vendredi 14 mai 2010

Démographie des Arméniens / Armenian Demography

Archives ottomanes – Recensement officiel de 1914
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Le sort des Arméniens dans l’empire ottoman et la Turquie républicaine :
enquête démographique (1828-2000)

par Sarkis Y. Karayan, M.D.

www.massisweekly.com


Laissons les chiffres, et seulement les chiffres, parler du génocide.

Introduction

Cette étude établit, grâce à des chiffres de population, le sort des Arméniens dans l’empire ottoman de 1828 à 1914, et dans la Turquie républicaine jusqu’à nos jours. Elle livre aussi le nombre d’Arméniens qui furent déracinés, tués ou déportés vers le désert syrien ou noyés en Mer Noire entre 1915 et 1918 par le gouvernement ottoman.
Les Arméniens vivaient à l’Est de l’Asie Mineure depuis au moins cinq mille ans. On peut lire dans l’Anabase de Xenophon, une source étrangère bien documentée, la description des Arméniens vivant dans la région d’Erzeroum en 400 av. J.-C. Il est aussi utile de noter qu’il y a seulement 350 ans, la population de la Turquie orientale se composait en grande majorité d’Arméniens, comme l’observait le Français Jean-Baptiste Tavernier.
De nos jours, plus de quatre-vingts ans après la chute de l’empire ottoman, les statistiques démographiques de cet empire disparu continuent d’être débattues tant que par les chercheurs que par les politiciens. Depuis 1965, la polémique au sujet des statistiques occupe une place importante dans la propagande du gouvernement turc, afin de prouver qu’aucun génocide n’a été commis par la Turquie ottomane contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale.
La démographie ne fut une profession d’élection ni dans l’empire ottoman, ni dans la Turquie républicaine. Ce chapitre explique le pourquoi de cet état de fait.
Comme le montre mon étude, dans le texte de ce travail (résumé à partir des données sur les vilayets), à la veille de la Première Guerre mondiale, les Arméniens vivaient dans quelque 4 050 villes, cités et villages à l’intérieur des frontières actuelles de la république de Turquie. Aujourd’hui, toute la communauté arménienne qui subsiste en Turquie ne vit que dans une seule ville, Istanbul, et un seul village, Vakifly, dans la région de Musa Dagh. Cette communauté emplirait à peine un grand stade de football.
Dans ce chapitre, je donnerai et je débattrai des chiffres démographiques officiels du gouvernement ottoman et de la Turquie républicaine, concernant les Arméniens, ainsi que de ceux donnés par le Patriarcat d’Istanbul et certains auteurs arméniens. Les chiffres donnés par Vital Cuinet ou les estimations de plusieurs auteurs européens ne sont pas pris en compte dans cette étude.

Les chiffres du gouvernement ottoman
Le recensement de la population de l’empire ottoman fut entrepris dès le 16ème siècle, probablement tous les trente ans. A ce jour, les résultats de ces recensements n’ont pas été publiés.

Année 1828
Les premières estimations (il ne s’agit pas d’un recensement) du nombre d’Arméniens dans l’empire ottoman, que j’ai pu trouver, sont de 1,5 million pour 1828. Le chiffre est mentionné dans un rapport adressé en 1828 par Kehya Bey Pertev Effendi au sultan Mahmoud II. Il est écrit ce qui suit : « La grande majorité des rayas vivant dans les provinces d’Anatolie sont des Arméniens et cette population, qui s’accroît progressivement, compte 1 500 000 personnes dans l’empire héréditaire de Votre Altesse. » (chiffre donné par Jean-Henri-Abdolonyme Ubicini). A Istanbul et dans la Turquie européenne, vivaient 80 000 Arméniens (chiffre donné par Kemal Karpat). Ce qui fait un total d’environ 1 580 000 Arméniens.

Année 1831
Il s’agit du premier recensement de l’empire ottoman au 19ème siècle, mais très incomplet, visant à comptabiliser la population masculine de la Turquie européenne et de certaines régions d’Asie Mineure. Mais aussi à des fins de conscription des Turcs et d’imposition des non musulmans. Le résultat affiche 2 481 747 Turcs et 18 866 Arméniens. Karpat donne d’autres détails sur ce recensement.

