vendredi 16 avril 2010

Protestants arméniens / Armenian Protestants

© www.amaa.org

Les protestants arméniens

par Tigran Ghanalanyan

Noravank Foundation, 12.04.2010



L'origine du protestantisme en Arménie est liée à plusieurs circonstances historiques. A l'époque moderne, cette communauté déploya une grande activité en Arménie. Naturellement, la diffusion du mouvement protestant en Arménie se fit progressivement, mais au 19ème siècle elle prit un caractère de masse, qui fit le succès des protestants. Parmi les groupes protestants, le plus répandu au sein des Arméniens était l'Eglise évangélique.

Trait caractéristique, les missionnaires n'appartenaient à aucune structure centralisée. Ils étaient simplement au service d'Etats différents. Raffi écrit à ce sujet que les missionnaires anglaises étaient beaucoup plus dangereuses que leurs homologues américaines (1). Pour évaluer l'activité des missionnaires, ainsi que l'aspect confessionnel et pastoral, il convient donc de couvrir les actions politiques mises en œuvre par les missionnaires. Leur activité trouva un terrain fertile parmi les Arméniens occidentaux, lié à leurs récentes difficultés d'ordre juridique, politique et économique.

Les protestants arméniens étaient appelés "ingliz", et les catholiques "franks".

Si la diffusion du catholicisme parmi les Arméniens était conditionnée par le facteur romain, la pénétration du protestantisme était surtout prise en charge par des missionnaires anglo-américaines. La conversion au protestantisme s'accompagnait d'une culture des valeurs de la civilisation anglophone occidentale, ce qui justifiait amplement leur appellation d'"ingliz".

La formation du protestantisme en Arménie

Dès le milieu du 19ème siècle, le mouvement évangélique arménien se répandit à travers l'Arménie Occidentale, la Cilicie et d'autres régions de l'empire ottoman peuplées par des Arméniens. Le 1er juin 1846, les protestants arméniens furent reconnus comme un "millet" (nation) distinct. A partir des années 1860, les Eglises évangéliques arméniennes se répartirent les différentes régions de la Turquie : Union Centrale, Unions de Butania, de Cilicie Orientale (2).

Ce processus affectait bien sûr le pouvoir et la sphère d'influence du Patriarcat arménien, tout en s'accordant avec la politique nationale de l'empire ottoman. Or la reconnaissance des Arméniens catholiques et protestants en tant que millets distincts eut aussi un impact négatif sur la Turquie. Tirant profit de l'existence de communautés catholiques et protestantes, les Etats étrangers s'ingérèrent dans les affaires intérieures turques, sous prétexte d'aider leurs coreligionnaires.

Il est remarquable que la formation des unions évangéliques ait débuté dans les années 1860, alors qu'une phase nouvelle de persécutions nationales était lancée. Les Arméniens apostoliques adoptèrent aussi le protestantisme, afin d'éviter les persécutions sur le sol national. L'étude de la politique nationale de la Turquie permet aussi de comprendre la relation de cause à effet de la diffusion du protestantisme parmi les Arméniens.

Contrairement à la Turquie, où la politique de l'Etat encouragea souvent l'activité des missionnaires afin de briser l'unité des Arméniens, l'Iran tendit à renforcer la position de l'Eglise apostolique arménienne, afin de contrecarrer l'activisme des missionnaires.

Les thèses évangéliques se répandirent parmi les Arméniens occidentaux à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème, grâce à quelques individualités et de petits groupes protestants. La diffusion du protestantisme parmi les Arméniens orientaux fut favorisée par ces petites communautés et ces personnalités à part, qui adoptèrent le protestantisme et la confession baptiste en Arménie orientale et dans plusieurs régions de Géorgie, tandis que des prédicateurs protestants suisses, allemands et suédois s'établirent au Caucase aux alentours des années 1820.

Les Eglises évangéliques arméniennes orientales constituent des unités séparées et indépendantes. La division politique de l'Arménie peut expliquer cet état de choses, qui eut pour conséquence le fait qu'Arméniens occidentaux et Arméniens orientaux connurent des développements historiques particuliers. Malgré de nombreuses demandes, l'empire russe ne reconnut pas les évangéliques arméniens orientaux en tant que communauté religieuse distincte jusqu'en 1914 (dans l'empire russe, officiellement, seule l'Eglise luthérienne exerçait). L'Eglise luthérienne tenta d'assujettir les protestants arméniens dans le Caucase. De 1820 à 1890, les foyers du protestantisme arménien en Transcaucasie furent la région de Shamakh et le Karabagh. Parmi les écoles évangéliques arméniennes de Transcaucasie, celles de Shushi, Shamakh et Tiflis étaient renommées.

