mardi 27 avril 2010

Peter Balakian - History of Armenia

Peter Balakian


History of Armenia



Last night
my grandmother returned
in the brown dress
standing on Oraton Parkway
where we used to walk
and watch the highway
being dug out.
She stood against
a backdrop of steam hammers
and bulldozers,
a bag of fruit
in her hand,
the wind blowing
through her eyes.

I was running
toward her
in a drizzle
with the morning paper.
I was hungry –
she said,

in the grocery store
a man is standing
to his ankles in blood.
The babies in East Orange
have disappeared
maybe eaten by
the machinery
on this long road.

When I asked for my mother –
she said gone,
all gone.
The girls went for soda,
maybe the Coke was bad
the candy sour.
This morning the beds
are empty, water off,
the toilets dry.
When I went to the garden for squash
only a lump was there,
when I went to clip
parsley
only a hole.

We walked past piles
of gray cinder and cement
trucks, there were no men.
She said, Grandpa left
in the morning
in the dark ;
he had pants to press
for the firemen of
East Orange.
They called him
in the middle of the night,
West Orange was burning
Montclair was burning
Bloomfield and Newark
were gone.

One woman carried
the arms of her child
to West Orange last night
and fell on her uncle’s
stoop, two boys came
with the skin
of their legs
in their pockets
and turned themselves in
to local officials ;
this morning sun
is red and spreading.
If I go to sleep
tonight, she said
the ceiling will open
and bodies will fall
from clouds, Yavrey
where is the angel
without six fingers
and a missing leg,
where is the angel
with the news that the river
is coming back,
the angel with the word
that the water will be clear
and have fish.

Grandpa is pressing
pants, they came for him
before the birds were up –
he left without shoes
or tie, without shirt
or suspenders.
It was quiet,
The birds, the birds
Were still sleeping.

Peter Balakian

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L’autre nuit
grand-mère est revenue
vêtue de sombre
sur Oraton Parkway
où nous avions coutume de nous promener
et de regarder la grande route
en chantier.
Elle est là
avec en toile de fond des marteaux-pilon
et des bulldozers,
un sac de fruits
à la main,
et le vent qui souffle
sur ses yeux.

J’accourre
vers elle
à travers la bruine
avec le journal du matin.
Quand je lui dis :
« J’ai faim »
elle me répond,

dans l’épicerie
il y a un homme
les chevilles en sang.
à East Orange les bébés
ont disparu
qui sait ? dévorés par
toutes ces machines
le long de cette route.

Lorsque je l’interroge sur ma mère –
Partie, me répond-elle,
ils sont tous partis.
Les filles adorent le soda,
peut-être le coca était-il mauvais
le sucre acide.
Ce matin les lits
sont vides, l’eau coupée,
les toilettes à sec.
Quand j’entre dans le jardin
pour mon squash
il n’y a qu’une souche
quand je veux couper
du persil
il n’y a qu’un trou.

Nous dépassons des files
de camions gris cendre et ciment
nulle âme qui vive.
Elle me dit : Grand-père est parti
au matin
dans le noir ;
il avait des pantalons à repasser
pour les pompiers
d’East Orange.
Ils l’ont appelé
en pleine nuit,
West Orange brûlait
Montclair brûlait
Bloomfield et Newark
avaient disparu.

Une femme traînait
les bras de son enfant
vers West Orange la nuit dernière
elle est tombée sur
la véranda de son oncle
deux garçons sont arrivés
avec la peau
de leurs jambes
dans leurs poches
et ils se sont tournés vers
les autorités locales ;
ce matin-là le soleil
est rouge, envahissant.

Si je vais dormir
cette nuit, dit-elle,
le plafond va s’ouvrir
et des corps vont tomber
des nuages. Yavrey
où est l’ange
auquel il manque six doigts
et privé d’une jambe,
où est l’ange
apportant la nouvelle que la rivière
revient,
l’ange qui nous dit
que l’eau redeviendra claire
et s’emplira de poissons.

Grand-père repasse
les pantalons, ils viennent le voir
avant le lever des oiseaux –
il est parti sans ses chaussures
sans sa cravate, sans sa chemise
ni ses bretelles.
Tout était calme.
Les oiseaux, les oiseaux
dormaient encore.

Traduction : © Georges Festa – 10.2008

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20April%2024,%202010.pdf
Texte repris de Peter Balakian, Black Dog of Fate, Basic Books, 2009, 304 p. [Nouvelle éd. revue et augm. – Traduction française à paraître en 2010 – G. Festa].