Année 1844
Le recensement effectué cette année-là est considéré comme le premier véritable recensement de l’empire ottoman. Le nombre d’Arméniens est estimé à 2 400 000, dont deux millions en Asie Mineure et quatre cent mille en Turquie européenne. Ce recensement fut conduit sous le règne du sultan Abdul Medjid. A cette époque, l’armée connut une réorganisation, et ce recensement fut ordonné par Riza Pacha, le ministre de la Guerre, visant la conscription des musulmans et l’imposition des chrétiens. Ubicini, l’un des premiers à publier le résultat de ce recensement, écrit : « Il est difficile d’avancer une estimation exacte du nombre d’Arméniens dans l’empire ottoman. La somme que j’ai obtenue à partir des calculs officiels et qui atteint le nombre d’environ deux millions quatre cent mille, n’est qu’une évaluation approximative, et probablement en-dessous de la vérité […] ». Ubicini ajoute : « Les Arméniens qui habitent dans la Turquie européenne sont à peine quatre cent mille, dont plus de la moitié résident à Constantinople, les autres étant dispersés dans la Thrace et la Bulgarie. D’autre part, la Turquie asiatique ne compte pas moins de deux millions d’Arméniens, dont la majorité habite encore l’ancien territoire de leurs ancêtres au voisinage du Mont Ararat ; les trois eyalets d’Erzeroum, Dyarbekir et du Kurdistan contiennent de nombreux villages entièrement peuplés d’Arméniens et, dans ces provinces, en dépit de fréquentes migrations, les Arméniens préservent une supériorité numérique sur les races turque et turcomane. » Deux choses ressortent de ce débat évoqué par Ubicini : premièrement, le fait que le chiffre de 2,4 millions d’Arméniens, révélé par le recensement de 1844, est sous-estimé, et deuxièmement, que les Arméniens composaient la grande majorité de la population dans les provinces orientales d’Asie Mineure.
Ibrahim Hakki Aykol, un historien turc moderne, tout en relevant les insuffisances du recensement de 1844, y voit cependant le premier recensement de l’empire ottoman, conduit sur des principes modernes. Il déclare (traduction personnelle, assez libre, du turc) : « Le premier recensement mené d’après des principes modernes dans tout l’empire ottoman eut lieu en 1844. Il fut ordonné par le ministre de la Guerre, Riza Pacha, afin de réorganiser l’armée et les méthodes de conscription. Cet effort sincère de la part du gouvernement […] ne fut pas bien accueilli par la population, car le gouvernement déclara que les impôts prévus pour chaque vilayet et chaque kaza, à la suite du recensement, se fonderaient sur les résultats de ce dernier. C’est ainsi qu’en beaucoup d’endroits, la population dissimula son nombre réel afin d’échapper à l’impôt. Les minorités non musulmanes trompèrent leurs chefs spirituels (patriarche ou grand-rabbin) en réduisant leur nombre véritable. » L’on constate aisément qu’Aykol, comme Ubicini, considère le chiffre de 2,4 millions d’Arméniens en 1844 comme sous-évalué. Karpat précise à propos du recensement de 1844 : « Le recensement important de 1844 est connu grâce aux chiffres publiés par Ubicini et Boree. Les listes détaillées qui servirent de base à ceux, définitifs, du recensement resteront inaccessibles, tant que tous les documents ottomans du 19ème siècle ne seront pas entièrement catalogués. »
Comme nous le verrons plus loin, le gouvernement ottoman ne s’intéressa guère au nombre des minorités jusqu’en 1878, lorsque, au Congrès de Berlin, il le réduisit purement et simplement sur le papier, afin de le faire paraître comparativement peu important aux yeux des Européens, puis conçut l’idée terrifiante d’une réduction effective de la population arménienne au moyen des massacres et d’une turcisation forcée.