Au milieu du 19ème siècle, il existait des communautés évangéliques arméniennes à Erevan, Vagharshapat, Alexandropol, Kars, Tiflis, Bakou, Batoumi et Soukhoumi. En 1914, l'Union des Eglises évangéliques de l'Ararat fut créée, reconnue la même année par les autorités russes. Cette Union, dont le siège se trouvait à Erevan, oeuvra jusqu'en 1928. Elle était dirigée par le Révérend Vahan Mikaelyan. En 1923, les autorités de l'Arménie soviétique la reconnurent officiellement et enregistrèrent sa charte. De 1918 à 1930, l'on comptait entre 2500 et 3000 évangéliques arméniens, et entre 3500 et 4000 pour toute la Transcaucasie. Pratiquement toutes les communautés possédaient des églises et des salles de prière, des écoles dominicales et ordonnaient des prêtres. A la fin des années 1920, la répression contre les communautés religieuses s'aggrava. A partir de 1930, les églises évangéliques arméniennes, à l'instar d'autres confessions, se virent interdire toute activité.

En février 1946, le gouvernement de l'Arménie soviétique reconnut officiellement l'église des chrétiens baptistes évangéliques arméniens à Erevan, dont dépendait l'église évangélique baptiste de Gumri.

La structure de l'Eglise évangélique arménienne

L'Eglise évangélique arménienne ne possède pas de clergé (catholicos, évêques, archimandrites, diocèses). Chaque église compte trois instances officielles :
1. Le conseil des tuteurs, qui contrôle l'activité de l'église en général (en particulier, son action dans le domaine spirituel).
2. Un administrateur, qui contrôle et administre les biens de l'église, ainsi que les certificats de mariage.
3. Le conseil d'administration des écoles, qui contrôle les écoles appartenant à l'église. Les écoles dominicales, les associations de jeunes chrétiens, les unions féminines et culturelles constituent une part importante de l'activité des églises évangéliques.

Depuis 1991, l'Association Missionnaire Arménienne d'Amérique exerce à Erevan. Depuis le 1er juillet 1994, l'Eglise évangélique arménienne a acquis officiellement le droit de travailler en Arménie. Il existe cinquante églises évangéliques et salles de prière en Arménie.

En mai 1995, l'Union des Eglises évangéliques d'Arménie fut instituée à Erevan. Et en août de la même année, l'Union Evangélique Arménienne d'Arménie, de Géorgie, d'Europe de l'Est et du Moyen-Orient fut créée (siège à Erevan, président : René Leonian). Cette Union comprend l'Union de l'Eglise évangélique arménienne d'Arménie, l'Union Evangélique arménienne de Géorgie (3), l'Eglise baptiste évangélique arménienne de Soukhoumi, ainsi que le siège arménien de l'Association Missionnaire Arménienne d'Amérique.

L'on ne dispose pas de chiffres précis quant au nombre d'évangéliques en Arménie, aussi faut-il se contenter d'approximations. René Leonian précise que le nombre des adhérents de l'Eglise évangélique arménienne est de 25 à 30 000, les évangéliques arméniens avoisinant les 100 000 (4).

Selon les données de 2003, trois Unions évangéliques arméniennes oeuvrent au sein de la diaspora :
1. L'Union des Eglises évangéliques arméniennes au Proche-Orient (créée en 1924, siège à Beyrouth, compte onze églises en Syrie, six au Liban, trois en Iran, trois en Turquie, deux en Grèce, une en Egypte).
2. L'Union évangélique arménienne de France (créée en 1927, reconnue par le gouvernement en 1946, siège à Paris, compte quatorze églises).
3. L'Union évangélique arménienne d'Amérique du Nord (créée en 1971, siège dans le New Jersey, compte vingt églises aux Etats-Unis et quatre au Canada).

Il existe des églises évangéliques arméniennes à Buenos Aires, São Paulo, Montevideo, Londres, Bruxelles, Sofia, Sydney, qui ne font pas partie de l'Union (5).

Au début des années 1980, trois Unions de diasporas formèrent le Conseil Mondial Evangélique Arménien (siège dans le New Jersey, Etats-Unis), auquel se joignirent deux Unions arméniennes. Le Conseil gère les activités communes aux Unions. Son président, élu pour une période de deux ans, peut être réélu à nouveau.

