lundi 10 mai 2010

Colloque d'Ankara, 24-25 avril 2010 / Ankara Conference, April 24-25 2010

© Ankara Düşünceye Özgürlük Girişimi, 2010

Colloque d’Ankara : au-delà du génocide, la question des réparations

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly, 28.04.2010


ANKARA, Turquie – Le 24 avril, tandis que des manifestations commémoratives du génocide avaient lieu l’une après l’autre dans différents sites à Istanbul, un colloque sans précédent de deux jours sur le génocide arménien débutait au Princess Hotel d’Ankara.
Ce colloque, organisé par le collectif Initiative pour la Liberté de Pensée à Ankara, se tint sous haute sécurité. La salle fut minutieusement fouillée lors des deux matinées par des policiers et des chiens de sécurité ; des détecteurs de métaux étaient installés à l’entrée de l’hôtel ; et tous les membres de l’assistance devaient être identifiés par les organisateurs avant d’entrer. Mais, contrairement aux manifestations commémoratives d’Istanbul, aucune contre-manifestation ne fut autorisée.

Le colloque réunit quelque deux cents participants, pour la plupart des militants et des intellectuels qui soutiennent la reconnaissance du génocide. Parmi les personnalités de Turquie figuraient Ismail Besikci, Baskin Oran, Sevan Nishanian, Ragip Zarakolu, Temel Demirer et Sait Cetinoglu.

Besikci fut le premier en Turquie à écrire des livres sur les Kurdes « à une époque où d’autres n’osaient même pas utiliser le mot « G », comme l’a rappelé un chercheur turc. Besikci passa plusieurs années en prison pour ses écrits. Oran est professeur de sciences politiques. Il fut l’un des initiateurs de la campagne d’excuses lancée par des intellectuels turcs. Nishanian est un chercheur turc arménien, auteur de plusieurs ouvrages et qui écrit aussi pour Agos. Zarakolu est un éditeur qui a été à l’avant-garde de la lutte pour la reconnaissance du génocide arménien en Turquie grâce aux livres qu’il a publié au fil des ans. Demirer est un écrivain qui a fait l’objet de poursuites pour ses écrits et discours audacieux. Cetinoglu est chercheur et militant, et a été l’un des organisateurs clé de ce colloque.

Les chercheurs et militants étrangers qui devaient s’exprimer étaient David Gaunt (chercheur sur le génocide, auteur de Massacres, Resistance, Protectors : Muslim-Christian Relations in Eastern Anatolia During World War I [Massacres, résistances, protecteurs : les relations chrétiens-musulmans en Anatolie Orientale durant la Première Guerre mondiale], Henry Theriault (professeur de philosophie, Worcester State University), Khatchig Mouradian (doctorant en études sur la Shoah et le génocide, Clark University ; rédacteur en chef de The Armenian Weekly), Harry Parsekian (président des Amis de Hrant Dink à Boston), et Eilian Williams (écrivain et militant, originaire du Pays de Galles). Tous, excepté Gaunt, s’exprimèrent lors de la table ronde sur le thème « La question arménienne : que faire et comment ? »

Réparations : injustes ou indispensables ?

Cette table ronde, qui s’avéra prêter le plus à polémique, comptait aussi Nishanian, Zarakolu et Demirer, et se transforma en un débat sur les réparations au titre du génocide arménien avec la collaboration de tous les conférenciers, dont Oran et d’autres membres du public.

Mouradian évoqua l’importance de re-contextualiser le discours en Turquie et d’aborder la question du génocide arménien non seulement du point de vue de la démocratie et de la liberté d’expression, mais aussi de celui de la justice. Il aborda les notions d’excuses et de restitution.

En retour, Theriault déclara : « La Turquie doit rendre ou verser des compensations pour tous les biens expropriés. Elle doit rendre la terre et les autres richesses, y compris les biens de l’Eglise Arménienne, lorsque cette richesse a été préservée. » Il nota que la Turquie doit aussi verser des compensations au titre (1) de tous les biens détruits et les richesses qui ne sont plus accessibles, (2) de l’intérêt qui peut être calculé sur la base des pertes matérielles originelles, (3) du travail forcé, (4) de la douleur et des souffrances de ceux qui périrent et de tous ceux qui survécurent, (5) de la perte d’un million et demi de personnes et en tant que membres d’une famille et d’une communauté spécifiques, et (6) de la perte d’institutions et d’opportunités culturelles, religieuses et éducatives.

Nishanian réfuta catégoriquement les demandes de réparations présentées par Theriault, les considérant comme une impasse et notant qu’une telle approche est injuste, inacceptable, ouvrant la porte à de nouveaux conflits. Demirer, lors d’une brillante intervention, apporta une réponse cinglante à Nishanian, plaidant avec force pour des réparations. Williams s’exprima lui aussi en faveur de réparations.

Les biens arméniens et le contexte historique

La table ronde sur les biens arméniens « abandonnés » fit aussi naître un grand intérêt. Elle comprenait les chercheurs et écrivains Asli Comu, Nevzat Onaran, Mehmet Palatel (dont la thèse porte sur la confiscation des biens arméniens) et Cemil Ertem.

La table ronde sur « La négation et l’extirpation idéologique officielle, du Comité Union et Progrès au kémalisme » réunissait les chercheurs Osman Ozarslan et Tuma Celik, ainsi que Cetinoglu et Besikci.

La table ronde sur le génocide arménien d’un point de vue historique rassemblait Adil Okay, Nahir Sayin et Oran. Gaunt devait s’y exprimer, mais ne put être présent.

Les représentants des organisations qui soutenaient le colloque prirent la parole lors de la session finale.

Signification de ce colloque

Pour la première fois, un colloque sur le génocide arménien, ne comptant aucun négationniste du génocide, s’est tenu à Ankara. En outre, le colloque ne s’est pas contenté d’aborder l’aspect historique de 1915. Pour la première fois en Turquie, une part substantielle des débats fut consacrée à des sujets tels que les biens arméniens confisqués, les réparations et la gageure d’aller de l’avant et d’affronter le passé en Turquie.

[Khatchig Mouradian est journaliste, écrivain et traducteur. Il fut rédacteur en chef du quotidien libanais arménien Aztag de 2000 à 2007, date à laquelle il partit à Boston et devint rédacteur en chef de The Armenian Weekly. Il est doctorant en études sur la Shoah et le génocide à Clark University. Il a participé à des séminaires en Arménie, en Turquie, à Chypre, au Liban, en Syrie, en Autriche, en Suisse, en Norvège et aux Etats-Unis. Il a présenté des communications sur le génocide et les médias lors de plusieurs colloques universitaires.]

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Source : http://www.armenianweekly.com/2010/04/28/ankara-conference/
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.