palais d'un khanat indépendant, jadis décrit poétiquement comme sis dans une verte vallée, avoisinant le son des rossignols. En 1933, 50 % de la population - plus de 150 000 Tatars - furent tués, déportés ou contraints à l'exil en Union Soviétique. Mais le point d'orgue de leur martyre fut l'arrivée des nazis, suivie des représailles de Staline. Ils furent alors expulsés vers l'Asie centrale, en Tchétchénie et en Ingouchie. Aujourd'hui, beaucoup d'entre eux sont finalement rentrés chez eux, une importante minorité de ces exilés de retour étant nés au Kazakhstan ou en Ouzbékistan.

Polonezköy le pittoresque - un village verdoyant situé juste à côté d'Istanbul - témoigne de la mouvance des peuples dans la région, fondé par des réfugiés polonais, rescapés des bouleversements de la mer Noire. Le sultan fit jadis alliance avec les Polonais catholiques contre les Russes, son territoire faisant figure de paradis. L'immobilier et l'hôtellerie ont maintenant remplacé l'agriculture comme source principale de revenus pour les descendants des premiers colons.

La prospérité le long des rives de la mer Noire a toujours requis deux conditions, selon Ascherson : une paix stable et la libre circulation des personnes, des biens et des services. L'empire ottoman au sud et l'empire tatar-mongol au nord procurèrent les premiers cette stabilité, du 12ème au 14ème siècle. La Route de la soie apporta la richesse dans cette zone, puis la mort, à mesure que la peste noire arriva en Europe via Kaffa en Crimée. La guerre survint elle aussi, tandis que la conquête des passages étroits qui composent le Bosphore devint stratégiquement importante. Bien que les deux autres passages (au nord de la mer Noire) fussent conquis, toutes les armées et les marines de Russie ne parvinrent jamais à s'emparer du Bosphore.

Dans son étude sur les populations de la mer Noire, Ascherson voyage de ville en ville par autocar, en compagnie de Turcs. Puis il part à la rencontre des Lazes et des Hamchènes, installés à l'angle nord-est de la Turquie, entre la Géorgie et la mer Noire. Ce sont de loyaux citoyens turcs, mais leur langue d'origine appartient au groupe laze. Qui sont ces peuples ? Les Géorgiens affirment qu'ils parlent un dialecte géorgien. Mais les Lazes se contentent de répondre : "Nous sommes ce que nous sommes."

Se dirigeant vers les Turcs abkhazes de Géorgie, l'A. commente le concept d'une fracture anthropologique : "Une ancienne communauté multiethnique est riche, or la nostalgie génère une histoire négative. Vivre ensemble ne signifie pas grandir ensemble. Tous les paysages multiethniques sont fragiles, n'importe quelle secousse grave peut les perturber." Cette secousse fut ressentie dans les années 1990, lorsque l'Abkhazie acquit une sorte d'indépendance par rapport à la Géorgie, après une lutte armée qui impliqua des volontaires issus des peuples montagnards en armes du Caucase nord - Kabardiniens, Tchétchènes, Adygiens et Daghestanais.

La bande de terre la plus dangereuse des côtes de la mer Noire aujourd'hui est la route commerciale entre Sarp (sur la frontière entre la Turquie et la Géorgie) et Kobuleti. Cette route moderne est devenue périlleuse à cause de pillards modernes.

Ascherson ne nous propose pas un voyage sur les sites de la mer Noire, mais sur ses peuples, en s'efforçant de nous montrer que les distances qui les séparent ne sont pas si grandes, en dépit de leur méfiance latente mutuelle. "La distance entre les mondes peut être d'ordre culturel, telle une frontière dans les têtes, ou elle peut être physique."

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/detaylar.do?load=detay&link=178642
(Article paru le 21.06.2009)
Traduction : © Georges Festa - 04.2010.