Le 7 juin 1918, à Worcester (Massachusetts, USA), fut créée l'Association Missionnaire Arménienne d'Amérique (AMAA). Il s'agit de l'instance organisationnelle et exécutive des Eglises évangéliques arméniennes et de la première et seule organisation missionnaire évangélique arménienne. L'AMAA compte des sections et des bureaux dans une vingtaine de pays à travers le monde, dont l'Arménie (depuis 1991) et la république du Nagorno-Karabagh (depuis 1995). Elle met en œuvre ses programmes en Arménie et en Artsakh avec l'organisation française "Espoir pour l'Arménie". Ces programmes concernent essentiellement deux domaines - caritatif et éducatif. Parmi les objectifs importants de l'AMAA, mentionnons les suivants : apporter une assistance à la reconstruction des régions endommagées par le tremblement de terre de 1988; aider les orphelins et les enfants des invalides de guerre; éduquer sur le plan chrétien les jeunes générations; assistance médicale, mais aussi dans l'agriculture, la construction et l'enseignement, auprès des deux Etats arméniens.

L'Eglise évangélique arménienne mène ses activités caritatives, éducatives, éditoriales et sociales au travers d'une dizaine d'organisations gérées soit par elle, soit par des instances appropriées des Eglises arméniennes apostoliques et catholiques. Le Centre Social Evangélique Arménien Jinishian-Pilibossian de Los Angeles, le Sanatorium national arménien au Liban, la Foyer Arménien du Troisième Age d'Alep sont remarquables à cet égard.

L'Eglise évangélique arménienne a toujours considéré l'Eglise apostolique arménienne comme son Eglise mère et reconnaît les Saints Pères de l'Eglise arménienne. Les offices intègrent les sharakans arméniens hérités du Moyen Age, ainsi que le clergé de l'Eglise apostolique arménienne.

Cette Eglise est l'un des membres fondateurs du Conseil Mondial des Eglises et coopère avec les Eglises d'Amérique, d'Europe et du Proche-Orient.

Structures éducatives des évangéliques arméniens

Dès la formation de l'Eglise évangélique arménienne, des institutions éducatives furent créées - enseignement primaire et élémentaire, secondaire, supérieur. Dans ces institutions éducatives étudient les Arméniens qui le souhaitent, quelle que soit leur confession religieuse. Depuis 2003, dix-huit institutions éducatives évangéliques arméniennes fonctionnent (de la maternelle au supérieur), dont neuf au Liban, cinq en Syrie, et une en Arménie, Grèce, Iran et Etats-Unis respectivement. Parmi elles, se distingue l'Université Haigazian, seule institution d'enseignement supérieur de la diaspora (créée en 1955) (6). Citons encore l'Institut de Théologie du Proche-Orient (Beyrouth), le Collège d'Alep (Syrie) et l'Académie de Théologie Evangélique d'Arménie, créée en 1997 à Erevan.

La presse évangélique arménienne

L'Eglise évangélique arménienne publie des périodiques : entre 1839 et 1856, avec quelques interruptions, parut Source d'informations utiles, premier journal arménien en ashkharhabar, édité à Jmurnia. Auquel succéda Avetaber, publié à Istanbul en arménien et en turc (mais avec des caractères arméniens). Citons aujourd'hui les magazines Banber (Paris, depuis 1925), Patanekan Ardzagank (Beyrouth, depuis 1936), Djanaser (Beyrouth, depuis 1937), Le Lumignon (Lyon, en français), Lraber (New Jersey, USA, depuis 1965), les périodiques Forum (depuis 1975, édité par l'Union évangélique arménienne d'Amérique du Nord) et Our Daily Bread (depuis 1991); l'Haigazian Journal of Armenian Studies (Beyrouth, annuel, depuis 1970) et l'Armenian Evangelic Church (Erevan, depuis 1997, trimestriel) (7).

Conclusions

- Aujourd'hui, les problèmes des protestants arméniens jouent un rôle important dans les processus d'auto-organisation de l'identité arménienne. Pour les protestants arméniens, la protection des valeurs nationales arméniennes et le renforcement de sa prise de conscience nationale sont essentiels du point de vue de la consolidation sociale et politique de l'identité arménienne.
- Conséquence du développement positif et permanent des relations entre les Arméniens protestants et l'Eglise apostolique arménienne, des perceptions mutuelles encourageantes et une coopération des représentants arméniens de ces deux confessions chrétiennes sont rendues possibles.
- Les questions intéressant les Arméniens protestants importent aussi dans le contexte de la préservation de l'identité nationale au sein de la diaspora arménienne. Les Arméniens protestants doivent préserver leur caractère national et ne pas s'aliéner leurs compatriotes membres de l'Eglise apostolique. A cet égard, les approches des deux parties, qui devraient être basées sur l'unité nationale, la tolérance, l'affirmation de valeurs communes et une action conjointe, sont cruciales.

___________

Notes (en arménien) : cf. source
Source : http://www.noravank.am/en/?page=theme&thid=1&nid=2433
Traduction : © Georges Festa - 04.2010.
Publié avec l'aimable autorisation de la Fondation Noravank.