Année 1867
Le chiffre de 2,4 millions est donné par Salaheddine Bey dans un ouvrage publié à l’occasion de l’Exposition Internationale de Paris en 1867. Salaheddine Bey était un officiel ottoman de haut rang et, en tant que tel, reçut l’approbation du gouvernement ottoman, sur la demande duquel il prépara ce livre. Il n’explique pas pourquoi le nombre des Arméniens est resté le même depuis 1844. Karpat écrit : « Une fois établi, le nombre des non musulmans demeura inchangé durant de longues périodes par manque de registres à jour pouvant suivre les changements démographiques. »
Cette même année 1867, à l’occasion de l’Exposition de Paris, un officiel arménien du gouvernement ottoman, Mgrdich Bey Dadian, publia un ouvrage dans lequel il évalue le nombre des Arméniens dans l’empire ottoman à trois millions quatre cent mille, la majorité se trouvant en Asie Mineure. Il ajoute que, dans la seule Constantinople, existent 30 000 familles arméniennes. Même si Dadian est un Arménien, le chiffre qu’il donne pour les Arméniens ne fut pas contesté par le gouvernement ottoman, auquel cas Dadian et son livre eurent tôt fait de disparaître.

Année 1877
Le total pour cette année-là - à nouveau 2,4 millions - résulte de mes calculs à partir d’estimations ottomanes partielles figurant dans un salname [almanach] de 1294 (année de l’Hégire, correspondant à 1877), pour les vilayets arméniens. Je n’ai pas eu accès à ce salname, mais il est cité dans un mémorandum présenté par la délégation arménienne au Congrès de Berlin en 1878. Le texte de ce mémorandum est donné par Baladian dans l’annexe de son ouvrage, intitulée « Le recensement de l’Arménie turque » : « D’après le salname ottoman de 1294 année de l’Hégire, la population arménienne des vilayets d’Erzeroum, Bayburt, Erzindjan, Manazgerd, Moush, Bitlis et Van est d’1 150 000 habitants […] et la partie nord du vilayet de Dyarbekir, à savoir le sandjak oriental de Kharpert, celui d’Arghana et la partie nord de Sghert comptent 180 000 Arméniens. » [Total : 1 330 000 habitants – note de l’A.]. Ce qui signifie que le salname de 1877 s’en tient toujours au chiffre de recensement de deux millions pour les Arméniens d’Asie Mineure. A savoir 1 330 000 habitants dans les vilayets arméniens et le reste – d’environ 670 000 (selon moi – note de l’A.) – dans le reste de l’Anatolie. Si l’on ajoute à cela 400 000 Arméniens pour la Turquie européenne, l’on obtient 2,4 millions, chiffre identique au recensement de 1844.

Année 1878
C’est l’année du Congrès de Berlin. A cette occasion, la délégation ottomane réduisit de 50 % le nombre des Arméniens dans l’empire ottoman. Le véritable chiffre donné par la délégation turque pour les six vilayets arméniens fut 586 000 (à comparer avec le chiffre précédent d’1 330 000 pour 1877). Voici quels furent les chiffres donnés : vilayet d’Erzeroum, 104 000 ; de Bitlis, 156 000 ; de Van, 78 000 ; de Kharpert, 88 000 ; de Dyarbekir, 54 000 ; et de Sivas, 106 000. Le total d’1 250 000 pour tous les Arméniens en Turquie résulte de mon calcul à partir du chiffre partiel de 586 000, communiqué par la délégation turque.

Années 1881-82 – 1893
Karpat, qui livre les données de ce recensement, déclare que les chiffres furent collectés à partir de 1881-82 et mis à jour jusqu’en 1893. Les chiffres donnés sont les suivants : 463 011 Arméniennes orthodoxes, 538 465 Arméniens orthodoxes, soit un total de 1 001 465. Nombre de catholiques – sans préciser s’ils sont Arméniens : 82 908 ; protestants : 36 238 ; et latins : 18 240. Le total de ces trois derniers chiffres fait 137 786, dont au moins la moitié devaient être Arméniens (selon moi – note de l’A.), à savoir 68 693. Si l’on ajoute à cela le nombre d’Arméniens orthodoxes (1 001 465), l’on obtient un total de 1 070 158.

Année 1897
Cette année-là, fut réalisé le premier recensement détaillé dans l’empire ottoman, et dont les résultats ne furent publiés que récemment, en 1997. Il donne le chiffre de 546 030 Arméniens et 436 344 Arméniennes, soit au total 1 042 374. Le nombre de catholiques est évalué à 65 912 hommes et 54 567 femmes, soit au total 120 479, et celui des protestants à 22 963 hommes et 21 397 femmes, soit au total 44 360. Toutefois, parmi ces deux groupes, le nombre d’Arméniens n’est pas précisé. Si l’on suppose que la moitié d’entre eux étaient Arméniens, l’on obtient au total 1 124 793.

Année 1906
Karpat donne les chiffres suivants : 547 526 Arméniens orthodoxes, 484 182 Arméniennes orthodoxes, soit au total 1 031 708 ; 89 040 Arméniens catholiques, soit un nouveau total de 1 120 748 ; 52 487 protestants et 20 469 latins. Si l’on suppose à nouveau que la moitié des protestants et des latins étaient Arméniens, le total pour l’année 1906 s’élève à 1 157 226.

Année 1914
J’ai utilisé l’exemplaire ronéotypé, conservé aux Archives de Grande-Bretagne, Ministère des Affaires Etrangères, 371/4229 Grande-Bretagne, et imprimé à Istanbul le 14 avril 1919 par le Directeur du Registre Civil, Refet. L’ouvrage est en français. Dans sa préface aux « Tables », Refet déclare que ces chiffres pour 1914 se basent sur le recensement de 1915 et mis à jour au moyen de registres annuels des naissances et des décès jusqu’en 1914. (J’ai demandé à des Arméniens qui se trouvaient en Turquie en 1905 s’ils avaient souvenir d’un recensement effectué cette année-là, et aucun ne m’a confirmé qu’un recensement individuel ait eu lieu. Mon père avait 13 ans en 1905 en Turquie et lui aussi ne se souvient pas qu’un recensement ait été organisé cette année-là.) Les tables donnent les chiffres officiels ottomans pour chaque caza. Le total s’élève à 1 294 851 Arméniens pour 1914. Incluant le chiffre de 11 147, relatif à la population arménienne de Beyrouth, de Palestine et de Syrie. Soustrait du total précédent, l’on obtient 1 283 704. Karpat reproduit les Tables de population mentionnées. Il donne les chiffres suivants : 1 161 169 Arméniens orthodoxes ; 67 838 Arméniens catholiques ; et 65 844 protestants ; le total étant de 1 294 851 (l’addition étant de moi – note de l’A.). Karpat ne précise pas si tous les protestants étaient Arméniens.

Débat quant aux chiffres démographiques officiels ottomans concernant les Arméniens :
1. Comme nous l’avons mentionné, le gouvernement ottoman diminua de 50 % les chiffres de la population arménienne totale lors du Congrès de Berlin, afin de « souligner » le fait que le problème arménien ne constituait pas un problème aussi important, à en juger d’après les chiffres de population.
2. J’ai publié un article intitulé « An Inquiry into the Statistics of the Turkish Genocide of the Armenians 1915-1918 » [Etude sur les statistiques du génocide des Arméniens par la Turquie 1915-1918] dans The Armenian Review (Winter 1972, vol. XXV, n° 4-100, pp. 3-44). Dans cet article, je soutenais que « les sources officielles turques concernant le nombre des Arméniens, excepté le recensement de 1844, sont totalement fantaisistes » (p. 8). Je suis arrivé à cette conclusion, car ma recherche révéla le fait que la population arménienne en 1914 dans l’empire ottoman ne comptait pas moins de deux millions et demi d’habitants. Ma conclusion fut critiquée par Justin McCarthy dans son ouvrage Muslims and Minorities (New York U. Press, 1983). McCarthy ignore l’arménien et n’a donc pu lire ou consulter les 75 000 pages de documents en arménien concernant les Arméniens en Turquie en 1914, rassemblés dans le recueil Histoires des communautés arméniennes en Turquie.
3. Ma thèse, selon laquelle le gouvernement ottoman réduisit délibérément le nombre total de la population arménienne après 1878, est confirmée par trois sources turques dignes de foi : (a) L’auteur turc Husseyn Kazim Kadri écrit qu’il y eut une forfaiture délibérée lors de la compilation des chiffres officiels concernant les Arméniens. Je cite : « Durant le règne d’Abd ul-Hamid II, nous avons abaissé les chiffres concernant la population des Arméniens. Sur ordre d’Abd ul-Hamid II, le nombre des Arméniens fut délibérément sous-évalué. » L’ouvrage de Kadri est paru à l’origine en turc ottoman sous le titre 10 Temmuz Inkilabi ve Netayici, Turkiye Inkirazinin Sailleri : Macedonia, Ermenistan ve Suriye Meseleleri (La Révolution du 10/23 juillet et ses conséquences. Les raisons de la fin de la Turquie : les problèmes de la Macédoine, de l’Arménie et de la Syrie] (Istanbul : Islam ve Asken éditeurs, 1920, p. 123). Kadri utilisait à cette époque son nom de plume, Sheikh Muhsin Fani. Il avait fait de solides études. Dadrian donne l’information biographique suivante à ce sujet : « Durant le règne d’Abd ul-Hamid, il travailla dans l’administration fiscale. Après la révolution ittihadiste, il fut l’un des fondateurs de l’organe du parti, le journal Tanin. Puis il occupa plusieurs postes officiels, dont celui de gouverneur du district de Samsun, gouverneur-général de la province d’Alep, préfet d’Istanbul, gouverneur-général de Salonique à deux reprises, député au Parlement ottoman. Après la guerre, lors de l’armistice, il devint vice-président de la Chambre des Députés ottomane, député d’Aydin et ministre du Commerce et de l’Agriculture. En 1921, il devient ministre des Travaux Publics et fut membre de la délégation gouvernementale du sultan qui alla négocier à Ankara avec les kémalistes. Il bénéficiait de l’estime générale pour son honnêteté. » (b) Une seconde source turque, qui confirme ma thèse selon laquelle Abd ul-Hamid réduisit délibérément le nombre des Arméniens, est donnée par A. Alaeddin Çetin et Ramazan Yıldız. Dans cet ouvrage [Abdülhamid Han, Devlet ve Memleket Görüşlerim. Istanbul : Çigir, 1976), il est écrit qu’en 1895, le sultan Abd ul-Hamid II rejeta le chiffre de 900 000, concernant le nombre total des Arméniens dans l’empire ottoman, comme étant exagéré. (c) Troisième auteur turc, confirmant ma thèse selon laquelle le gouvernement ottoman réduisit délibérément le nombre des Arméniens, Cevdet Kucuk, qui écrit que « le sultan aurait déclaré que la population arménienne totale ne dépassa jamais les 459 000 ». Commentant l’ingérence du sultan Abd ul-Hamid II dans les statistiques liées à la population, Dadrian précise : « La preuve est claire et révélatrice. Le dirigeant suprême et autocratique de la Turquie intervint en personne d’une main de fer dans les statistiques et la démographie, exerçant ainsi une pression irrésistible et influençant les résultats recherchés. »
La thèse de McCarthy, selon lequel « les statistiques ottomanes ne discriminaient pas de façon sélective les Arméniens », montre son ignorance totale de ce qui était opéré sur les statistiques démographiques ottomanes par les responsables du recensement, sur ordre exprès du sultan Abd ul-Hamid II. De même, Stanford Shaw a tort lorsqu’il déclare : « Aucune preuve ne vient à l’appui des accusations selon lesquelles les bilans furent falsifiés pour des raisons politiques. »

Les chiffres de la population arménienne dans la Turquie républicaine

Un premier recensement fut effectué en 1927, et un second en 1935, puis tous les cinq ans. Défaut constitutif – ou plutôt stratagème officiel visant à minimiser le nombre des minorités – de ces recensements, le fait qu’ils ne recensent pas les Arméniens en fonction du groupe ethnique, mais en fonction de la langue maternelle ou de celle qu’ils préfèrent utiliser. Les instructions aux responsables du recensement précisent : « Colonne n° 9. Dans cette colonne sera inscrite la langue maternelle d’une personne qui est recensée. A savoir la langue qu’il ou elle parle couramment et habituellement à la maison. Pour les petits enfants, incapables de parler la langue parlée au sein des membres de leur famille, sera inscrite la langue maternelle. Les membres d’une famille n’ont pas nécessairement une langue maternelle commune. Les membres jeunes et âgés de la famille peuvent avoir une langue différente. Dans ces cas, chaque membre de la famille verra la langue qu’il parle habituellement inscrite comme sa langue maternelle. »
Comme la langue de prédilection de nombreux Arméniens en Turquie est le turc, et non l’arménien, la langue n’est donc pas un repère pour la population arménienne totale dans ces recensements. Les chiffres des recensements républicains minimisent donc le nombre des Arméniens. Toute personne familière des politiques gouvernementales de la Turquie depuis 1927, sait que le gouvernement crée toutes sortes de difficultés aux Arméniens, comme le fait de différer ou refuser l’entretien des écoles ou l’inscription d’Arméniens dans les écoles arméniennes. Les rapports annuels du Patriarcat Arménien d’Istanbul ne laissent aucun doute sur le fait que le gouvernement turc ne cesse de créer des difficultés pour la nouvelle génération arménienne, afin que ces derniers ne soient pas éduqués en tant qu’Arméniens.

Le recensement de 1927
Il comptabilise les Arméniens en fonction de la religion, comme suit : 77 433 en Turquie asiatique ; 53 129 dans le vilayet d’Istanbul ; ce qui donne un total de 130 562. Les protestants sont estimés à 11 079 et les catholiques à 63 441. Impossible de savoir quelle proportion de protestants et de catholiques sont Arméniens. Si l’on fait l’hypothèse de 10 000 Arméniens protestants et environ 10 000 catholiques, l’on parvient à un total d’environ 150 000.

Année 1950. 52 776 personnes seulement sont enregistrées comme ayant l’arménien pour langue maternelle.

Année 1955. Le recensement de cette année-là est donné de manière ambiguë. Population totale de la Turquie : 24 064 763 habitants. Dont un total de 208 867 chrétiens. Dont 21 784 catholiques, 86 655 orthodoxes, 8 952 protestants, 60 071 grégoriens. Je suppose que par grégorien l’on entendait Arménien orthodoxe. Le nombre d’Arméniens protestants et catholiques ne peut être déduit que de ces chiffres. Si l’on ajoute les chiffres concernant les protestants et les catholiques, l’on obtient un total de 30 736. Dont une partie au moins devaient être Arméniens. En supposant qu’environ 10 000 fussent Arméniens, le total devient : 60 071 + 10 000 = 70 071. Dans le même volume concernant le recensement de 1955, mais à une autre page, il est écrit : « Un total de 56 242 personnes ont déclaré que l’arménien est leur langue maternelle, tandis que 14 392 ont déclaré l’arménien comme seconde langue. » Il est aisé de penser que ce dernier groupe est composé d’Arméniens, ce qui fait donc un total de 70 634.

Année 2000
Le 14ème recensement depuis 1927 dans la Turquie républicaine eut lieu le 22 octobre 2000. Environ 950 000 recenseurs firent du porte à porte et posèrent quelque 23 questions à chaque personne. Mais, comme dans les recensements précédents, depuis 1965, aucune question ne concernait l’origine ethnique des personnes, conformément à la politique gouvernementale visant à ignorer la prédominance des Kurdes au sud-est de la Turquie. Aucun chiffre concernant les autres minorités, dont les Arméniens, ne fut donc collecté.
Le chiffre de 82 000 Arméniens dans toute la Turquie fut donné par le Président turc en novembre 1990, lorsque le Patriarche d’Istanbul, Monseigneur Karekin Kazandjian, lui rendit visite.
Le Diocèse catholique arménien d’Istanbul évalue en 2003 le nombre de catholiques arméniens à 3 750 personnes. Aucun chiffre officiel pour les orthodoxes ou protestants arméniens n’est disponible.

Les chiffres de population du Patriarcat arménien et d’autres auteurs arméniens

Année 1867. Megerditch Bey Dadian, un officiel du gouvernement ottoman, évalue à 3,4 millions le nombre des Arméniens dans l’empire ottoman (voir plus haut pour plus de précisions).
Année 1878. Dans le mémorandum présenté par la délégation arménienne, dirigée par Khrimian Hayrig, au Congrès de Berlin en 1878, le chiffre de trois millions est donné.
Chiffres du Patriarcat arménien : il est très regrettable que le Patriarcat arménien de Constantinople, dirigé par le Patriarche, n’ait jamais pu effectuer un recensement fiable de tous les Arméniens vivant à l’intérieur des frontières de l’empire ottoman. La Constitution nationale arménienne, accordée par le sultan ottoman au millet arménien en 1863, autorisait le Patriarche à collecter les chiffres de la population de tous les Arméniens dans l’empire. Pourquoi le Patriarche ne put-il remplir ses obligations ? La raison habituellement donnée est que la population évitait d’être recensée à cause des impôts excessifs. La première tentative par le Patriarcat arménien pour réaliser un recensement des Arméniens en Turquie fut déléguée à Karekin Vartabed Srvantsdiants en 1878, lequel effectua deux voyages dans les vilayets arméniens en 1878 et 1879. Il découvrit qu’il existait trois raisons l’empêchant d’effectuer un recensement satisfaisant : (1) dans certaines régions, les tribus kurdes, qui occupaient par la force les villages arméniens, ne lui permirent pas d’y entrer ; (2) les Arméniens minimisaient probablement leur nombre, craignant une augmentation des impôts, comme nous l’avons rappelé ; (3) la situation misérable des prêtres de paroisses, et même des évêques, ainsi que le manque ou l’absence de registres paroissiaux. Si bien que cette première tentative par le Patriarcat de recenser sa population n’aboutit que partiellement. Le Patriarcat ne publia aucune statistique concernant les Arméniens, suite aux missions de Srvantsdiants et Mirakhorian. Plus tard, en 1913, Krikor Zohrab, écrivant sous le nom de plume de Marcel Leart, évalue le chiffre du Patriarcat pour 1882 à 2 660 000 Arméniens dans l’empire ottoman.

Les chiffres du Patriarcat arménien concernant les Arméniens en 1910

L’archevêque Maghakia Ormanian publia en 1910 un ouvrage sur l’Eglise arménienne, écrit en français, livrant une brève histoire et la doctrine de l’Eglise arménienne. A la fin du livre, en annexe, page 181, il donne les chiffres de la population pour tous les Arméniens dans le monde entier. Le chiffre pour l’empire ottoman s’élève à 1 794 050. Il ne s’agit pas d’un chiffre issu d’un recensement, mais d’une estimation approximative de chaque diocèse et province. (K. Zohrab donne pour 1910 le chiffre de 2,1 millions, avancé par le Patriarcat arménien. Je ne m’explique pas cette divergence.) L’un des premiers à mettre en doute le chiffre du Patriarcat pour 1910 fut Krikor Zohrab. Il était avocat, écrivain et membre du Parlement ottoman. Il tenta de prouver que le chiffre du Patriarcat était sous-estimé, grâce à des calculs opérés à partir des recettes fiscales. Second écrivain à mettre en doute les chiffres d’Ormanian, H. Ghazarian.
Deuxième tentative du Patriarcat de Constantinople pour déterminer le nombre d’Arméniens dans l’empire ottoman. Elle débuta en 1912. Cette année-là, un questionnaire fut adressé par le Patriarche à tous les prêtres et évêques, demandant des informations sur la biographie de chaque prêtre ou évêque, le nombre d’églises et de monastères, celui des Arméniens dans chaque cité ou village. Lorsque la Grande Guerre éclata en 1914, plus de la moitié (selon mes estimations) des questionnaires avaient été retournés au Patriarcat. Lorsque le conflit prit fin, la communauté arménienne de Manchester, en Angleterre, envoya une certaine somme d’argent au Patriarche Zaven Der Yeghiayan d’Istanbul, demandant qu’un livre soit publié et expose les souffrances et le martyre du clergé arménien lors des massacres et déportations de 1915-18. Le Patriarche demanda à Teotig (Lapjinian) de s’atteler à cette tâche ardue. Recourant aux informations fournies par les questionnaires de 1912, Teotig acheva cette tâche en avril 1921. L’ouvrage s’intitule Koghkota : Hay Hokevaraganutian yev ir Hodin 1915 aghedali darin [Golgotha du clergé arménien]. Dans cet ouvrage, Teotig mentionne 2 130 villes, cités et villages peuplés d’Arméniens avec les chiffres de leur population, ainsi que 300 villages sans chiffres de population. Il nous livre ainsi une information de première main sur environ 60 % des sites à peuplement arménien dans la Turquie de 1912, démontrant par ailleurs que les chiffres donnés par Ormanian étaient inférieurs d’au moins 40 % aux chiffres réels de la population.
Par conséquent, si Teotig avait eu à sa disposition tous les questionnaires envoyés en 1912, convenablement remplis et retournés, son total des Arméniens en 1914 aurait avoisiné les 2,7 millions, comparé aux 1 794 050 d’Ormanian.
Le recensement du Patriarcat arménien de Constantinople, de février 1913 à août 1914, évalue le nombre total des Arméniens dans l’empire ottoman à 1 914 620.

Le nombre des Arméniens après le génocide
Depuis 1918, le Patriarcat d’Istanbul ne publie aucun chiffre officiel de population. Il s’appuie sur ce que le gouvernement turc donne pour la population arménienne totale, comme nous l’avons rappelé plus haut.

Mes calculs quant au nombre des Arméniens dans l’empire ottoman en 1914
La manière avec laquelle je me suis engagé, en qualité de médecin, dans cette recherche démographique, n’a rien à voir avec la médecine. Et je pense que je dois au lecteur quelque explication.
Il y a trente ans environ, alors que je me trouvais encore au Liban, j’ai reçu une lettre de la part d’un de mes professeurs, le Dr Stanley Kerr, me demandant une information fiable sur le nombre d’Arméniens qui perdirent la vie lors du génocide. Il m’adressa les chiffres donnés par plusieurs sources et me demanda de retrouver les sources ou les auteurs de ces chiffres. J’ai découvert les références concernant ses chiffres. Ils émanaient de l’ouvrage Haigagan Sovedagan Sotsialistagan Respubligayi Atlas [Atlas de la République socialiste soviétique d’Arménie] (éd. Baghdasarian et al.). Parmi les chiffres donnés par cet atlas, une erreur importante me frappa. Selon cet ouvrage, le nombre total d’Arméniens en diaspora en 1914 est estimé à 390 000 et en 1926 à 1 206 000. Aucun détail n’est donné pour ces chiffres. En outre, le nombre total de vies humaines perdues entre 1914 et 1924 est estimé à environ 1 600 000.
J’ai passé en revue presque tous les chiffres de population donnés par divers auteurs arméniens, turcs et étrangers. Aucun ne semble fondé, ni même fiable. Aucun chiffre donné ne résulte d’un recensement fiable. Chaque auteur donne des chiffres afin d’étayer un certain point de vue, ou recopie à partir d’autres auteurs paraissant fiables alors.

Mon plan de recherche
J’ai résolu que pour savoir combien d’Arméniens perdirent la vie lors du génocide, il était nécessaire de découvrir combien d’Arméniens vivaient en 1914 et combien en 1922, ainsi que leur répartition en 1922.
Pour trouver le nombre d’Arméniens vivant en 1914, j’ai effectué un recensement rétrospectif des Arméniens résidant dans les villes, cités et villages en Turquie. J’ai découvert qu’ils vivaient dans plus de 4 060 localités et que leur population totale s’élevait à 2 534 000 habitants.
Mes chiffres pour l’ensemble des pertes humaines arméniennes en 1915-1918 :
A. Nombre total d’Arméniens dans le monde en 1914 :
1. Dans l’empire ottoman : 2 534 784
2. Dans l’empire russe : 2 026 000
3. Dans la diaspora : 240 003
Total en 1914 : 4 800 787
B. Nombre total d’Arméniens dans le monde en 1923-27 :
1. En Turquie : 150 000
2. En Union Soviétique, y compris l’Arménie : 1 568 900
3. Dans la diaspora : 484 316
Total en 1923-27 : 2 203 206
C. Pertes humaines arméniennes entre le 11 nov. et déc. 1923 : 412 791
Total des pertes humaines lors du génocide :
Nombre total d’Arméniens dans le monde, en 1914 : 4 800 787
Moins nombre total d’Arméniens en 1923-27 : 2 203 206
Total en pertes humaines 1914-1923 : 2 597 581
Si l’on soustrait les pertes durant la période 1918-1923 du total des pertes humaines :
2 597 581 – 412 791 = 2 184 790.
En arrondissant ce chiffre, le nombre total de pertes humaines arméniennes en 1915-1918, à cause du génocide, s’élève à 2 184 000 personnes.

Conclusion
(1) Lorsque la Première Guerre mondiale débuta, le nombre total d’Arméniens dans le monde – en chiffres arrondis – est de 4 800 000. En 1923, ce total est réduit à 2 203 000. L’essentiel de cette baisse résulte du génocide perpétré par la Turquie.
(2) Si le génocide n’avait pas eu lieu, la population arménienne en Turquie serait actuellement d’environ 10 millions.

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Source : http://www.massisweekly.com/Vol30/issue14/pg18.pdf
Traduction : © Dr Georges Festa – 05.2010.